Nos médias (N°83 / 5 mai 2009)

Quelles évolutions des programmes TV entre 2004 et 2009? RTBF: une législature anti « service public »

Limitons-nous à comparer les programmes télé que la RTBF diffusait durant la précédente campagne électorale de 2004 à ceux qu’elle nous concocte aujourd’hui. Le bilan audiovisuel de l’actuel gouvernement de la Communauté française (PS-CDH) est peu concluant. Une vraie législature anti-service public.

Plus de talk-shows, moins de débats de société

Sur La Une, les changements sont moins radicaux que sur La Deux.

Il y a cinq ans, l' »Écran Témoin » avait déjà disparu, laissant la place à « Chacun, son histoire » animé par Thomas Van Hamme en seconde partie de soirée. Puis, il y eut « Opinion Publique » présentée chaque lundi soir par David Lallemand, une émission peu prioritaire dans les choix de la direction ertébéenne: son décor ne fut livré que plusieurs mois après son premier enregistrement! Après ce pénible démarrage, elle sera mise au frigo pendant six mois, pour reprendre, en 2008, un jeudi sur deux pendant quelques mois avant de disparaître. Aujourd’hui, il n’y a donc plus de débat de société hebdomadaire. Quelques soirées spéciales sur l’un ou l’autre thème spécifique et le mensuel « C’est la Vie » présenté par Corine Boulanger, qui s’apparente davantage à un talk-show sociétal « à la Delarue ».

« Questions à la Une » a pris la succession d' »Actuel » et cette option est heureusement bétonnée par l’actuel contrat de gestion au moins jusqu’en 2012 puisque la RTBF est obligé de diffuser « un programme télévisé hebdomadaire d’investigation, d’enquête et de reportage, en dehors des périodes d’été et de congé ».

Par contre, ce contrat a omis de reprendre une obligation figurant dans son prédécesseur qui couvrait de 2002 à 2007. Il prévoyait la production et la diffusion en télévision « d’un journal d’information régionale, du lundi au vendredi au minimum, rediffusé dans une boucle de nuit ». En lieu et place, on a donc droit désormais à un talk-show de proximité, « Au Quotidien ».

Des efforts ont été réalisés en ce qui concerne les programmes d’information: la création de programmes courts (« Le 6 minutes », « Le 12 minutes ») et le mensuel « Répondez @ la question ».

Début 2004, nombre d’émissions à contenus de « service public » furent rayées de la carte non pas parce qu’elles n’intéressaient plus le public mais parce qu’il semblait à la direction que d’autres programmes plus à la mode pourraient toucher davantage de téléspectateurs, ce qui s’avèrera inexact dans les faits: « Au Nom de la Loi », « Faits Divers », « Droit de Cité »… Cinq ans plus tard (que de temps perdu!), certains de ces magazines réapparaissent au prime-time sous un autre nom, comme « Dossier Noir » régulièrement programmé à 20H45. Mais dans cette liste d’émissions sacrifiées, « Autant Savoir » et « Cartes sur Table » resteront définitivement perdus corps et âme, ce qui signifie la disparition des programmes réguliers qui faisaient le suivi des droits des consommateurs.

Côté jeux, « Forts en Tête » permettait à Barbara Louys et Jacques Mercier d’aborder des thématiques culturelles, semaine après semaine. Désormais, l’on nous propose des « collections » d’émissions diffusées sur une petite dizaine de semaines. Par exemple, la thématique des sciences avec « J’ai Pigé » mais dont la mission de vulgarisation pousse la RTBF, elle qui refuse de diffuser tout concept de télé-réalité, à inviter sur son plateau Mathhias, le lauréat de « Secret Story 2 », « …parce qu’il faut faire venir les jeunes téléspectateurs vers le programme » comme l’indique son animateur Thomas Van Hamme (Sud Presse, 04/04/09).

Depuis trois ans déjà, la série « Y’a pas pire conducteur » s’efforce de sélectionner non pas le meilleur mais bien le pire conducteur. Est-ce bien dans l’esprit de la mission définie par l’actuel contrat de gestion de la RTBF qui indique qu’elle doit proposer « des programmes réguliers de divertissements attractifs, misant sur la qualité, la différenciation et l’ancrage en Communauté française », des jeux « mettant en valeur notamment l’imagination, l’esprit de découverte ou les connaissances des candidats »? Souvent, la direction ertébéenne met en exergue cette mission de divertissement, mais sans rappeler ce texte qui en spécifie la nature!

Le 19 mai 2007, la RTBF mettait fin à dix-neuf années de « Génies en herbe », en annonçant qu’elle souhaitait conserver sur ses antennes une case pour un jeu interscolaire… que, deux ans plus tard, les écoles et les téléspectateurs attendent toujours.

