Texte rédigé dans le cadre d’une consultation du Ministre Paul Magnette en septembre 2012.

Futur Musée d’Art Moderne: sans ou avec droits des visiteurs?

Le futur Musée d’Art Moderne de Bruxelles doit devenir un ambassadeur de la modernité. Cette fonction ne coûtera pas un euro pour sa mise en place et favorisera sa notoriété.

Dans les années qui viennent, l’industrialisation de la culture sera telle qu’un contre-pouvoir des usagers devra nécessairement se mettre en place pour retrouver un équilibre pour maintenir ce « supplément d’âme » qui distingue ce secteur d’activités particulier.

Je détaillais ainsi cet aspect dans cette « opinion » que « le Monde » a publié le 1er août 2012.

« (…) En fait, nous avons besoin de culture comme de pain. Elle nourrit notre vie, nos espoirs, nos liens avec les autres. C’est sans doute pour cela que nous avons préféré jusqu’à aujourd’hui soutenir les créateurs, sans trop nous préoccuper de nos droits d’usagers. Hélas, l’industrialisation s’implante de plus en plus dans ce secteur d’activité et devient parfois même agressive. Ce ne seront pas les artistes ou les sociétés de droits d’auteurs qui pourront s’y opposer, maintenir le respect « d’un juste milieu », car, même si elles sont de bonne volonté, elles restent « juge et partie » et, hélas, l’intérêt économique triomphe si souvent en fin de parcours. Par contre, des associations d’usagers pourraient jouer un rôle réel de contre-pouvoir et de régulateur (…) ».

Le nouveau musée sera la première de nos institutions fédérales à clarifier son respect des visiteurs, grâce à un « Code de bonne conduite ».

Quelles obligations?

Le 3 septembre 2007, Michel Draguet me confirmait par écrit qu’il était prêt à appliquer les quinze points suivants que je lui avais soumis.

Au préalable, Anne Adriaens-Pannier, Chef du département « service au public » des MRBAB, m’avait annoncé, dès le 14 août 2007, que le service Communication étudiait la faisabilité de cette proposition.

Pourtant, ces mesures ne seront jamais appliquées, ce qui plus que regrettable, voire inadmissible, comme si le respect du public était secondaire et qu’il était superflu de tenter de le codifier.
Il convient donc, pour définir les relations entre les visiteurs et la direction du futur Musée d’Art Moderne de Bruxelles, de repartir de ces points dont la faisabilité fut établie dès 2007.

Voici ces 15 points concrets, si bien accueillis, du moins en théorie:

  1. « (…) Afficher le présent Code en évidence, à l’entrée et à la sortie de tous les lieux où il accueille les usagers et sur son site Internet;
  2. Fournir aux usagers – avant le déroulement de l’activité culturelle envisagée et si l’accès est payant, avant le paiement du billet d’accès – une information la plus complète qui ne comporte pas d’indications ou de représentations susceptibles de les induire en erreur, notamment sur la nature, l’éventuel prix d’accès, la durée et la date de l’activité;
  3. Informer les usagers dans les plus brefs délais, en cas de modification substantielle ou d’annulation de l’activité culturelle concernée (qu’elle soit occasionnelle ou permanente). Prévoir au moins des modalités de remboursement des usagers dans ces deux hypothèses, si l’accès à l’activité culturelle concernée est payant;
  4. Indiquer à l’entrée de tous les lieux où il accueille les usagers, sur son site Internet et sur les supports publicitaires écrits, le nombre initial de places disponibles pour l’activité culturelle concernée;
  5. Indiquer tous ses tarifs (billets d’accès, vestiaire, etc.) à l’entrée de tous les lieux où il accueille les usagers, sur son site Internet et, tant que faire se peut, sur les supports publicitaires écrits. De la même manière, indiquer les réductions occasionnelles – en précisant si elles sont cumulables entre elles ou avec des tarifs réduits permanents – les gratuités éventuelles et les conditions pour en bénéficier;
  6. Afficher les conditions générales relatives à l’accès de l’activité culturelle envisagée, au moins à l’entrée de tous les lieux où il accueille les usagers;
  7. Proposer spontanément aux usagers le meilleur tarif qui leur est applicable;
  8. Proposer des prix et des réductions identiques quels que soient les supports d’information et les moyens de réservation utilisés;
  9. Ne pas pratiquer la surréservation;
  10. Ne pas recourir à un système payant (tel que les numéros surtaxés) pour informer les usagers;
  11. Diffuser une information ciblée qui favorise l’accès et la participation la plus large de tous les usagers en ce compris les usagers « faibles » (personnes à mobilité réduite, « minimexés », chômeurs, personnes malvoyantes, malentendantes, etc.);
  12. Assurer, tant que faire se peut, un accueil minimum adapté aux personnes à mobilité réduite, aux femmes enceintes, aux personnes malvoyantes, aveugles, malentendantes ou sourdes (traduction en langue des signes, sous-titrages, boucle d’induction – augmentation du volume des appareils pour malentendants – etc.). Leur réserver des places faciles d’accès, les informer des services adaptés qui peuvent leur être proposés et des consignes de sécurité qui leur sont spécifiques;
  13. Donner copie du présent Code à l’usager qui en fait la demande;
  14. Indiquer de manière visible ses coordonnées complètes, en ce compris son adresse de courriel, à l’entrée et à la sortie de tous les lieux où il accueille les usagers et sur tous les supports d’information utilisés, pour permettre à l’usager de lui adresser une éventuelle plainte écrite circonstanciée;
  15. Répondre de manière circonstanciée aux plaintes écrites des usagers qui lui sont adressées, dans les 30 jours de leur envoi ».

