Nos médias (N°72 / 7 octobre 2008)

Grâce à VAP, le public se structure: résistons à l’excès de pub!

Tout démarre lorsque les parlementaires de la majorité PS-CDH donnent leur feu-vert, le 17 juillet 2007, à davantage de rentrées publicitaires pour la RTBF ainsi qu’à la possibilité d’en rendre plus performante la présentation, notamment par la technique de l’écran partagé.

Aucun débat auprès du public

S’il y a eu de nombreuses discussions au sein du Parlement sur cette thématique, le public a été résolument écarté de tout débat contradictoire. Ainsi, à l’inverse des matières culturelles pour lesquelles elle a organisé avec un certain panache les Etats Généraux de la Culture, la ministre Fadila Laanan a refusé d’en faire de même pour l’évolution de la RTBF, répondant par un accusé de réception laconique à l’”Appel” signé en ce sens par une centaine de personnalités culturelles, sociales et politiques. Quant à la RTBF, elle a verouillé tout débat contradictoire digne de ce nom sur ses antennes, son administrateur général Jean-Paul Philippot refusant même l’invitation de participer à une rencontre organisée par le secteur associatif au Cinéma Nova en avril 2006.

Sans doute pour tenter de masquer cet écueil démocratique, la majorité couplera son vote d’une annonce d’organiser un colloque sur ce thème après coup!(1)

Une réaction immédiate

Dans l’hémicycle, plusieurs représentants du secteur associatif assistent au vote du 17 juillet 2007. Parmi eux, Respire (une asbl qui sensibilise la population aux dangers de la surconsommation), les Equipes Populaires (un mouvement d’écucation permanente dans la mouvance du MOC) et Consoloisirs.be (l’auteur du présent article et son site qui soutient la cause des “usagers” des médias et de la culture). L’après-midi-même où la décision parlementaire est avalisée, ils annoncent leur intention de créer une plate-forme d’observation pour surveiller l’application de ces nouvelles règles publicitaires. Ils seront rapidement rejoints par d’autres interlocuteurs, toutes tendances politiques confondues: le Conseil de la Jeunesse d’Expression Française, Culture et Développement, le GRAPPE, le GSARA, Inter-Environnement Bruxelles, Inter-Environnement Wallonie, le Réseau Idée, etc.

À raison d’une réunion plénière tous les deux mois, ils mettront un peu plus d’un an pour adopter une charte fondatrice (en lire des extraits dans l’encadré). Intitulée VAP ( Vigilance Action Pub ), la plate-forme ne cantonnera pas ses objectifs à la RTBF. Il s’agit de mener le débat sur la place de la publicité dans la société et en particulier dans l’espace public, d’obtenir des règles encadrant davantage les pratiques publicitaires ainsi que de valoriser les alternatives au discours porté par la publicité commerciale. Les intitulés des cinq groupes de travail déjà en activité l’indiquent: moratoire sur l’affichage publicitaire, stop pub auto, valeurs véhiculées par la pub, fiscalité et pub, RTBF.

Préparer 2012

Néanmoins, la présence publicitaire à la RTBF (et sur les télévisions locales) restera un axe fort en fonction de l’actualité. En effet, dès le 5 janvier prochain, il n’y aura plus de publicité après 20H00 sur France Télévisions (France2, Frances3, etc.). De quoi rendre chaque soir jaloux plus d’un téléspectateur en Communauté française! Le débat sur la publicité du service public de l’audiovisuel risque dès lors de s’inviter dans la campagne électorale de 2009. Puisque c’est le ou la prochain(e) Ministre de l’audiovisuel qui sera chargé(e) de préparer le contrat de gestion de la RTBF qui s’appliquera dès 2012. Par rapport aux élections précédentes, l’évolution est déjà notoire: désormais, ECOLO, le MR et quelques individualités du CDH comme le parlementaire Jean-Paul Procureur optent publiquement pour moins ou plus du tout de publicité sur les chaînes du diffuseur public.

