Contribution au séminaire « Baliser le mélange des genres à la télévision » organisé le 23 avril 2008 par le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel.
De larges extraits de ce texte ont été publiés sous forme d’une « carte blanche » dans La Libre Belgique du 18 avril 2008.

De « Bye bye Belgium » à « Ça va se Savoir »: le droit de savoir

L’élément concret unanimement reproché à la soirée Bye bye Belgium du 13 décembre 2007 fut le fait que cet événement ertébéen ne fut pas assez balisé, ce qui aurait entraîné la méprise chez de nombreux téléspectateurs. On sait que durant la préparation de cette émission, le service juridique de la RTBF avait averti que la nature fictionnelle de l’émission devrait être mentionnée d’emblée mais Marie-Cécile Royen s’interroge dans Le Vif/L’Express (05/01/2007): « …Les indices distillés à l’écran étaient-ils bien ceux dont la taille, la couleur ou l’emplacement avaient été décidés le 13 décembre, à midi? Il se chuchote que des changements de dernière minute seraient intervenus pour accroître l’efficacité du dispositif… ». Alors, préméditation ou, comme on a tenté de nous le faire croire… »on n’imaginait pas que le public allait réagir ainsi… »?

Parmi les quelques mesures concrètes à mettre en place pour tirer les leçons de cet événement médiatique, le monde politique et celui de la régulation envisagent une clarification, voire un renforcement de la signalétique qui permettrait aux téléspectateurs de mieux distinguer la réalité de la fiction. Ne s’agit-il pas là d’un simple vœu? Sinon, ils devront affronter la résistance des diffuseurs qui ont souvent été réticents à toute balise considérant que pareille prise de décision attendrait à leur liberté d’expression et remettrait en question leur capacité à s’autoréguler.

Bien entendu, une signalétique n’est pas une panacée en soi, mais un simple outil informatif. Les panneaux autoroutiers n’ont jamais supprimé tous les accidents mais ils permettent au moins aux personnes qui les ont vu d’être attentives à l’imminence d’un danger. La mention obligatoire de certains colorants peut également inciter le producteur du service ou du produit à éviter d’y avoir recours, craignant les foudres de son public.

Les comédiens d’AB3

En ce qui concerne la signalétique favorisant la distinction entre réalité et fiction, il existe déjà un précédent en Communauté française.

Au Printemps 2002, AB3 lance Ça va se Savoir en laissant croire au public que ce sont bien des gens réels qui débattent sur scène.

Ensuite, il sera affirmé que quelques acteurs ont bien été utilisés au début de la diffusion de la série « pour amorcer la pompe » des vrais témoins, des appels en ce sens ayant été diffusés régulièrement à l’antenne.

On nous fera également croire que les comédiens devaient jouer des situations proches du réel, ce qui ne correspond pas au témoignage d’un des comédiens de Ça va se savoir interviewé par Canal+ pour le + Clair du 16 juin 2002: « Je devais jouer la mauvaise foi et le type pourri jusqu’au bout. Le but était clair et net: il faut qu’il y ait une montée en crescendo. En 20 minutes, il faut que cela aille de plus en plus vers la connerie! ».

André Kemeny, administrateur d’AB3, me confirmera d’ailleurs qu’il aurait été « cynique » de réaliser cette émission avec de vrais protagonistes.

Auditionné par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) le 20/11/2002, Claude Berda, le président d’AB3, devra bien reconnaître que les « témoignages » y sont bel et bien scénarisés et que « le texte est écrit et appris par cœur ». S’ensuivra une recommandation du CSA qu’AB3 appliquera dès janvier 2003: l’annonce de la présence de comédiens en début et fin d’émission et l’affichage de leurs noms dans le générique qui clôture chaque diffusion.

L’initiative du régulateur est salutaire à ce point près: ne devait-il pas davantage préciser la durée d’exposition ainsi que la taille et le type de caractères que la chaîne devait utiliser pour communiquer pareil avis afin qu’il soit plus visible?

Pareille proposition peut permettre au public de cerner la nature exacte de l’émission qu’il va découvrir et lui permet donc de prendre une distance critique. Elle force également le diffuseur à jouer davantage franc jeu. S’il veut entraîner le public sur des terrains suspects, il devra le faire à visage découvert.

