Carte blanche publiée dans Le Soir le 19 mai 2009

Le nouveau Musée Magritte ou le syndrome de la dame blanche

À la veille du vernissage royal du nouveau musée Magritte, place Royale, à Bruxelles, qui ouvrira ses portes au public le 30 mai, Bernard Hennebert pose la question: pourquoi avoir créé un nouveau musée au lieu de réaménager ou d’agrandir la section du Musée d’Art moderne réservée au célèbre peintre? À moins, accuse-t-il, que tout cela ne soit que business…

Une annonce faite par Michel Draguet dès son arrivée à la tête des Musées Royaux des Beaux-Arts en juin 2005 enflamma tout le milieu muséal: la création d’un musée Magritte sur la Place Royale.
Rarement, un nouveau projet culturel fit autant l’unanimité tout au long de son élaboration, tant dans les médias que dans la sphère politique. Et à ma connaissance, aucun débat ne fut organisé auprès du public.

On passe de 5 à 13 euros

On peut pourtant se demander s’il est vraiment préférable de créer une nouvelle entité muséale plutôt que de réaménager, voire d’agrandir la section de notre Musée d’Art Moderne réservée au célébrissime peintre. Mais dans ce dernier cas, il aurait été difficile de faire payer davantage le visiteur!

Avec l’inauguration du Musée Magritte, nous allons donc vivre le « syndrome de la dame blanche » adapté à la culture. Explication: ces dernières années, nombre de tea-rooms ont en effet réussi à masquer une hausse significative du prix de cette coupe glacée typiquement belge en dissociant ses éléments mythiques: de la glace vanille, du chocolat chaud et de la crème fraîche (ou chantilly), cette dernière constituant désormais un supplément facultatif, supplétif… et tarifé à part. En art donc, désormais, on isole aussi un élément de ce qu’on considérait comme un tout afin de faire payer complémentairement sa contemplation!

Pour rappel, du milieu des années ’80 jusqu’en 1997, les Musées fédéraux furent gratuits tous les jours jusqu’à la réintroduction des entrées payantes imposée par le Ministre de la Politique Scientifique Yvan Ylieff, et nombre de conservateurs ne furent guère heureux de cette évolution! Ce ne fut point une solution miracle aux problèmes financiers des musées qui, comme on le sait, n’ont cessé de s’accroître par la suite. Le « payant » peut coûter, surtout pour les musées de taille moyenne dont nombre n’attirent qu’un public limité: impression des tickets, salaire du personnel qui vérifie les entrées, etc. (voir « Douze dimanches par an, tous nos musées gratuits!« ).

Jusqu’à la veille de l’ouverture du Musée Magritte, il fallait s’acquitter de 5 euros (tarif prix plein) pour admirer tous les chefs d’œuvres anciens et modernes des Musées Royaux sis rue de la Régence, dont sa célèbre collection d’œuvres du maître surréaliste considérée par les guides touristiques comme l’une des plus riches au monde.

Désormais, pour découvrir sur une surface plus ou moins analogue (aucun nouvel immeuble n’a été construit) globalement le même nombre d’œuvres anciennes et modernes, il faudra acquérir un billet combiné de 13 euros (collections permanentes des Musées d’Art Ancien et Moderne + Musée Magritte). Il s’agit donc de bien plus que d’un doublement du prix, en pleine crise économique sans précédent.

Profitant du délire inaugural du Musée Magritte, une autre augmentation substantielle est discrètement mise en place: le « tarif normal » pour la visite des Musées d’Art Ancien et Moderne passe de 5 à 8 euros(1).

Bien sûr, la majorité des touristes acceptera sans doute ces augmentations mais, le premier effet de « mode » passé, qu’en sera-t-il pour le public autochtone? Fin 2003, Helena Bussers, qui avait précédé Michel Draguet à la direction des Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique (MRBAB), indiquait que le retour aux entrées payantes avait provoqué une chute d’environ 30% des entrées: « Les touristes continuent d’affluer mais ce sont surtout des visiteurs qui venaient découvrir régulièrement l’une ou l’autre salle qui ont été affectés » (voir « Un dimanche gratuit au musée?« ).

