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Texte publié par “Politique”, la revue des débats, dans son dossier “Publicité: la grande lessive. Citoyens, consommateurs, pigeons?”. Numéro 58 / Bimestriel / Février 2009
> http://politique.eu.org

RTBF: tapis rouge pour la publicité

Par Bernard Hennebert, coordinateur du site www.consoloisirs.be
Dernier livre paru: Il faut sauver la RTBF préfacé par Marc Moulin (2008, Couleur Livres).

“Êtes-vous favorable à un relèvement du quota des recettes publicitaires de la RTBF?” demanda La Libre Belgique aux quatre grands partis démocratiques à l’approche des élections de juin 2004. Tous répondirent par la négative.

La majorité issue de ce scrutin renia ce positionnement lors de l’élaboration du nouveau contrat de gestion 2007-2012. Elle permit en outre à la RTBF d’utiliser de nouvelles formes publicitaires telles que l’”écran partagé” (le split screen). Ce processus permet, par exemple, pendant le tunnel qui précède le 19H30, d’indiquer durant la diffusion des derniers spots le nombre de secondes qui restent avant que ne démarre le JT: patientez encore un instant (de pub) pour ne pas rater le début de vos infos!

Tenter de nous faire croire que la RTBF ne diffuse pas plus de publicité que par le passé “en terme de volume horaire” est un leurre car on se garde bien d’indiquer que les messages concernant la presse ou le cinéma qui pourraient atteindre jusqu’à “une moyenne de 12 minutes par jour” ne sont plus comptabilisés dans le temps publicitaire. Reste aussi le manque de régulation sur internet qui peut mener à bien des dérives... et voilà la RTBF réprimandée par la Ministre de l’Audiovisuel pour avoir fait la promotion sur son site de paris sportifs en ligne!

Ne plus chiffrer les obligations

Durant (et même après) la négociation de ces évolutions, les usagers n’ont eu droit à aucun débat contradictoire hors Parlement, public(1) ou médiatique, sur cette augmentation de la présence publicitaire. À titre d’exemple, le magazine d’investigation Questions à la Une, d’habitude si interpellant sur les difficultés en tous genres surgissant en Communauté française, aborda à deux reprises durant cette période la thématique publicitaire: d’une part, en scrutant la publicité pour enfants sans évoquer la “règle des 5 minutes”(2) et, d’autre part, en faisant le point sur les nouvelles formes de publicité, ignorant les évolutions “maison”.

La trahison se conjugua donc avec l’opacité. Et avec l’irresponsabilité... car, au lieu de mieux cerner les missions publiques face à cette amplification programmée des influences des annonceurs, carte blanche fut offerte à la direction de la RTBF pour gérer selon son bon vouloir. Nombre d’obligations clairement circonscrites précédemment sont désormais diluées, ce qui les rend inopérantes.

Les recettes publicitaires qui lui sont imposées pour tenter de couvrir désormais plus d’un quart de son budget (on passe de 25% à 30%, dès 2010) contraignent de facto sa direction à donner la priorité à des programmes qui plaisent aux annonceurs. Et ceci d’autant plus que l’octroi de la dotation n’est jamais remis en question et que le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) semble encore rechigner à appliquer des “amendes” dissuasives. Ainsi, la RTBF a tout intérêt à dépasser ses quotas de volumes publicitaires admis, ce qu’elle fait régulièrement(3).

Effet majeur de cette “bride sous le cou”: le service public tord... le cou à nombre de ses obligations pour n’en appliquer que la lettre. Cette évolution qui accorde plus d’initiative au personnel du service public fut calquée sur le modèle de la VRT mais les négociateurs semblent avoir oublié que sur les chaînes de télévision du diffuseur flamand(4) il n’y a jamais eu de publicité commerciale et donc, ce qui est possible et profitable là-bas ne l’est guère chez nous. À la RTBF, la tentation de chouchouter au maximum des programmes et des cibles du public qui plaisent aux annonceurs (plus tu es jeune, riche et dépensier, mieux c’est!) a pris le pas sur la volonté d’agir en agent public différent.