Une carte blanche

Les associations de la plate-forme n’ont d’ailleurs pas attendu la naissance officielle de VAP pour se positionner sur ce sujet lorsque Nicolas Sarkozy annonce le 8 janvier dernier sa décision. Dans la foulée de celle-ci, les médias belges ont principalement donné la parole à Richard Miller et Fadila Laanan, l’ancien (MR) et l’actuelle (PS) ministre de l’audiovisuel, “ces Tom & Jerry sous informés” (selon le déjà très regretté Marc Moulin) qui s’étriperont à coups de noms d’oiseaux et de “bobos”, ce qui permet, une fois de plus, d’éluder les vrais enjeux de ce dossier et d’éviter tout positionnement de la société civile. Ce moment fut choisi par la future plate-forme pour publier dans Le Soir du 31 janvier 2008 et Le Journal du Mardi du 5 février 2008 une carte blanche intitulée “RTBF sans pub: sans enquête, le débat ne servira à rien!”qui ne passa pas inaperçue: “ La tenue d’un large débat citoyen doit être précédé d’une étude approfondie de type scientifique sur les possibilités de financement d’une RTBF sans pub(…). Cette étude devrait être réalisée rapidement et sur fonds publics, comme il en a existé pour évaluer les effets de programmes audiovisuels (par exemple sur la violence ou les stéréotypes sexistes)…“.

Adhérer gratuitement

Ce 2 octobre, se déroulait la première assemblée générale de VAP à L’horloge du Sud, une café Ixellois. Le fonctionnement de la plate-forme y fut ainsi présenté: un groupe porteur (membres effectifs) se réunit au moins tous les 2 mois pour proposer des actions précises et assurer le suivi des groupes de travail thématiques qui, eux, peuvent avoir un rythme d’activités plus régulier.

Les associations et les personnes (à l’exception des mandataires politiques) peuvent désormais adhérer gratuitement et soutenir VAP(2).

Pareil regroupement représentant les intérêts des usagers était inédit dans ce secteur où, jusqu’à présent, les producteurs et les représentants des créateurs étaient quasi les seuls interlocteurs capables de mener un lobby en continuité auprès des formations politiques et des diffuseurs. Un nouveau rapport de force s’amorce ainsi et, désormais, il deviendra difficile de faire l’impasse sur un débat contradictoire concernant l’évolution de l’audiovisuel public, ainsi que sur toutes les autres atteintes à l’espace public.

(1) Ce colloque s’est déroulé le 9 mai 2008 et 3 parlementaires sur 55 appartenant à la majorité y assistèrent! Compte-rendu dans le JDM du 3 juin 2008.
(2) Contact: vap@collectifs.net Site: www.vigilanceactionpub.org

Extraits de la charte de VAP

1. Constats partagés

Nous constatons que l’humanité dans son ensemble est confrontée à un problème global, d’un genre nouveau, lié au mode de développement qu’est celui des sociétés fortement industrialisées et qui est désormais adopté par un nombre grandissant de pays. Ce mode de développement qui combine surconsommation et croissance économique est à l’origine d’une crise qui s’exprime aux niveaux social (inégalités entre les pays et entre les personnes, inégalités sociales, économiques et culturelles qui résultent de la construction des genres, affaiblissement du lien social), environnemental (bouleversements climatiques et perturbations des écosystèmes, épuisement des ressources naturelles), économique (fragilité croissante liée à la financiarisation) et politique (crise de la représentation).

La publicité favorise un mode de vie basé sur la surconsommation

Bien qu’elle ne soit pas “ seule responsable “, la publicité est à la fois un symbole et un vecteur de ce mode de développement dont les conséquences sont de plus en plus lourdes, en ce qu’elle représente une incitation envahissante à la consommation continuellement renouvelée, qu’elle agit effectivement et efficacement sur l’acte de consommation et distille sans cesse l’idéologie consumériste de l’être par l’avoir. Le mode de vie basé sur la surconsommation que promeut la publicité commerciale est incompatible avec les limites de la planète terre. Il est donc insoutenable (…).

La publicité est de plus en plus complexe et envahissante

La publicité est de plus en plus complexe et envahissante. Elle utilise des formats et des medias toujours plus intrusifs. Elle recourt aux techniques de manipulation pour gagner en efficacité. Elle tente de s’imposer dans tous les interstices de l’espace et du temps pour accroître ses capacités d’influence.

La publicité ne peut pas être considérée comme de la simple information en ce qu’elle a un rôle persuasif (…). Ce faisant, la publicité distille les standards d’un mode de vie normé en ayant fréquemment recours aux stéréotypes rétrogrades comme le sexisme et promeut des valeurs le plus souvent éloignées de celles que portent nos associations.

