Nos médias (N°65 / 4 mars 2008)

Pub RTBF: Enfin, CDH et ECOLO s’expliquent! (intégralité)

Voici l’intégrale des questions posées aux deux parlementaires ainsi que leurs réponses.

Une enquête?

Philippe Mahoux et tous les ministre de l’audiovisuel MR et PS qui ont succédé à son poste depuis une quinzaine d’années ont refusé l’idée de mener une enquête scientifique indépendante destinée à analyser les effets d’une diminution ou d’une suppression de la pub à la RTBF, le prix que coûte la pub au service public, la recherche de financements alternatifs, l’évolution (positive et négative) des programmes et des « pratiques » de la RTBF qui en résulteraient, etc.

Lors de la séance plénière au Parlement du 17 juillet dernier, Mme Anne-Marie Corbisier, chef de groupe CDH, confirmait à sa manière ce constat: « …C’est vrai qu’aucune étude n’envisage la possibilité de sortir (la RTBF) de la publicité ».

La carte blanche récemment signée par une quinzaine d’associations (MOC, Ligue des Familles, CRIOC, CJEF, ATTAC, Inter-Environnement, GSARA, etc.) revendique « pareille étude approfondie de type scientifique », avant tout débat parlementaire sur ce sujet. Ce texte est d’ailleurs intitulé « RTBF sans pub: sans enquête scientifique, le débat ne servira à rien! ».

– Question: Le débat parlementaire a-t-il un sens s’il n’est pas précédé et nourri par les résultats de pareille enquête?

– Julie de Groote (CDH): Par essence, le débat parlementaire est permanent. Je conçois, et je ne suis certainement pas la seule, le Parlement comme le cénacle des aspirations de la société, non pas à un moment déterminé, figé dans l’immobilisme d’une problématique donnée, mais bien dans la durée. Le Parlement est le réceptacle des forces et des tiraillements de la société étalés dans le temps. Aussi, les résultats de l’enquête que vous mentionnez ne viendrait qu’alimenter un débat qui est par essence ouvert et certainement appelé à évoluer. Aussi, j’estime que « débat » et « enquête » ont tous les deux leur place et que l’ordre dans lequel ils seraient abordés importe finalement peu.

– Yves Reinkin (ECOLO): Le débat parlementaire a toujours un sens à mes yeux, sinon je ne me serais pas présenté à ce mandat!
Ceci dit, sur le sujet qui nous préoccupe, force est de constater qu’une solide base d’informations et de données préalables aux débats est nécessaire.
D’une part pour sortir des « non-débats » orchestrés actuellement par les partis traditionnels, PS et MR en particulier. Mais surtout car la question du financement des organes de radiodiffusion publics grâce aux aides d’Etats et/ou la publicité est techniquement complexe. Cette question s’enracine dans une logique de marché mondial globalisé qui doit être décortiquée par les experts.
Les Verts sont conscients des menaces qui pèsent sur la spécificité du modèle public de radiodiffusion autant que sur la viabilité à terme de la RTBF. Comment par exemple, notre radiotélévision publique pourra-t-elle continuer à vivre si la Commission européenne limite les Etats membres dans leurs volontés de financer les médias publics qui diffusent de l’espace publicitaire? Quelles solutions alternatives pouvons-nous construireafin de ne pas laisser notre institution phare seule face à ce péril? Par quoi serait-il possible de remplacer la publicité?
Tout ceci ne pourra être efficacement traité au Parlement que si nous disposons de données fiables, objectives, quantitatives et qualitatives.

– Question: Y-a-t-il une urgence particulière à programmer ce débat parlementaire (ce qui pourrait être un mauvais prétexte pour se passer de l’enquête scientifique…) puisque le contrat de gestion 2007-2012 de la RTBF a été voté et est entré en application?

– Julie de Groote (CDH): Comme je vous l’ai indiqué dans ma première réponse, j’éviterais d’enfermer un débat aussi important que celui auquel nous sommes confrontés dans une fourchette de dates données. Tout dépend du sens que l’on donne au mot urgence. Une fois de plus, je ne fixerai pas de priorités dans le temps entre le débat et l’enquête que vous mentionnez. Un débat peut prendre connaissance d’une enquête à un moment déterminé de sa maturation; tout comme, une enquête peut alimenter un débat.