D’accord… Et le plus vite possible

Pareille régementation n’a rien d’illusoire et peut servir de base pour élaborer un texte encore plus précis pour le futur Musée d’Art Moderne de Bruxelles.
En effet, ces 15 points sont déjà appliqués en Fédération Wallonie-Bruxelles où ils ont été adoptés, le 3 février 2006, par le Gouvernement de la Communauté française.

Michel Draguet m’avait suggéré, toujours par écrit, de soumettre cette ébauche de réglementation à ses « collègues du fédéral ». Ce que je fis et les résultats furent prometteurs.

Par exemple, Karel Velle, l’Archiviste général du Royaume, m’écrivit: « Bien évidemment, nous sommes d’accord de souscrire aux points 1 à 15. Ils nécessiteront quelques adaptations que nous sommes prêts à réaliser (…). Je vous remercie donc d’avoir initié un travail de bon augure au sein de notre institution. Cette démarche débouchera certainement sur des changements positifs, pour le plus grand plaisir de nos visiteurs. Au plaisir d’avoir de vos nouvelles et de vous rencontrer, à l’occasion, pour une discussion en compagnie de mes collègues du fédéral ».

Camille Pisani, la directrice du Muséum des Sciences Naturelles de Bruxelles, me fit parvenir le commentaire suivant, complété d’une série de remarques concrètes: « Je crois que tout musée soucieux du public ne peut qu’être d’accord sur l’esprit des 15 premiers points ».

J’ai relayé ces avis auprès de la ministre de tutelles institutions fédérales. La réaction de Sabine Laruelle fut publiée dans ma chronique du 7 avril 2009 par Le Journal du Mardi, intitulée Pour une charte des usagers, « le plus tôt possible »…

Extrait:

– B.H.: Comment la Ministre compte-t-elle considérer ce positionnement particulièrement positif, voire novateur?

– La Ministre: Comme vous, je suis sensible au service offert aux usagers (…) J’ai donc souhaité qu’une « charte des usagers » soit élaborée et mise en place dans les établissements scientifiques fédéraux. Je devrais pouvoir vous en dire davantage dans les prochaines semaines. Je souhaite pouvoir donner une information la plus complète possible. Je vais veiller à ce que les travaux chargés d’élaborer cette charte soient lancés le plus rapidement possible ».

Hélas, ces propos n’ont débouché sur aucune concrétisation ou présentation publique d’un « Code » qui préciserait les relations entre les différents Musées fédéraux et leurs visiteurs.

Photographier ou pas

Les années passants, les sources de nuisance pour les visiteurs se multiplient depuis 2007.
Il faudra, bien entendu, en tenir compte dans une adaptation des obligations.

Ainsi, un 16ème point s’avère dès maintenant nécessaire.

