Nos médias (N°62 / 7 décembre 2007)

L’éducation aux médias: un alibi?

Lorsqu’une dérégulation de l’audiovisuel est stigmatisée, les diffuseurs incriminés et les responsables politiques ne cherchent pas toujours à résoudre le problème et préfèrent alors invoquer l’éducation aux médias comme viatique pour permettre surtout aux jeunes(1) de prendre du recul par rapport à ces évolutions médiatiques qui pourraient leur être nocives.

On l’a constaté notamment lorsque la ministre de l’audiovisuel Fadila Laanan et la direction de la RTBF voulurent réintroduire la publicité autour des émissions pour les enfants: ils s’engagèrent, en contre partie, à multiplier les programmes d’éducation aux médias…

Plus flou

Cette règle dite « des 5 minutes » fut néanmoins maintenue grâce à la pression du secteur associatif. Fallait-il pour autant faire passer quasi au bleu cette proposition de renforcement de l’éducation du médias? Le contrat de gestion 2007-2012 de la RTBF consacre un article complet (l’article 23) à disserter sur « les objectifs en matière d’éducation aux médias », mais d’une manière on ne peut plus floue ( « dans la mesure du possible », « éventuellement », etc.): « la RTBF, tant en radio qu’en télévision, accorde une attention particulière aux questions relatives à l’éducation aux médias et à la consommation publicitaire, en ce compris par des séquences spécifiquement destinées aux enfants et aux adolescents. À cette fin, la RTBF programme et diffuse régulièrement, selon des périodicités décidées par son conseil d’administration, des programmes et des séquences, et dans la mesure du possible, offre à la demande, des contenus audiovisuels et des séquences répondant à ces objectifs ».

Le contrat indique également qu’ « éventuellement, en partenariat avec la Communauté française et/ou avec des associations d’éducation aux médias agréées par elle, du matériel pédagogique pourra être développé ».

Même « Screen »

S’agit-il d’un réel plus? Pas sûr.

Le bilan d’une première année d’application de ces nouveaux textes est insipide. Les émissions de médiation, tant en radio qu’en télévision, évoluent progressivement vers des programmes consacrés à l' »actualité média » du mois écoulé. La médiation à proprement parler y est en rade et ce ne sont pas vraiment des séquences d’éducation aux médias ou à la consommation publicitaire qui prennent sa place.

À propos des ados et du porno, Le Soir (21 novembre 2007) constate qu’en Communauté française « seul un enfant sur deux bénéficie d’un programme d’éducation sexuelle ». Et d’ajouter cette phase qui tue: « En ce qui concerne l’éducation à l’image, c’est carrément le désert ».

Beaucoup plus grave: s’entend-on sur les termes? On peut légitimement se demander si la direction ertébéenne a bien assimilé ce que recouvre le concept d' »éducation aux médias ». Interrogé sur cette thématique(2), Eric Poivre, le directeur adjoint des antennes, explique que La Deux abrite deux émissions qui traitent de ce thème: Zoom Arrière et Screen. La première, présentée par Elodie de Sélys, n’est-elle pas plutôt un magazine chargé de valoriser les archives ertébéennes? Et la seconde, animée par Hugues Dayez et Cathy Immelen, ne s’attache-t-elle pas surtout à l’actualité de la sortie des films en salle?(3)

Il est donc difficilement compréhensible de constater que le gouvernement n’ait pas davantage précisé les obligations de la RTBF sur ce thème alors qu’il a la volonté de renforcer par un décret, avant la fin de l’actuelle législature, ce secteur d’activités éducatives en créant le Conseil Supérieur de l’Education aux Médias(4).

C’est quoi?