La publicité commerciale valorise l’individu isolé et égoïste. Nous défendons et agissons pour une organisation sociale solidaire. La publicité est le plus souvent imposée aux personnes. Elle n’est qu’exceptionnellement sollicitée et constitue à ce titre un problème de respect de la liberté individuelle et collective de réception. Ce problème est d’autant plus criant qu’un nombre important d’études et de sondages réalisés dans de nombreux pays industrialisés nous apprennent que la population se sent souvent agressée par la publicité jugée envahissante et bêtifiante.

La publicité est un agent de pression idéologique

La publicité reste un sujet tabou dans les milieux économique, politique, et médiatique dont les acteurs sont souvent liés directement ou indirectement au revenus et aux méthodes de la publicité commerciale. Ainsi en est-il pour l’instant de la quasi totalité des médias qui sont pour tout (journaux gratuits, télévisions privées sans abonnement) ou partie (journaux payants, audiovisuel public) dépendants des investissements publicitaires d’acteurs du monde économique (les entreprises et l’Etat Belge principalement). L’imagerie publicitaire et le marketing jouent, en outre, un rôle de plus en plus important dans les campagnes politiques.

Cet état de fait est l’une des raisons de l’incohérence marquée entre discours et pratique politique en matière de développement publicitaire. Alors qu’il est question de promotion du développement durable, les gouvernements successifs restent inactifs face aux pratiques publicitaires promouvant un mode de vie insoutenable. Alors que le respect de l’égalité de genre constitue une nécessité sociopolitique reconnue, les contenus publicitaires sexistes sont légion. Alors que les principes de la démocratie sont la base de la constitution Belge, le caractère non sollicité de la majeure partie de la publicité commerciale n’est pas remis en cause. Nous observons et dénonçons une absence marquée de volonté politique en matière de régulation et de contrôle des pratiques publicitaires.

2. Champs d’action de la plate-forme:

(…) Nous décidons de définir le champ d’action de la plate-forme en distinguant 4 dimensions des pratiques publicitaires sur lesquelles il est possible d’intervenir:

  1. le contenu de la publicité: slogan, visuel, mise en scène, nature du produit/service/marque promu, etc;
  2. le média ou le support utilisé: télévision, radio, cinéma, affichage, presse, internet, événement, set de table, etc;
  3. la cible visée par le message ou la campagne publicitaire, qui peut être fonction de l’âge, du sexe, de la catégorie socio-professionnelle, des hobbies, etc.;
  4. le lieu de diffusion que la plate-forme différencie en espace public et espace privé (1): on peut considérer que l’espace public est constitué de tous les lieux réels ou virtuels librement accessibles au public, qui appartiennent à tous ou à l’Etat, qui n’ont pas pour vocation première le commerce et le profit et/ou qui sont d’utilité publique et disposent d’un financement public.

On citera à titre d’exemple d’espaces publics: les rues, les parcs publics, les lieux abritant des services publics (dont ceux de transports en commun), les écoles publiques, la radio-télévision publique et ses émissions, les sites internet des SPF, les locaux paracommunaux, etc.

A contrario, les espaces privés sont les lieux réels ou virtuels, qui ne sont pas librement accessibles au public et/ou qui sont dédiés à des activités à vocation commerciale et profitable. A titre d’exemples d’espaces privés, on citera: le logement familial, une boutique de vêtement, un restaurant, une agence de voyage, le site web d’une industrie, une radio privée.

3. Objectifs de la plate-forme

Nous nous donnons pour objectifs principaux:

  • de renforcer de façon directe et/ou indirecte un débat public (…);
  • d’assurer une mission de vigilance des pratiques publicitaires, de proposer des actions concrètes relatives aux pratiques publicitaires problématiques et de réaliser un travail de pression politique;
  • d’obtenir le renforcement ou la création des règles garantissant un meilleur encadrement des pratiques publicitaires, ce qui peut être réalisé en:
    • créant un ou des organes de régulation ou en adaptant certains organes existants;
    • en limitant ou en interdisant la publicité commerciale sur certains supports, dans certains lieux, à destination de certaines cibles, pour certains produits (notamment la publicité sexiste, la publicité pour les produits polluants, la publicité dans l’audiovisuel public – RTBF, radios et télévision locales – la publicité pour les enfants);
  • de valoriser les expériences, discours et pratiques alternatives par rapport à la publicité (par exemple: le développement des médias sans publicité, le retrait de panneaux publicitaires dans certaines villes ou communes, la création de messages de sensibilisation publique, d’intérêt général);
  • de développer et de renforcer la protection et l’esprit critique des citoyens et des consommateurs face à la pression publicitaire (…).