– Yves Reinkin: Pour Ecolo,il y a une double urgence: préparer le débat en commandant une étude scientifique et organiser un débat public, objectif, sur le financement de notre télévision de service public.
Le nouveau contrat-programme est certes en action, mais aucun débat sur les missions de la RTBF n’avait abouti lors de son adoption fin 2006. Souvenez-vous, les Partis de la majorité avaient été incapables de présenter leurs recommandations communes.
Des incitants externes sont venus renforcer cette urgence: la Communauté française se doit de préparer une réponse crédible et viable aux pressions européennes qui l’entourent.
Précisionimportante: si j’évoque l’urgence, cela signifie pour moi qu’il faut s’atteler à la tâche, que le Parlement doit enfin se prononcer sur les modalités d’organisation de ce débat, sur l’étude scientifique à réaliser. Tout le contraire de « bâcler » ou « contourner » ce débat en décidant par exemple de le (con)tenir dans le cadre d’une séance unique de Commission, ou en auditionnant une longue série de personnalités sans cadrer suffisamment les questions qui leurs seraient proposées.

– Question: Souhaitez-vous cette enquête? Pour quelles raisons particulières?

– Julie de Groote (CDH): Comme toute enquête ou production scientifique, ces résultats ont le mérite d’exister et d’être, le cas échéant, examinés, pour autant que cette enquête soit rigoureuse et basée sur une méthode scientifique.

– Yves Reinkin (ECOLO): Je souhaite cette étude pour les deux raisons évoquées plus haut: technicité du dossier et nécessité d’aider le MR et PS à passer des actuels « crêpages de chignons » idéologiques par voie de presse ou d’hémicycle à une attitude responsable et constructive.

– Question: Demanderez-vous qu’elle soit financée par le Parlement lui-même ou par le Ministère de la Communauté française (ce dernier ayant déjà publié des enquêtes sur la violence gratuite à la télévision, sur les stéréotypes sexistes véhiculés par les médias audiovisuels, etc.)?

– Julie de Groote (CDH): Je serais encline à demander au Ministère de la Communauté française de diligenter cette enquête. Si cette enquête doit alimenter le débat parlementaire, et qu’elle est commanditée par le Parlement, d’aucuns n’hésiteront pas à nous taxer de parti pris… Aussi, pour la sérénité d’un éventuel débat sur l’enquête que vous mentionnez, je préférerais prendre connaissance d’une enquête commandée par une autre entité que le Parlement, à condition qu’elle ne soit pas liée au commercial.

– Yves Reinkin (ECOLO): Le règlement de notre Parlement prévoit en son article 35ter que la Conférence des Présidents décide des modalités d’organisation de débats sur un thème particulier, lorsqu’ils sont demandés par une Commission. Dans ce cadre, l’opportunité de solliciter l’aide d’un expert extérieur existe. Cela me parait en tous cas être une bonne voie pour réaliser cette étude.

L’emploi: but ou moyen?

Marc Moulin conclut ainsi la préface qu’il vient de signer pour mon nouveau livre: « La pub n’est ni mauvaise, ni méchante. Elle n’a jamais empêché la qualité de l’info dans les grands quotidiens. Mais il faut la craindre dans les médias à zapette, ceux qui n’ont pas la force de résister à ses déviances. Il faut donc sauver la RTBF, et qu’elle fasse retour au non-marchand, qui est son lieu de naissance et sa maison. Ce n’est pas utopique. Cela consistera à supprimer des programmes que seule la pub a fait naître, et des personnels et moyens que seule la pub a engagés ».

– Question: Quelles réflexions suscitent en vous la lecture de ce texte plutôt inhabituel?

– Julie de Groote: Je pense que nous avons déjà eu l’occasion de nous prononcer sur la définition du service public au moment des négociations du contrat de gestion ainsi que, de façon plus nuancée, sur la publicité à cette même occasion et en juillet dernier quand nous avons modifié le décret sur la radiodiffusion et le décret portant statut de la RTBF. Ces débats étaient publics. Vous pouvez facilement prendre connaissance de leurs comptes-rendus.

– Yves Reinkin: Je pense que la pub est parfois mauvaise ou méchante. Comme dans le cas des publicités « écolo-malhonnêtes » qui font croire que l’on respecte l’environnement en achetant une voiture, ou qui cherchent à faire boire de l’alcool aux adolescents.
Quant à la RTBF, elle ne me paraît pas être en soi « un média à zapette »: elle serait plutôt insérée dans un « monde à zapette ».
Ceci dit, la nécessité de faire retour au non-marchand évoquée par Marc Moulin rejoint les propositions d’Ecolo de recentrer et réaffirmer les missions de service public de la RTBF.
Mais avant de passer à l’acte de façon kamikaze et de décider « supprimons la pub et tout ce qui tourne autour », comme la fait le Président Sarkozy, Ecolo demande que l’étude objective envisagée puisse estimer le poids précis de cette publicité au sein de la RTBF (ceci en moyens et en personnel), et dresser le profil de pistes alternatives de financement. Ne jouons ni avec notre télévision publique, pas plus qu’avec son personnel.

– Question: Le but de l’existence même de la RTBF, est-ce l’emploi ou l’information, la formation à long terme, sous des formes distrayantes ou sérieuses, des citoyens vivant en Communauté française? L’emploi est-il un moyen ou un fin en soi?