« Mise au point » face à « Controverse »

La nature de l’émission (programme d’information, fiction, docu-fiction, reconstitution, archive, etc.) devrait s’assimiler à la notion d’ingrédient telle qu’on l’entend pour les autres produits ou services comme les surgelés ou les friandises.

Il faut adapter à l’audiovisuel le droit de l’usager à connaître la composition, la posologie de tout programme et que celle-ci lui soit communiquée avant qu’il ne commence à visionner le programme ou l’extrait concerné.

Ce droit doit connaître de multiples applications. Ne faudrait-il pas, par exemple, transposer la possibilité pour le public de connaître la date de fraîcheur des émissions, voire de leurs différentes séquences? Que le téléspectateur puisse être informé du fait que l’émission se déroule en direct ou s’il s’agit d’un enregistrement, qu’elle est montée ou pas, la date de sa première diffusion à l’antenne (surtout si elle est rediffusée quelques années plus tard).

Alors que la Communauté française a simplement calqué sa signalétique jeunesse (qu’il faudrait d’ailleurs mieux préciser!) sur le modèle français, elle a commencé, par contre, à jouer un rôle de précurseur en innovant en ce qui concerne la règle du direct-différé-rediffusé. Le premier essai est approximatif, et les termes un peu alambiqués, mais il a bel et bien existé dans le texte du contrat de gestion de la RTBF qui couvrait les années 2002-2006: « Pour les émissions autres que de divertissement, les fictions et documentaires, l’Entreprise précisera aux téléspectateurs, par tout moyen qu’elle juge adéquat, qu’il s’agit, le cas échéant, d’une rediffusion ou d’une diffusion différée » (chapitre 4, article 11).

Le diffuseur public ne s’est guère enthousiasmé pour cette avancée consumériste. Il a fallu que des plaintes soient déposées au CSA deux ans après l’entrée en application de ladite obligation pour que des émissions d’information telles que Mise au Point commencent à l‘appliquer. Bien sûr, cete règle peut ne pas plaire au service public puisque RTL TVI a le droit se taire dans toutes les langues lorsque Controverse est enregistré. Il serait donc logique et utile que cette signalétique s’impose à tout le paysage audiovisuel, et même à un niveau international.

Dans le nouveau contrat de gestion entré en application le 1er janvier 2007, le texte de l’obligation a donc été relifté:  » Dans le souci du respect des publics, la RTBF adopte et met en œuvre des dispositions tendant à préciser, si nécessaire, par tout moyen adéquat, si les programmes d’information et d’éducation permanente qu’elle diffuse sont des programmes en direct ou en différé, le cas échéant en rediffusion… » (Chapitre 1, article 16).

Hélas, le délai et la forme que doit revêtir l’adoption de ces dispositions n’y sont précisés… Et quel rôle joue dans ce texte légal la locution « si nécessaire »?

Avant ou après

Cette nouvelle réglementation ne prend pas l’initiative d’indiquer le moment précis où le diffuseur doit faire part de ces données au téléspectateur. Pour Bye bye Belgium, on s’est pourtant à juste titre interrogé si le mot « fiction » n’aurait pas dû figurer de manière lisible durant toute la durée de l’émission, en partant de l’idée qu’il faut aussi tenir compte des téléspectateurs zappeurs.

Avant ou après la diffusion de la séquence ou de l’émission? En ce qui concerne le direct-différé, la RTBF n’a pas toujours reconnu que l’intérêt des téléspectateurs était de disposer de cette donnée au moment où il commence à regarder le programme puisque c’est une information qui pourrait influencer sa perception. Hélas, il faut se rendre à l’évidence: tous les professionnels savent que le public préfère les émissions en direct et donc il convient de lui laisser croire le plus longtemps possible que certaines séquences qui en ont l’allure, le sont.