De plus en plus de musées remettent en question de façon unilatérale, autoritaire, et sans aucune concertation ou débat préalable avec leurs usagers, ce qui était considéré naguère comme un droit allant de soi: le fait de pouvoir photographier sans flash et sans importuner les gardiens ou les autres visiteurs.

Or, ce « droit » est désormais banni au Musée d’Orsay à Paris, au Musée des Beaux-Arts à Tournai ou à la Maison de Rubens à Anvers. Qu’en sera-t-il du futur Musé d’Art Moderne de Bruxelles?

Bien entendu, certaines institutions majeures optent pour cet interdit afin de développer la rentablité de leur service « cartes postales ».
D’autres rétorqueront que le droit à la photographie est, de nos jours, d’autant plus adéquat que les évolutions technologiques facilitent et renforcent le plaisir de tout un chacun de se photographier dans un musée en face d’une oeuvre majeure et d’en diffuser les résultats auprès de ses proches via les réseaux sociaux. Interdire aux visiteurs la photographie, c’est se priver d’un extraordinaire outillage gratuit de diffusion et de promotion du patrimoine auprès de vaste public.

Il ne s’agit même pas ici de prendre position « pour » ou « contre » dans ce débat complexe.

Proposition: il suffirait d’indiquer que la norme pour les Musées fédéraux serait le droit de photographier. Des restrictions peuvent néanmoins exister, à condition qu’elles soient limitées (interdit de photographier telle oeuvre, ou dans telle section, par exemple), qu’elles aient été concertées publiquement et qu’elles soient annoncées et expliquées de manière circonstanciée avant que le visiteur ne réserve ou achète son ticket: donc, sur le site internet, sur les dépliants ainsi qu’à l’accueil, dans le hall d’entrée du musée.

Bernard Hennebert
Coordinateur de www.consoloisirs.be
Auteur du livre « Les musées aiment-ils le public? » (2011 – Edition Couleur Livres)

Annexe

Une sous-information chronique

Certains penseront que tout ceci est accessoire dans la constitution ou dans la vie quotidienne d’une institution muséale.

Au contraire, il faut savoir que le droit du public au respect se conquiert extrêmement difficilement, s’il n’est pas clairement verbalisé dès le départ. Voilà pourquoi il doit faire partie du projet même du musée, lorsqu’une nouvelle institution s’échafaude.

Ainsi, il y a qu’une quinzaine d’années, on ne songeait même pas à indiquer au public l’existence d’une gratuité. Faire évoluer cette situation fut plus que compliqué.

Pour rappel, les Musées Royaux d’Art Ancien et Moderne ont inauguré, le 3 septembre 1997, leur gratuité du premier mercredi après 13H. Mais sans l’indiquer dans leur tarification, au guichet, dans leur hall.

À partir de juin 1998, j’ai envoyé à leur direction de nombreuses lettres dont certaines en recommandé. Elles n’ont pas fait évoluer la situation.

Le mercredi 2 décembre 1998, un incident auquel le hasard m’a fait assister se produit: quelques minutes après 13H00, la caissière fait payer l’entrée à une visiteuse asiatique. Je signale immédiatement son erreur à ce membre du personnel qui me remercie et a remboursée l’usagère lésée.
J’avais ainsi fait la preuve que la gratuité était tellement peu médiatisée qu’il pouvait arriver que le personnel du musée oublie de l’appliquer, et que le public ne la réclame pas, n’ayant pas connaissance de ses droits.

Dans un courrier qu’elle m’adresse le 15 décembre 1998, Eliane De Wilde, alors conservatrice en chef, me fit des reproches: « Je tiens à vous faire part de l’étonnement général de notre personnel en vous voyant intervenir auprès de lui, mais aussi auprès des visiteurs. De l’avis général, cette intervention était dérangeante et nous la regrettons donc. Il n’est pas dans nos habitudes de déranger les visiteurs ».

Ma réponse: « Je n’ai eu de contacts qu’avec les membres de votre personnel car la visiteuse ne semblait pas comprendre le français! Et si j’avais pu lui expliquer qu’elle avait droit à une entrée gratuite, je ne crois pas qu’elle aurait qualifié mon attitude de dérangeante ».