– Julie de Groote: La RTBF est une télévision de service public. Aussi, et je ne vous apprendrai rien, ses missions historiques sont: éduquer, informer et divertir. Ces trois missions ne pourraient se concevoir sans le paramètre que vous évoquez: « l’emploi ». Je suis de ceux qui ont la conviction que le personnel de la télévision de service public a acquis une expérience spécifique dans ce domaine; à ce titre, il mérite tout notre respect. En d’autres mots, pour concrétiser le prescrit du contrat de gestion, nous avons donc besoin de moyens: ces moyens sont financiers ET humains. Et j’aurais envie de dire, d’abord humains…
Quant à la formation à long terme elle est consacrée dans le contrat de gestion et ne doit pas être remise en question.

– Yves Reinkin (ECOLO): La RTBF est chargée d’importantes missions de service public. Pour les assumer, elle a besoin de forces vives en suffisance, d’hommes et de femmes qui font vivre cette institution. A priori, cela semble simple: il faut arriver à une adéquation entre les deux composantes!

– Question: Marc Moulin explicite plus concrètement ainsi son point de vue. Qu’en pensez-vous?: « …La pub a comme principal défaut, non pas d’être désagréable, mais d’engendrer INÉVITABLEMENT une logique de programmes qui est dans la stricte ligne de la régie publicitaire et du marketing. C’est ainsi par exemple que 4 radios sur 6 de la RTBF n’ont pas du tout le format de service public (4 musicales qui diffusent à grand peine 7% de musique belge!) Comment qualifier dès lors l’immense hypocrisie qui refuse de voir qu’en cas d’abandon de la pub, on n’aurait plus besoin, ni des moyens, ni des personnels qui sont strictement voués à la publicité et aux programmes que la seule logique de la pub a créés? Ce serait quoi alors l’idée: continuer à faire du RTL TVI, mais sans pub? ».

– Julie de Groote: La question n’est pas de savoir s’il faut s’aligner sur le secteur privé. Ceux qui pourfendent la RTBF en agitant le spectre du « tout au privé » omettent l’élément suivant: la RTBF a pour mission de contribuer à l’épanouissement des membres de sa communauté culturelle. Ce qui induit nécessairement une offre diversifiée de programmes qui peuvent correspondre, il est vrai, à certains critères que l’on attribuerait au secteur privé. Je dis « certains » car la qualité de « public » du secteur de l’audiovisuel exclu de facto certaines émissions du secteur privé mais les mettent aussi en concurrence pour d’autres émissions. Au risque de me répéter, je martèle que ce dernier élément que je viens d’évoquer n’anéantit pas l’essence même du secteur public.

– Yves Reinkin: Ces propos soulignent le nœud du dossier qui nous préoccupe: celui de la définition des missions de service public de la RTBF, de leur financement et de l’évaluation de l’atteinte de ces objectifs. Pour les Ecolos, le nouveau contrat-programme est lacunaire sur chacun de ces points. En son temps, nous avons fait des propositions concrètes pour préciser efficacement ces éléments. Nous proposions par exemple que le contrat de gestion contienne une liste d’enjeux de société importants (lutte contre la pauvreté, intégration sociale, développement et consommation durables, mondialisation, promotion de la santé, citoyenneté et solidarité), que la RTBF s’engage à traiter dans une logique d’information et d’éducation permanente sur ses antennes, notamment via une émission télévisuelle mensuelle à une heure de grande écoute.

– Question: Combien la RTBF dépense-t-elle annuellement pour prospecter et gérer le publicité sur ses antennes?

– Julie de Groote: Vous savez sans doute que la RTBF ne prospecte pas elle-même le marché publicitaire. C’est la RMB qui est chargée de cette mission.

– Yves Reinkin: Je ne dispose d’aucune étude permettant de répondre avec exactitude à cette question. Si vous la détenez, je suis preneur! Sinon, c’est une question qui pourra utilement être abordée dans l’étude scientifique évoquée.

Culture, social et audiences

On entend souvent le raisonnement suivant que je schématise ainsi: moins ou plus du tout de pub, donc plus d’émissions culturelles et plus tôt, donc plus de programmes élitaires, donc moins d’audience, ce qui mène à la mort à moyen terme du service public car il ne pourra plus justifier valablement l’octroi de sa dotation.

– Question: Partagez-vous cette opinion?