On pourrait rétorquer que le Musée Magritte sera gratuit chaque premier mercredi du mois. Cette faveur ne s’applique en fait qu’entre 13H et 17H, sans doute pour empêcher les écoles d’y avoir accès le matin. De plus, cet avantage destiné à tout le public est discriminatoire puisque les personnes qui travaillent ou qui étudient ne peuvent en profiter.

Vedettariat ou diversité

Ne s’agit-il pas là que d’un bon filon financier magistralement médiatisé? Fin 2008, Paul Dujardin, le Directeur de Bozar, décidait de soutenir publiquement un autre rêve de Michel Draguet: après le Musée Magritte, lancer l’idée d’un futur Musée Cobra. Où s’arrêtera donc la surenchère? Pourquoi pas, sur cette lancée, continuer d’extraire des collections permanentes une flopée de Rubens ou de Brueghel, voire l’intégrale de nos « primitifs flamands »?

C’est là, en fait, que réside le réel débat de « politique culturelle » dont on a fait l’économie jusqu’à présent. En « déménageant » progressivement quelques-uns des joyaux les plus « vedettisés », ceux qui permettent d’attirer le public pour mettre celui-ci en situation de découvrir tant d’autres œuvres magistrales mais moins connues, ne va-t-on pas du même coup réduire encore plus sensiblement la fréquentation des collections des Musées d’Art ancien et moderne?

Le dépeçage pourrait peut-être se poursuivre pour les œuvres maîtresses de Paul Delvaux puisque Alain Destexhe et Didier Reynders, en pleine campagne électorale, souhaitent les voir prêtées à un hypothétique musée à ériger également Place des Palais.

Dans tous les musées des MRBAB qui existent jusqu’à présent, on limite depuis des lustres les heures, les jours (surtout les jours d’affluence du week-end) ou les espaces à visiter car l’on ne sait plus payer les prestations du contingent de gardiens d’ailleurs réduit au strict minimum. La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf aurait-elle donc « scandaleusement » gagné au Lotto?

Et deux (petits) musées qu’on sprotche!

On peut enfin se demander s’il faut ainsi jouer uniquement la carte de la starification artistique au mépris d’autres musées dont Michel Draguet ainsi que nos autorités scientifiques et fédérales, et la Régie des Bâtiments, devraient également favoriser la promotion auprès de la population?

Ainsi, que penser du fait qu’en novembre dernier, le site internet officiel des MRBAB a supprimé toute possibilité de visiter pendant le week-endla maison Ixelloise où habita le peintre et sculpteur de la vie ouvrière du XIXème siècle, Constantin Meunier? Comme, de plus, cet atelier artistique est fermé en semaine pendant le temps de midi ainsi que les jours de congés légaux, la population active ne peut plus s’y rendre sans mordre sur ses jours de congé. Quel gâchis! On dénombre une moyenne d’une dizaine de visiteurs par jour (groupes inclus) pour deux gardiens plein temps. Le vendredi 15 février 2008, quand j’ai découvert ce musée, je fus son seul visiteur de la journée (voir « Le musée Constantin Meunier est déserté le week-end: c’est 80 euros… la visite du musée gratuit!« ).

L’autre « petit » musée qui dépend des MRBAB, l’atelier du peintre Antoine Wiertz, avait annoncé qu’il serait fermé pour restauration du 15 avril au 14 juillet 2008. Actuellement, il est toujours inaccessible.

N’est-il pas curieux de constater que, précisément, ce sont les deux musées fédéraux qui sont censés offrir actuellement au public un accès gratuit quotidien qui sont devenus au fil du temps aussi inaccessibles? Deux poids, deux mesures… Culture ou business?

B.H.

(1) Un bon point cependant! La gratuité pour les chômeurs et les handicapés (avec un accompagnateur) qui avait été supprimée par un arrêté pris par le Ministre Charles Picqué en 2003 est restaurée pour les Musées d’Art ancien et moderne et sera aussi d’application au Musée Magritte.

Quelques réactions instructives à cette carte blanche

  • La carte blanche se trouve sur le site du Soir, vous pouvez y inscrire vos commentaires.
  • Elle a été reprise par Raskas, un collectif d’artistes dessinateurs, graveurs et lithographes… avec une belle illustration!
  • Le site français « Louvre pour tous » la reprend également.

Bonjour! J’ai lu votre article dans le SOIR avec intérêt , j’irai donc voir les toiles de Magritte mais le premier mercredi du mois!… j’ai vu les photos de CAPA le premier dimanche du mois ,etc., et je le fais savoir autour de moi ,mes amis sont ravis! je vous remercie pour votre activité incessante en faveur d’une prise de conscience de la part des consommateurs!