Cet échange révèle bien l’agacement que peut témoigner une direction d’un musée vis-à-vis d’un usager actif qui, en définitive, ne devrait être que son allié.
En effet, dans le même courrier, Mme De Wilde concèda également: « Il est vrai qu’il y a eu, le 2 décembre, un peu de flottement dans la vente des tickets et nous venons d’insister, une fois de plus, pour que les caissières se tiennent strictement au règlement ».

Récompense pour mon audace? La conservatrice en chef annonca également: « Nous mettrons près du comptoir un panneau signalant la gratuité du premier mercredi après-midi du mois ».

La même gratuité du « premier mercredi » s’applique également aux autres institutions fédérales que sont les Musées Royaux d’Art et d’Histoire de Bruxelles (dit aussi Musées du Cinquantenaire) mais… il faudra attendre l’automne 2002 pour que, suite à mes courriers, la conservatrice en chef Anne Cahen-Delhaye prenne conscience que cet avantage n’est toujours pas annoncé dans le hall d’entrée de son institution!

Elle m’écrit, le 1er octobre 2002: à cet effet, « le grand panneau placé entre les deux vitres des caisses va être rapidement modifié ».

Un contrôle, deux mois et demi plus tard, me permit de découvrir qu’il n’en était rien. Recontactée, Mme Cahen-Delhaye m’indiqua, le 23 décembre 2002: « (Pour l’annonce de cette gratuité), je m’en occupe personnellement aujourd’hui, pour la faire afficher dès demain ». Cette fois-là sera, enfin, la bonne.

Depuis son ouverture en juin 2009, l’accès au Musée Magritte est gratuit chaque premier mercredi du mois, de 13H à 20H.

Cet élément est bel et bien indiqué à la caisse de l’établissement mais c’est peu utile. En effet, lorsque le visiteur entre dans le musée, sans avoir eu droit au préalable à cette information, il a, bien souvent, déjà acheté sa place en prévente.
En effet: « Pour canaliser le flot des visiteurs, le Musée a instauré une régulation afin d’éviter les longues files. Il conseille aux visiteurs individuels de réserver ses billets d’entrée via le site. Sans réservation, l’accès au Musée ne peut être garanti » (La Libre, 04/06/2010).
Sans achat préalable, vous aurez peu de chance de pouvoir entrer: au cours de sa première année d’ouverture au public, « le Musée estime que 130.000 personnes sont venues sans pouvoir être accueillies » (Le Soir, 28/06/2010).

La promotion de cette gratuité mensuelle devrait, bien entendu, être faite sur internet avant que le visiteur ne se décide à acheter un ticket. Il faudra beaucoup patinter pour en arriver là. Voilà pourquoi ce type dedonnées doivent être décidées lorsque s’élabore le projet de tout futur Musée…

Mois après mois, j’ai interpellé, depuis le 1er juillet 2009, Sabine Laruelle, la Ministre ayant en charge les musées fédéraux. Finalement, son chef de cabinet, Christophe Hardy, me contacte, le 9 octobre 2009, pour m’indiquer qu’il a « enfin obtenu des éléments de réponse plus précis ».
À savoir: « Cette mesure de gratuité qui s’applique à tous les musées fédéraux depuis de nombreuses années semble bien connue du public si l’on se base sur l’augmentation considérable du nombre de visiteurs, le jour dit » et « Quant à l’insertion de la mention sur le site internet du Musée Magritte, le point a été mis à l’ordre du jour du prochain comité exécutif ».

Environ un an et demi après son inauguration, le Musée daignera faire enfin évoluer son site internet et indiquer la gratuité mensuelle.

Bien entendu, les luxueux et prolixes dépliants présentant le musée ne mentionnent pas non plus cette gratuité mensuelle. Sur cet autre point, M. Hardy m’indiqua: « Concrètement, les services des MRBA m’ont assuré que l’insertion de la mention dans le dépliant sera prévue, lors de la réimpression. La date précise de celle-ci n’est pas connue et dépend de l’écoulement du stock de dépliants actuel (500.000 exemplaires) ».

L’histoire se répète donc. Voilà pourquoi une réglementation écrite s’avère indispensable et peut favoriser une amélioration des relations entre les visiteurs et les directions de tous nos musées fédéraux.