– Julie de Groote: Je ne connais aucun téléspectateur qui réclamerait plus de publicité. Moins ou plus du tout de publicité est l’idéal que d’aucuns partagent, mais qui actuellement n’est pas réaliste financièrement. J’ai eu l’occasion de m’exprimer sur ce sujet en séance plénière en janvier dernier au Parlement.
Les émissions culturelles, en tant que composante des missions de service public, apportent une plus value à la qualité de ce service. Toutefois, on ne façonne pas un public par décret… Même si je partage votre goût pour la culture, rien ne prouve que le déplacement des émissions culturelles sur la grille horaire attireront plus de monde et donneront le goût de la culture au public, au demeurant, confronté à une offre télévisuelle francophone non négligeable.
N’oublions pas non plus, dans ce contexte, l’environnement technologique et normatif international. Si nous voulons donner à la RTBF ses chances de survivre dans un environnement concurrentiel qui va crescendo, n’alourdissons pas inutilement les charges qui pèsent déjà sur elle. Un contrat de gestion bien négocié, qui balise au plus près les missions de service public est, dans cet environnement technologique et normatif en mutation, un gage de préservation de la qualité de ce service. Enfin, n’oublions pas que le contenu du contrat de gestion, tel qu’il a été négocié, impose que la chaîne soit présente dans tous les genres…

– Yves Reinkin: Mon vœu serait qu’un programme de qualité à une heure de grande écoute puisse se réaliser sans l’aide de publicité tout en faisant de l’audimat! Et comme il n’est pas interdit de chercher les voies pour y parvenir…Ceci dit, ces propos soulignent la question centrale de l’éducation aux médias des auditeurs de la Communauté française. Ecolo souhaite que la RTBF renforce résolument son implication en matière d’éducation permanente. C’est un des éléments fondamentaux qui justifie sa dotation.

– Question: Ne pensez-vous pas que, au contraire, l’effort majeur à faire à la RTBF sera plutôt de renforcer ses émissions sociales au sens large (jusqu’aux émissions de consommateurs) après la disparition au prime-time d’Autant savoir, Cartes sur table, Faits divers, Droit de cité, etc.? Etes-vous d’accord avec le fait que lorsque ces émissions « sociales » savent s’adapter à l’évolution des mentalité, lorsqu’elles sont audacieuses et qu’elles sont programmées aux heures de grande écoute, elles sont porteuses d’audience et de qualimat?

– Julie de Groote: Pour ce qui est de la place des émissions sociales, je vous renvoie aux arguments développés à la question.
Je ne peux que partager votre avis selon lequel « lorsque ces émissions  » sociales  » savent s’adapter à l’évolution des mentalités, lorsqu’elles sont audacieuses et qu’elles sont programmées aux heures de grande écoute, elles sont porteuses d’audience et de qualimat ». Mais pour les mêmes raisons que celles que j’ai développées ci-dessus, même si leur diffusion à une heure de grande écoute est souhaitable dans l’absolu, je ne suis pas convaincue que leurs diffusions systématiques dans ce créneau horaire modifiera fondamentalement les habitudes de consommation du public, avec toutes les dérives en terme d’audience que cela induit. N’en concluez pas toutefois que je suis partisane d’une programmation systématique de ces émissions à des heures tardives où seul un public d’initiés est devant son petit écran.

– Yves Reinkin: Il faut certainement renforcer la place accordée par la RTBF à l’éducation permanente, je viens de le dire. Et il faut résolument faire le pari de l’audience et de la qualité pour les programmes « sociaux ». Mais pour ce faire, comme vous le soulignez, il faut savoir s’adapter,ne pas s’arcbouter sur le passé: les émissions évoquées ne doivent pas être considérées comme des « tours d’Ivoire » immuables. L’évolution projetée de l’émission pour enfant « Bla-Bla » serait un bon exemple du dynamisme qui nous paraît souhaitable, si celle-ci était programmée en prime-time.
A ceux qui seraient tentés de considérer cette logique de « programmes sociaux en prime-time » comme utopique, Ecolo propose de tenter le coup, avec deux filets de sécurité: l’audimat d’un côté. Et la mise en place d’un outil d’évaluation permanent, sous la forme de 4 ou 5 panels d’auditeurs et de téléspectateurs, encadrés par des chercheurs, de l’autre.

– Question: La RTBF a mené une expérience totalement inédite pendant deux saisons. L’Hebdo (l’ancêtre de Questions à la Une) fut diffusé dans la foulée du JT de 19H30, sans pause publicitaire. Pendant cette période, il attira en moyenne 100.000 téléspectateurs de plus par rapport à d’autres diffusions de cette émission lorsque celles-ci étaient entourées de « tunnels publicitaires ». Quels enseignements tirez-vous de ce fait?

– Julie de Groote: J’ignore quel était l’audimat les soirs de diffusion de ces émissions. Même si on peut admettre qu’un canal publicitaire a amené le téléspectateur à changer de chaîne, il ne serait toutefois pas scientifiquement honnête de dire que la seule publicité a fait fuir le téléspectateur.

– Yves Reinkin: La question est de savoir pourquoi la RTBF n’a pas poursuivi cette programmation?