Sylviane Haesevoets (par courriel)
D’accord avec vous: extraire les artistes et les oeuvres les plus en vue des collections des grands musées, c’est non seulement en faire autant de supports au tourisme culturel le plus marchand, mais surtout priver les musées du potentiel de découvertes qu’ils contiennent en mettant côte à côté, dans un même espace, artistes célèbres et artistes moins connus. J’ajoute que sursacraliser les grandes oeuvres, en les isolant du reste de la production artistique, conduit, paradoxalement, à les banaliser (et à rendre plus difficile, au public peu averti, la saisie même de ce qu’elles ont d’exceptionnel).

Pascal Durand, écrivain et professeur à l’Université de Liège (sur facebook)
J’ai lu votre article avec grande attention et je tenais à vous dire que je partage votre avis en ce qui concerne les tarifs qui seront pratiqués pour la visite du Musée Magritte et/ou des collections modernes permanentes.

J’imagine une famille qui souhaite initier ses petits et grands enfants à l’art… la note sera salée. Ce n’est pas, il me semble, le but qu’il faut poursuivre et nos dirigeants devraient le comprendre: la culture est pour tous et non pour les riches qui peuvent se payer tous les musées du monde.

Je regrette vivement cette situation qui, hélas, n’est pas toujours voulue par les conservateurs, mais subie. Avec l’aide des médias, il sera peut-être possible de faire changer les choses!

Merci de votre compte rendu bien pertinent.
NDLR: J’ai fait parvenir à cet interlocuteur le texte de ma récente interview de la Ministre Laruelle (qui s’occupe des musées fédéraux). Suite à cet envoi, voici une deuxième réaction:

Merci de votre réponse et pour votre article. Je l’ai lu et je constate, une fois de plus, que les choses sont difficiles à faire changer dans notre pays compliqué à souhait: (…) la gratuité, les tarifs réduits, les discussions avec les Ministres de tutelle, les complications diverses… Je pense que ce qui est le plus impensable pour l’instant c’est le manque de clarté dans les tentatives de gratuité. On s’y perd.

Pourquoi ne pas adopter la même règle partout et surtout l’afficher clairement dans les Musées, dans la presse, sur les ondes et en TV. Penser aussi à ceux qui travaillent…

J’ai aussi beaucoup apprécié que vous ayez relevé le fait que de nombreux Magritte ont été absents des cimaises pendant de longs mois pour ne pas dire plus. C’est la politique actuelle des Muséeset des politiques: faire rentrer de l’argent en prêtant ses chefs d’œuvre en Asie ou aux USA. Magritte en a été la victime mais aussi les citoyens qui aiment l’art et veulent le faire admirer à tous. J’ai plusieurs fois voulu montrer à des amis étrangers ces collections et me suis trouvée devant des murs vides… Cela aussi devrait changer. Les politiques doivent comprendre que l’œuvre d’art n’est pas une marchandise commerciale qui s’exporte comme la bière ou les chicons. Je sais qu’il faut faire connaître et partager nos richesses, mais avec modération car les œuvres souffrent toujours lors des déplacements.

De plus, le citoyen « modeste », bon père de famille doit pouvoir profiter de ce qui est acheté, en partie, grâce à ses impôts! Les donateurs d’hier n’ont pas donné leurs œuvres chéries aux pays lointains mais bien à leur pays, à leur Musée. La fréquentation des Musées est importante pour les familles et les jeunes, d’où l’importance de leur faciliter l’accès aux œuvres non seulement par la présence de celles-ci aux cimaises (pas en Chine ou ailleurs) mais aussi par des prix abordables par tous.

Puisse l’actuel Musée Magritte remplir dignement cette mission mais avec une certaine ouverture dans les prix pratiqués. On parle de « mécénat », c’est le moment de le mettre en pratique.

J’espère ne pas vous avoir ennuyé avec mes réflexions et je vous remercie de votre action dans le « bon sens ». Bien cordialement.

NDLR: Cet échange de courriels m’a permis de découvrir le point de vue d’un ancien Conservateur de premier plan d’un de nos grands musées qui a accepté que je diffuse ses propos mais en conservant son anonymat.