Voilà une bonne raison pour réglementer de manière beaucoup plus stricte ce domaine. Récemment, j’ai interrogé le service de médiation de la RTBF pour savoir s’il ne serait pas préférable pour le public que les taux de fiabilité des sondages soient annoncés à l’antenne avant que leurs résultats ne soient détaillés plutôt qu’après comme c’est l’habitude actuellement. Cette question précise est restée sans réponse. Par contre, on m’a longuement expliqué qu’il n’y avait pas d’obligation légale en ce sens.

Au lieu donc de clarifier les règles du jeu, le nouveau contrat de gestion de la RTBF préfère réaccorder confiance au diffuseur public pour qu’il prenne des initiatives, à propos de cette thématique qu’il avait pourtant mise au frigo depuis tant d’années! L’autorégulation n’aurait-elle pas ses limites?

Qui paie quoi?

Il n’y a pas que les distinctions entre réalité et fiction, ou direct et différé qu’il importe de signaler. Comme les composants multiples des médicaments indiqués sur les notices, il faudrait beaucoup mieux tenir compte dans l’audiovisuel des évolutions technologiques et des pratiques de plus en plus commerciales qui se mettent en place afin de multiplier ces signalétiques qui permettent au public de comprendre le fonctionnement médiatique et de se distancer de ses effets pervers. Une forme d’éducation aux médias, de fait!

Ainsi, il convient également que le public puisse découvrir quels interlocuteurs ont participé au financement d’une séquence, d’un journal télévisé par exemple. Il s’agirait ici d’adapter et de réinventer le droit de savoir si l’on a affaire à un vrai reportage ou plutôt à une forme plus ou moins édulcorée de publi-reportage. Qui a financé le voyage des journalistes et de leur équipe à l’étranger? Béatrice Petit n’a pas été accréditée pour une visite au Bénin car, probablement, son travail antérieur concernant la Défense Nationale était critique. Le 7 octobre 2002, le lieutenant-colonel Doumont lui avait écrit: « Mon département donne priorité aux membres des médias qui nous assurent avec une probabilité des retombées médiatiques positives ». Il ne s’agit pas d’un cas isolé puisque, quelques années plus tard, cette pratique du déplacement pris en charge par un avion militaire facilita l’ire du Ministre De Gucht à l’égard de Colette Braeckman, l’envoyée spéciale du Soir.

Mais ici, à nouveau, on peut découvrir que lorsqu’un diffuseur commence à prendre en compte pareille demande, il tente d’en faire le moins possible! Suite à des remarques de téléspectateurs adressées à Jean-Jacques Jespers dans la première version de l’émission de médiation « Qu’en Dites-Vous? », la RTBF avait accepté d’indiquer le fait qu’il existe « une collaboration » avec certains distributeurs de films pour Screen, mais elle se refuse à préciser que cette collaboration est d’ordre « financière » et préféra placer cet avis dans le générique qui clôture l’émission.

Autre exemple caractéristique parmi bien d’autres, celui du play-back. À nouveau, le colorant est non grata. Par contre, lorsque les artistes chantent vraiment, impossible pour le public de l’ignorer. Jacques Mercier expliquait ainsi cette situation: « Dans la mesure où le play-back complet ou partiel est devenu la règle générale, il est évident qu’il faut signaler l’exception ». Pourtant, l’habitude consiste à détailler tous les ingrédients! Le téléspectateur est donc bien moins protégé que le simple consommateur. Et tant que cet insert ne sera pas obligatoire, il sera difficile pour les chercheurs de faire la preuve que la cote d’alerte est atteinte: très peu de chanteurs sachant chanter ont encore la possibilité de prouver leur talent dans les émissions traditionnelles de variété.

Ces multiples balisages faciliteront différentes enquêtes et permettront de poser nombre de questions qui restent en attente. Par exemple, existe-t-il encore suffisamment de débats politiques ou « de société » en vrai direct pour permettre une réelle expression des voix dites « discordantes » (ce sont particulièrement celles-ci qui s’autocensurent en cas d’enregistrement et d’éventuel montage)?

Puisqu’en Communauté française, les plaintes émanant du public constituent un élément majeur du dispositif de régulation, il convient dès lors de faciliter le travail des téléspectateurs en développant et précisant ces nouvelles « signalétiques » qui leur permettront de mieux se positionner par rapport aux programmes des diffuseurs.