Nos médias (N°61 / 6 novembre 2007)

En un an, la RTBF a égaré la moitié du jeune public de Bla Bla

L’un des actes les plus cyniques qu’un diffuseur puisse commettre consiste à dépenser des budgets conséquents pour produire une émission de qualité et programmer celle-ci à un horaire dont il sait pertinemment bien que le public potentiel est dans l’impossibilité matérielle de la regarder. En 2004, la RTBF avait agi ainsi en démarrant la diffusion d’Ici Bla Bla à une heure où une majorité d’enfants étaient encore à l’école ou sur le chemin du retour à la maison.

En 2004, la ministre réagit

À une question posée par la parlementaire Véronique Cornet (MR) largement soutenue par le monde associatif, la ministre de l’audiovisuel Fadila Laanan répondit le 19 octobre 2004 que, dès janvier 2005: ““Ici Bla Bla” retrouvera son horaire d’origine, c’est-à-dire aux environs de 17H15 et “C’est pas sorcier” occupera le créneau actuel de “Ici Bla Bla”, vers 16H30”.

À l’époque, Myriam Katz, la rédactrice en chef du Ligueur avait ainsi lancé le brûlot dans son hebdo daté du 16 juin 2004: “Seize heures quarante-cinq: “Bla-Bla” a commencé. De nombreux enfants n’en verront que la fin, faute de rentrer suffisamment tôt à la maison… Certaines mauvaises langues disent qu’en glissant “Bla-Bla” plus tôt dans l’après-midi, notre service public libérait ainsi une tranche horaire plus intéressante pour les annonceurs commerciaux –l’après 18H– puisque, à ce moment-là, le public est d’office collé au petit écran… Il y a peu, les émissions pour enfants sont passées de La Une à La Deux (qui ne se capte pas partout en Belgique), aujourd’hui, elles ont changé de tranche horaire et sont plus tôt dans l’après-midi… Jusqu’où va-t-on les reléguer? Le jeune public faute d’être accessible aux annonceurs, ne compterait-il plus que pour de la roupie de sansonnet?”.

En 2007, c’est pire

Pour cette rentrée 2007-2008, La Deux programma dès le 10 septembre C’est pas Sorcier à 15H40 (au lieu de 16H30) et Ici Bla Bla à 16H05 (au lieu de 17H15)(1). Interrogée par Laurent Hoebrechts pour La Libre Belgique du 10 octobre 2007, Myriam Katz sera ferme: “On peut reprendre tel quel le texte que nous avions publié à l’époque. Il est toujours d’actualité. Il faut être réaliste: à cette heure-là, les trois quarts des enfants ne verront pas l’émission”.

Dès le vendredi 14 septembre 2007, la couverture de Peps (le supplément TV quotidien du groupe Sud Presse) titre sur “Bla Bla est-il en danger?”: “…Les premières audiences ne sont pas rassurantes: alors qu’environ 10.000 spectateurs regardaient “Ici Bla Bla” lundi et mardi dernier, ils étaient jusqu’à 50% de plus en septembre 2006. Il est trop tôt pour tirer des conclusions mais pas pour poser la question de la pertinence de ce nouvel horaire”.

Trois parlementaires…

Le 10 octobre 2007, trois parlementaires (opposition et majorité) questionnent sur ce sujet la ministre en séance publique de la Commission de la culture et de l’audiovisuel.

La ministre lira une longue explication chiffrée de Jean-Paul Philippot, l’administrateur général de la RTBF, que réfuteront ses trois interpellateurs(2).

La ministre ajoutera: “La RTBF n’a pas désinvesti dans ses programmes jeunesse. Je lui fais entièrement confiance quant à la programmation des émissions destinées aux jeunes, même si elle m’oblige à enregistrer ces émissions afin de les visionner plus tard avec mes enfants”.

Ce à quoi répliquera Jean-Paul Wahl (MR): “À partir du moment où cette émission est diffusée à 16H05, les enfants auxquels elle s’adresse sont moins nombreux à pouvoir la regarder. D’aucuns considèrent qu’il suffit de l’enregistrer sur cassette vidéo mais alors, pourquoi ne pas la diffuser à 2h du matin? Cela ne dérangera personne… Il n’y a aucun élément objectif qui justifie ce changement”.