  • Par exemple, les “émissions de médiation” sont devenues peau de chagrin. Le nombre d’au moins “10 par an” a disparu du texte qui stipule désormais cette obligation. On est passé d’émissions spécifiques à de mini séquences dans des programmes plus globaux dédiés à l’actualité des médias où professeurs d’université et journalistes de la presse écrite ont squatté les sièges que naguère Jean-Jacques Jespers destinait aux usagers dans Qu’en Dites-Vous?.
  • Le contrat de gestion ne rend même plus obligatoire, tant en radio qu’en télévision, “une soirée annuelle sur l’éducation aux médias”! Un membre de la direction a même déclaré que cette thématique se traitait dans Zoom Arrière ou Screen...
  • Dans son rapport annuel, la RTBF a classé son émission sur la royauté et l’aristocratie C’est du Belge(5) dans le quota des émissions d’éducation permanente, ce qui a conduit le CSA à signifier des”imprécisions consistantes, voire grandissantes” dans l’interprétation par la RTBF de ses missions.
  • Le passage au bleu de la mention “au moins 700 heures de programmes télévisés par an” peut inciter la RTBF à proposer moins de programmes pour enfants, ceux autour desquels pub et sponsoring sont interdits!
  • La RTBF peut même désormais se contenter de ne répondre qu’aux courriers des usagers qui ne sont pas “polémiques” (dans tous les sens du terme)! Ceci peut enterrer tout débat non consensuel avec le public, pratique qui pourrait pourtant la différencier des diffuseurs privés. Etc.

Tout ceci symbolise un laxisme d’autant plus suicidaire qu’on sait bien que les autorités européennes exigeront de plus en plus que les services publics développent des objectifs spécifiques pour justifier leur dotation et éviter ainsi toute concurrence déloyale avec le privé.

Objectif 2012

Comme c’est le cas dans les autres espaces publics, il y a, bien sûr, les effets directs de la pub sur les individus (obésité, surconsommation, etc.) mais on constate une conséquence supplémentaire dans l’audiovisuel: nombre d’évolutions des programmes sont induites par une priorité de plaire aux annonceurs qui anime les décisions directoriales.

Voici, faute de place, un seul exemple parmi tant d’autres. Anticipant la décision d’engranger davantage de recettes publicitaires, Alain Gerlache et Yves Bigot, directeurs successifs de la télévision, ont décidé que La Deux devrait attirer davantage les annonceurs. Autrefois dédiée aux directs, aux rediffusions, à la culture, à la jeunesse et aux sports, La Deux devait donc désormais s’approcher d’un Club RTL, comme le signifiait Yves Bigot à Vers l’Avenir (01/04/2006). Quelques semaines plus tôt, Alain Gerlache déclarait au même quotidien qu’il souhaitait que: “La Deux (puisse) devenir plus divertissante et branchée” (23/02/2006). C’est pourquoi cette chaîne propose désormais en prime time le talk show de France2, Toute une Histoire (de Jean-Luc Delarue), le feuilleton de France3, Plus Belle la Vie, ainsi que des films, des séries et du sport. Désormais, les programmes culturels commencent vers 22H45. Et comme la diffusion en début de soirée sur La Deux du JT de 19H30 avec traduction en langue des signes gênait cette mutation, celle-ci a été reléguée dans la nuit.

Voilà donc non pas une émission mais bien une chaîne complète liftée en fonction de la recherche d’annonceurs!

Heureux hasard? Le prochain contrat de gestion de la RTBF s’appliquera dès le 1er janvier 2012, date choisie par le gouvernement français pour supprimer totalement la publicité sur France Télévisions.

Pourquoi ce qui serait possible chez nos voisins ne le serait pas chez nous? Seule, une enquête scientifique, jamais entreprise jusqu’à présent, peut répondre à cette question. La réalisation de celle-ci est indispensable avant toute réflexion sérieuse. VAP! qui fédère désormais une quinzaine d’associations (Conseil de la Jeunesse, Respire, Inter-Environnement, MOC, GSARA,...) en a fait l’un de ses chevaux de bataille. En route vers la fin de l’obscurantisme qui plane sur ce débat de société qui touche au quotidien (en moyenne, plus de 3 heures par jour et davantage en Wallonie qu’en Flandre) de toute la population?

(1) Par exemple, un équivalent des Etats généraux de la culture. L’”Appel des 100” paru le 2 mai 2007 dans La Libre Belgique l’a suggéré mais la Ministre Fadila Laanan y a opposé une fin de non recevoir.
(2) La publicité et le sponsoring sont proscrits durant les 5 minutes qui précèdent et suivent les émissions pour les moins de 12 ans.
(3) Selon plusieurs avis du CSA relatifs au contrôle annuel des obligations de la RTBF... mais sans sanction financière!
(4) Mais pas en radio, ce qui irrite le personnel de ces dernières.
(5) Le député Josy Dubié a indiqué au Parlement, à propos de ce clone de Place Royale, que Jean-Paul Philippot lui avait confié: “Tu as raison, cette émission, ce n’est pas ma tasse de thé, mais cela fait venir du public, et donc de la pub...”.



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