À l’occasion de la sortie du film « Sœur Sourire » en mai 2009, voici une interview de « Sœur Sourire » que j’ai publié parmi mes premiers balbutiements journalistiques, en couverture du « Ligueur » (l’hebdo de La Ligue des Familles), le 7 avril 1967.

Ce long entretien m’a été accordé dans le cercle des étudiants de sciences politiques et sociales à Louvain au moment charnière où la nonne chantante changeait de statut et de nom pour devenir Luc Dominique.

Sœur Sourire m’a dit…

Bernard Hennebert: Comment expliquez-vous un tel succès aux Etats-Unis?

Luc Dominique/Sœur Sourire: Je crois que les Américains ont une conception assez infantile de la vie religieuse. Si « Dominique » a eu un tel succès, c’est parce qu’il était chanté par une religieuse: il y avait un aspect bizarre, inattendu. De plus, le rythme de cette chanson était très facile à retenir.
B.H.: Vous ne vivez plus vraiment dans la communauté religieuse?

L.D.: Je trouve que si on est religieuse, c’est-à-dire consacrée à Dieu, ce n’est pas pour vivre dans un milieu clos, mais bien pour vivre dans les structures du monde d’aujourd’hui.
B.H.: Que pensez-vous de la publicité? A-t-elle joué un rôle important dans votre carrière?

L.D.: Oui. Il y a 2 points de vue. D’abord, le point de vue positif. Ma firme de disque a beaucoup de capitaux, d’où de très nombreuses possibilités de lancer une artiste, et cela dans le monde entier. Par contre, vu ses énormes possibilités, il y a beaucoup de risques de déformation de l’objectivité des faits.
B.H.: Dans vos chansons, vous parlez souvent des fleurs. N’oubliez-vous pas les ombres?

L.D.: C’est vrai que j’ai une vue sélective de la réalité. C’est dépassé. Je compte changer dans l’avenir.
B.H.: Vous avez vécu l’expérience, les problèmes d’une vedette. Pensez-vous qu’une vedette puisse être humble?

L.D.: Je ne puis répondre à votre question. Je ne me considère pas comme une vedette. C’est clair?
B.H.: Aimeriez-vous vous produire dans un grand music-hall?

L.D.: Non. Je n’aime pas les récitals. Je préfère chanter dans de petits groupes. C’est beaucoup plus amical. On approche les gens. Ce que je veux, c’est rencontrer l’humain.
B.H.: Si vous étiez obligée de passer en américaine à l’Ancienne Belgique, ce serait au programme de qui?

L.D.: Georges Brassens
B.H.: Quel est votre public préféré?

L.D.: D’abord, c’étaient les jeunes. Maintenant, c’est n’importe qui. J’aime bien les incroyants.
B.H.: Etes-vous libre?

L.D.: Je le suis. Je le deviens de plus en plus. La liberté est une conquête lucide et patiente qui suppose choix et renoncements. Elle est un émondage.
B.H.: Votre maxime préférée?

L.D.: « Plus est en toi que tu ne le penses ». Vérité. Amour.
B.H.: Connaissez-vous la nausée?

L.D.: Ne fait-elle pas partie de l’aventure humaine pour tout être qui pense? Si elle n’était pas inhérente à la vie, comment la dépasser, comment se découvrir victorieux d’elle après l’avoir subie?
B.H.: Votre testament spirituel?

L.D.: L’essentiel est invisible pour les yeux.

Au delà de l’interview

Après l’envoi du journal avec cet article, Sœur Sourire m’a écrit, le 23 février 1967, une lettre me conseillant, dans un livre de Robinson, de lire le chapitre « Une personne vraiment contemporaine peut-elle être vraiment athée? » et précisait que ce livre se vendait 90 FB chez Desbarax, au début de la rue de Namur à Louvain.

Ceci témoigne bien du fait qu’elle vivait son métier de chanteuse pour développer des relations axées sur la recherche spirituelle.

Elle terminait sa lettre en m’invitant à venir lui dire bonjour chez elle: « J’espère que d’ici ta visite, je ne me serai pas encore envolée: les journaux relatent que les toits s’envolent et que les cheminées quittent leurs domiciles: vu ma situation, je risque de me retrouver un soir en pyjama au milieu du Boulevard Ruelens, avec l’embrasure de la porte-fenêtre pour pendentif… »