…et quelques questions sans réponse

Jean-Paul Procureur (CDH) rappellera que, selon l’article 27 du contrat de gestion, la RTBF programme et diffuse des programmes réguliers pour la jeunesse, au moins du lundi au vendredi, aux heures d’écoute appropriées: “…La question est évidemment de savoir ce que signifie “une heure d’écoute appropriée””.

Comment donc définir ce créneau horaire? Ceci constitue le nœud du problème mais Mme Laanan ne le dénouera pas, bien qu’on est dans une séance parlementaire où la ministre est censée répondre aux questions qui lui sont parvenues plusieurs jours à l’avance par écrit.

Le même (mauvais) traitement sera appliqué à deux autres interrogations émises par Yves Reinkin (ECOLO): “Pourquoi “ Ici Bla Bla” n’est pas programmé sur La Une et pourquoi pas avant le JT, comme l’émission “Bébé Antoine” d’autrefois? Même si elle ne durait que quelques minutes, elle s’adressait à l’époque à la quasi-totalité des petits. Estimez-vous donc que le choix de l’heure soit judicieux? Dans la négative, quelles mesures comptez-vous adopter?”.

Et: “Mme la ministre, vous avez déclaré que la RTBF s’est basée sur des études sur les émissions destinées à la jeunesse. J’aimerais prendre connaissance de ces études. Pourrions-nous en disposer?”.

À quoi bon plus de moyens!

Une autre question recevra cependant une réponse –hélas, quelque peu sibylline– de la ministre. Pourquoi en 2004 Mme Laanan avait réussi à faire rectifier l’heure de diffusion par la RTBF, et pas trois ans plus tard? Pour la ministre: “La différence, c’est qu’en 2004, l’émission “Bla Bla” risquait d’être arrêtée. Aujourd’hui, l’intention de la RTBF est de renforcer, notamment par les moyens technologiques. Cette émission n’est donc aucunement remise en cause”. Une ultime réaction de Jean-Paul Wahl restera sans écho: “Je comprends d’autant moins. On va donc consacrer des moyens complémentaires à une émission diffusée dans une tranche horaire où le nombre d’enfants ayant la possibilité de la regarder est nettement moins élevé. C’est incompréhensible”.

Beurk, la pub

En 2004, On sentait la ministre Laanan plus combative. C’était avant que son gouvernement ne s’accorde avec la direction de la RTBF sur le contrat de gestion 2007-2012 qui permettra au fil des années à venir au service public d’engranger davantage de publicité. Dans sa question, Jean-Paul Procureur émit une hypothèse qui permettrait de mieux comprendre le choix apparemment absurde de la direction et du conseil d’administration de la RTBF: “Quels éléments justifient ce nouveau déplacement? On sait que la RTBF ne peut diffuser de publicité moins de 5 minutes avant et après les émissions destinées aux moins de douze ans. Cette interdiction justifierait-elle leur renvoi à une heure moins attractive pour les annonceurs? Ne devons-nous pas craindre que la chaîne consacre ces plages-horaires à de nouveaux programmes à destination des adolescents? Nous savons , en effet, que ce public attire les annonceurs publicitaires”.

Quelques jours plus tard, le 20 octobre 2007, Peps reconsacrera sa couverture à la controverse en titrant “Bla Bla en perdition”. La moyenne des 4 à 14 ans qui regarde l’émission depuis septembre est tombée à 3.561 alors qu’elle était de 7.677 en 2006. Viendra-t-il un jour où la ministre n’aura même plus la possibilité de magnétoscoper cet outil qu’elle considère pourtant comme particulièrement pédagogique?

(1) À propos d’horaire… Seul, Le Soir prendra la défense de la direction de la RTBF en se demandant s’il n’y avait pas là beaucoup de blabla pour rien… mais l’article atténue l’importance du changement d’horaire en indiquant erronément que l’émission a été déplacée de 16H30 (alors qu’il s’agit de 17H15) à 16H05.
(2) Vous pouvez découvrir l’intégrale de ce qui s’est dit pendant près d’une heure, lors de cette séance du 10 octobre 2007. Voir rubrique “Commissions” (compte-rendus intégraux) www.pcf.be