(1) Cette distinction n’est pas absolue mais constitue un cadre utile à nos actions. Certains supports comme la presse payante qui bénéficie de subsides de l’Etat sont difficiles à classer dans l’une ou l’autre catégorie.


Rappellera-t-on ce que Marc écrivait?

Marc Moulin était un musiciens hors pair et les médias ont illustré les facettes de ce talent à l’annonce de sa disparition. Ils ont aussi rappelé qu’il était était l’un de nos rares philosophes dont les propos étaient accessibles et appréciés de la population. Par contre, là, le contenu de ses écrits ne sera guère détaillé, et surtout pas son analyse de l’influence de la publicité sur les médias audiovisuels. Marc Moulin n’a d’ailleurs pas non plus été auditionné comme expert indépendant (ce qu’il était foncièrement) par les parlementaires lors des débats qui concernaient l’évolution du contrat de gestion de la RTBF.
Pour lui rendre hommage, il serait juste que les propos suivants puissent servir de base de réflexion aux nombreuses discussions sur le financement ertébéen qui ne manqueront pas de ressurgir dans les mois à venir. Les deux premiers textes sont extraits de la fin de la préface qu’il avait signé pour mon livre paru en janvier dernier, Il faut sauver la RTBF. Les deux autres, de sa chronique Humoeurs parue dans le Télémoustique du 16 avril 2008.

“…La RTBF, comme presque tous les services publics, est victime d’une libéralisation mal comprise et mal conçue. Aujourd’hui, on aperçoit enfin comment l’argent fait main basse sur les dernières sources de richesses qui ne lui appartenait pas encore (postes, chemins de fer, énergie, eau, etc…). La privatisation des services publics fonctionne sur le mode du pillage. Voilà pourquoi à la RTBF, 25% des ressources en publicité orientent 75% au moins des programmes (…) Qu’on aime ou non la publicité, on n’a jusqu’ici quasiment jamais évité qu’elle produise cette “logique” dévastatrice…”

“…Il faut donc sauver la RTBF, et qu’elle fasse retour au non-marchand, qui est son lieu de naissance et sa maison. Ce n’est pas utopique. Cela consistera à supprimer des programmes que seule la pub a fait naître, et des personnels et moyens que seule la pub a engagés.”.

“…La seule vraie question est:  » – Pub et service public sont-ils compatibles? ». Et là, la réponse est claire:  » – Non, car il est aujourd’hui démontré que la pub s’empare du service public, toujours ». C’est aussi simple que cela: la pub veut rassembler devant le téléviseur une famille complète, de préférence autochtone, jeune et suffisamment aisée pour consommer plus que le nécessaire (…). La pub et la télé ne s’intéressent pas à des « cibles » comme les plus de 50 ans, représentant 50% de la population en Belgique, mais qui changent trop peu d’habitudes de consommation. La pub ne s’intéresse pas aux consommateurs peu performants – ceux qui n’achètent que l’indispensable. Or la radio-télé de service public, au contraire de la pub, doit s’adresser par définition à tous ces publics, au maximum d’entre eux, et pas forcément en même temps, ce qui fait toute la différence”.

“…Les Gens Raisonnables disent que ce n’est pas raisonnable de vouloir supprimer la publicité sur les radios-télés de service public. Franchement, si nous ne sommes pas capables de faire une chose aussi facile que ça, je ne vois pas très bien comment nous allons faire des choses compliquées: sauver la planète de l’extinction des espèces, du réchauffement et du désastre climatiques, préserver l’énergie et l’eau potable, lutter contre la faim, la mort, la maladie, enrayer la violence, le terrorisme et la criminalité en col blanc. Les Gens Raisonnables pensent que c’est irréaliste de supprimer des programmes de télé et de radio qui promeuvent l’amoncellement exponentiel des déchets et la consommation à outrance, donc l’épidémie de diabète et d’obésité qui envahit et tue le monde. Parce que les Gens Raisonnables pensent que la télé publique n’appartient pas à la collectivité. Pour Eux, la télé publique appartient au lobby médiatico-publicitaire”.