Un lifting pour plaire aux annonceurs

Durant cette législature, La Deux a été reliftée. Anticipant le projet d’engranger plus de recettes publicitaires qui fut votée le 17 juillet 2007 au Parlement, Alain Gerlache et Yves Bigot, directeurs successifs de la télévision, ont décidé que cette chaîne devrait attirer davantage les annonceurs. Autrefois dédiée aux directs, aux rediffusions, à la culture, à la jeunesse et aux sports, La Deux devrait donc évoluer pour s’approcher d’un Club RTL, comme le signifia Yves Bigot à Vers l’Avenir (01/04/2006). Quelques semaines plus tôt, Alain Gerlache déclarait au même quotidien qu’il souhaitait que: “La Deux (puisse) devenir plus divertissante et branchée” (23/02/2006).

C’est pourquoi La Deux a, par exemple, proposé pendant plusieurs années en prime time, le talk show « Toute une Histoire » de Jean-Luc Delarue. Le magazine Entrevue vient de publier le texte d’un courriel que cet animateur-producteur aurait envoyé à son équipe (et qui correspond bien au contenu de l’émission telle qu’elle nous est présentée): il faut plaire à tous avec « …du balourd et pas de psy pour gonzesse… Faut y aller fort avec de l’infidélité, de la proximité, de la mère pédophile, de l’inceste, de la trahison… ».

Sur La Deux, nous avons également droit à des multi-diffusions du feuilleton de France3, « Plus Belle la Vie », ainsi que des films, des séries et du sport. Par contre, la présentation des programmes culturels a été reculée de 20H35 vers 22H50. Et comme la diffusion en début de soirée du JT de 19H30 avec traduction en langue des signes pour les sourds gênait cette mutation, celle-ci a été reléguée dans la nuit sur La Une.

Cette stratégie qui a mis en sourdine nombre de missions spécifiques de service public ne porte guère ses fruits. François Tron, l’actuel directeur des antennes, vient de le confirmer à La Libre Belgique (27/04/09): la chaîne peine à séduire les jeunes ou les amateurs de séries. Seul, le sport y fonctionne bien. Au mépris des autres missions ertébéennes? On assiste à un tel envahissement sportif qu’il devient inadmissible en terme de droit à la diversité. Surtout durant les week-ends, lorsque des compétitions sont programmées simultanément sur La Une et sur La Deux.

Fin de « l’éducation populaire »

Comment faire illusion après que la culture ait été reléguée en fin de soirée? En finançant chèrement (plus de 2 millions d’euros par an), en plus de la dotation, une fenêtre décentralisée d’Arte pour y présenter au prime-time le magazine quotidien d’Eric Russon, « Cinquante degré Nord ». Lorsqu’on nous présente ses audiences (entre 20 et 30.000 téléspectateurs), on omet souvent de nous dire qu’il s’agit de l’addition de la présentation de cette émission sur Arte et de sa rediffusion sur La Une, vers 0H30, et que cette dernière attire souvent plus des 2/3 du public annoncé globalement. De plus, les rares téléspectateurs branchés sur la chaîne franco-allemande appartiennent à  » un profil socioprofessionnel élévé ». On comprend donc que le public ne se précipite pas pour assister sur les canapés à l’enregistrement de ce talk-show culturel. Ainsi, des figurants y bosseraient pour 45 euros la journée (selon Télémoustique, 25/03/2009).

Il n’est pas inintéressant de rappeler que pendant plus d’une décennie, la RTBF avait produit en interne avec un budget dérisoire « Javas », un agenda culturel hebdomadaire plus pointu et donc complémentaire à « Cinquante degré Nord ». Une politique intelligente de multidiffusions lui permettait d’être vu par jusqu’à 200.000 téléspectateurs, selon les chiffres ertébéens, et donc cette initiative touchait réellement un vaste public. Mais pourquoi l’a-t-on donc supprimé? Une autre conséquence indirecte de l’arrivée de l’émission de Russon a été l’arrêt des petits sujets culturels qui rythmaient « Hep Taxi », alors que La Ministre Laanan faisait croire que cette innovation dite d’Arte-Belgique ne viderait en rien le contenu de La Une et de La Deux: « Ce sera un plus » (La Libre Belgique, 05/05/2006).

Bien sûr, le créneau de seconde partie de soirée, celui qui reste fertile en émissions culturelles à la RTBF, est judicieux car il est accessible justement au public culturel, quand celui-ci rentre de sa soirée cinéma ou d’un spectacle. Mais l’évolution de la RTBF sous la présente législature a singulièrement rétréci l’offre culturelle au prime time sur La Une et La Deux qui, elle, aurait permis de sensibiliser des spectateurs qui ne constituent pas déjà un public acquis. Ce travail dit « d’éducation populaire » est donc désormais largement entravé.