Si beaucoup de monde préconise le renforcement de l’éducation aux médias comme panacée à tous les maux de ce monde médiatique, on ne se pousse guère au portillon pour passer aux travaux pratiques ou pour définir à quoi elle doit servir: développer ou questionner concrètement la consommation télévisuelle? Par exemple, montrer combien coûte et comment se réalise un spot publicitaire ou expliquer avec des exemples précis l’influence des annonceurs sur les choix de programmation décidés par telle ou telle chaîne privée ou publique…

Et les propos suivants de Marc Moulin parus dans ses « Humoeurs » de Télémoustique, le 11 juillet 2007, ne sont dès lors vraiment pas à prendre comme de la simple ironie…: « L’idée générale et officielle, on la connaît, est de former les enfants à décoder la pub et les programmes, disons pour leur protection. L’idée subliminale est moins alléchante: permettre aux médias et à la pub d’aller encore plus loin dans la surenchère, au prétexte que les victimes des programmes seraient, en principe, formées et immunisées. J’ai toujours dit que ceux qu’il fallait éduquer aux médias, ce n’était pas les consommateurs, mais plutôt les professionnels des médias… ».

Quelques tuyaux

Le Conseil de la Jeunesse d’Expression Française (CJEF) et le Conseil de l’Education aux Médias (CEM) organisent, le mercredi 12 décembre 2007 de 9H30 à 16H30, le colloque « Comment développer chez les jeunes l’esprit critique face aux médias? » au Ministère de la Communauté française, Bd Léopold II, 44 à 1080 Bruxelles (Métro Ribaucourt).

Durant la matinée, plusieurs orateurs témoigneront: David Lallemand (qui anime à la RTBF Opinion publique et Quand les Jeunes s’en mêlent), Philippe Coulée (Association de journalistes professionnels), Jacques Liesenborghs ( ancien enseignant, ancien vice-président de la RTBF, coauteur avec Philippe Meirieu du livre « L’enfant, l’éducateur et la télécommand » paru chez Labor), Thierry De Smedt (professeur à l’UCL), Michel Clarembeaux (Centre Audiovisuel de Liège), etc.

Durant l’après-midi se tiendront différents ateliers d’animation/formation axés sur le cinéma, la presse écrite, les jeux vidéo, internet, la publicité, l’information et les JT, les séries TV et la télé réalité.

Les frais de participation (dossier pédagogique inclus) s’élèvent à 4 euros (2 euros pour les étudiants et chercheurs d’emplois).
Inscription et pour complément d’info: 02/413.23.38
Courriel: etienne.burgeon@cfwb.be
Site: www.cjef.be

D’autres pistes de réflexion

Pour étayer votre questionnement sur cette thématique, voici deux documents à lire:

  • « Découvrir l’éducation aux médias en douze questions » sur le site du Conseil de l’Education aux Médias: www.cfwb.be/cem
  • « L’éducation aux médias à l’épreuve du vrai et du faux » par Patrick Verniers, directeur de Média Animation. Cette contribution est publiée dans le livre « Le vrai-faux journal de la RTBF » (2007, Editions Couleur Livres).

(1) Comme si le public adulte et le « troisième âge » grand consommateur de télé n’existaient pas! Les associations de terrain ne pensent pas nécessairement ainsi. Michel Clarembeaux, le directeur du Centre Audiovisuel de Liège, affirmait dans une carte blanche publiée dans Le Soir du 29 mai 2006: « Si éducation aux médias et citoyenneté sont étroitement associées, il faut alors prôner la notion d’éducation aux médias tout au long de la vie. Un décret allant dans ce sens pourrait s’intéresser à des couches défavorisées de la population ou à des tranches d’âges habituellement négligées ».

(2) Décode, 27 janvier 2007.

(3) Le magazine Screen pourrait, justement, être le thème d’une séquence d’éducation aux médias qui expliquerait que, pour sa première partie, les distributeurs financent la présentation des bandes annonces des films qui y sont diffusées. L’analyse plus critique des « sorties de la semaine » est réservée à la deuxième partie de l’émission diffusée à une heure fort tardive, après une pause publicitaire à propos de laquelle La Libre Belgique notait, le 20 janvier 2006: « …Mais lorsqu’il faut laisser passer le convoi: pub – Air de Famille – Keno – Météo – 12 Minutes – Cotes et Cours – Lotto – Joker et repub, soit 30 minutes, vous savez ce qui se passe? Vous laissez tomber l’interview de Redford (un comble!) et vous éteignez! ».

(4) Pour plus de détails: rechercher le compte-rendu de la conférence de presse du 2 juillet 2007 dans le rubrique « l’actualité » sur la page d’accueil de www.laanan.cfwb.be