La médiation TV a disparu

En 2004, « Qu’en Dites-Vous? », le magazine de médiation, était présenté par Françoise De Thier qui succédait à Jean-Jacques Jespers. Pour Jean-Paul Philippot, l’administrateur général de la RTBF, le nouveau format de ce programme « respectera les fondements d’une émission de médiation ». Ce qui différencie la « médiation » d’autres émissions qui abordent l’actualité des médias, c’est la résolution des conflits et ceux-ci ne manquent pas comme l’avait si bien montré durant deux saisons l’ère Jespers.

Depuis mars 2008, Alain Gerlache, ex-directeur de la télé, est censé insérer cette préoccupation de la médiation dans le nouveau programme qu’il présente, « Intermédias ». C’est un magazine plus long que ceux qui l’ont précédé et il est diffusé un lundi soir par mois vers 22H sur La Une. Mais depuis janvier 2009, l’émission ne propose plus aucune séquence de médiation où les téléspectateurs peuvent poser une problématique concrète concernant la RTBF. Il n’y a donc désormais plus d’émission (ou de séquence) de médiation. C’était prévisible puisque pareils programmes gênent fortement les médias, et d’autant plus si ceux-ci vivent une période de dérégulation accrue…Dans le contrat de gestion 2002-2007, il était stipulé que la RTBF devait diffuser « au moins dix fois par anune émission de médiation dont l’objectif est de répondre aux interrogations et réactions de son public ». L’actuel contrat valable jusqu’en 2012 propose un texte plus évasif où la périodicité de l’émission devra être décidée par le conseil d’administration de la RTBF… Pourquoi pas une par an? On est bien parti pour.

Or, s’il y a bien un point sur lequel les chaînes publiques devraient se différencier du privé, c’est précisément celui de leur écoute et de leur dialogue avec leur public. Cette évolution est d’autant plus paradoxale que l’actuelle majorité PS-CDH a voulu inscrire, pour la première fois, dans l’actuel contrat de gestion que « la RTBF assure un service performant de médiation ». Il devrait donc y avoir d’autant plus de matière à traiter dans une émission spécifique. Et celle-ci pourrait être le haut-parleur qui permettrait au public de découvrir ce nouveau droit. Il n’en est rien.

Un(e) ministre de l’enseignement et de l’audiovisuel?

Lorsque le 25 septembre 2007, le parlementaire Yves Reinkin (Ecolo) demandait à Fadila Laanan (PS), la ministre de la Culture et de l’Audiovisuel, la mise à l’antenne d’une émission sur la parentalité revendiquée notamment par la FAPEO, celle-ci répondit par la négative: « (…) Il n’est pas réaliste d’envisager la RTBF comme une addition de demandes particulières de divers groupes d’intérêts ».

Cette réponse est logique… sauf que cette demande était déjà sur le tapis avec d’autres (sur l’Europe, par exemple) lors de la préparation de l’actuel contrat de gestion. Et que la Ministre a bel et bien fait un choix en imposant à la RTBF une seule nouvelle émission: de 2007 à 2012, celle-ci devra proposer « un programme de variétés, en télévision, destiné au grand public, à une heure de grande écoute, mettant en valeur, notamment les auteurs-compositeurs, les artistes interprètes et le producteurs de la Communauté française ».Voilà sans doute pourquoi la RTBF a maintenu si longtemps au prime time l’émission présentée par Armelle et Jacques Mercier, « Bonnie & Clyde », malgré des audiences « peau de chagrin ».

Aucune discipline n’est bien sûr jamais assez présente sur les antennes, mais il me semble que s’il fallait faire un bilan, c’est plus les émissions sociales (au sens très large) et les vrais débats de société que les programmes culturels qu’il faudrait réhabiliter au prime-time.

On connaît la force du lobbying des sociétés de droits d’auteurs. Hélas, il n’y a pas d’équivalent pour le secteur social. Or, la télévision doit être le reflet de la vie entière. C’est pourquoi il me semble que l’idéal, pour la prochaine législature, serait de nommer un(e) ministre qui s’occuperait plein-temps de l’audiovisuel, et les dossiers à traiter ne manqueront pas!

Si la piste d’un ministre à plein temps s’avère impraticable, pourquoi pas une compétence couplée Enseignement-Audiovisuel?

Sans préjudice d’une « tournante » lors de la législature suivante, avec un retour à une compétence couplée Culture-Audiovisuel. Histoire de retrouver un certain équilibre.