Nos médias (N°54 / 5 juin 2007)

« Les anonymes à la radio », un livre de Christophe Deleu – Les auditeurs ont la parole: pour dire quoi?

Durant la récente campagne présidentielle française, J’ai une question à vous poser a réduit PPDA au statut de potiche qui tendait le micro aux vraies vedettes de l’émission de TF1, les 100 français choisis par TNS Sofres. Cependant, dans cette émission, le public a rarement pu exercer un droit de réplique pour commenter les réponses des candidat(e)s.

Plutôt une logique économique

C’est exceptionnel qu’en « vrai direct »(1) au prime time télé, la parole soit donnée aux « simples » citoyens (qui ne sont représentatifs que d’eux-mêmes). Ce l’est moins dans les radios où la parole de « l’anonyme » est nettement plus présente. On pourrait même s’imaginer que leurs responsables poursuivent une logique citoyenne en accueillant ainsi le public dans la sphère médiatique. Mais les intentions y sont bien différentes. Ce processus obéit plutôt à une logique d’audience: séduire l’auditeur par une parole spectaculaire. Tel est le thème développé par une passionnante enquête de plus de 200 pages, Les anonymes à la radio, de Christophe Deleu, docteur en sciences politiques à l’Université de Lille 2(2).

La véritable histoire du mythique Lovin’Fun permet de remettre les pieds sur terre! Cette émission qui fit un tabac sur Fun Radio en 1994 ne fut pas créée uniquement pour permettre aux adolescents de trouver un lieu où leur parole sur la sexualité serait libre… Pour rappel, le Conseil supérieur de l’audiovisuel français demanda la suspension de l’émission pour propos choquants mais ses auditeurs descendirent dans la rue et leur manifestation reçut même le soutien d’Alain Carignon et de Jack Lang, respectivement ministre de la communication et ancien ministre de la culture. Lovin’Fun fut le programme le plus écouté entre 19H00 et 22H00, toutes radios françaises confondues, et dénombra jusqu’à plus de 1.300.000 auditeurs. Et pourtant Difool, l’un des deux animateurs-vedettes, fut poussé vers la sortie en 1996, ce qui amorça le crépuscule de l’émission. C’est que la Compagnie Luxembourgeoise de Télédiffusion (CLT) qui détient Fun Radio et sa régie publicitaire voulait assagir l’émission et surtout essayer de toucher un public plus âgé « …Ce qui permettrait de séduire plus d’annonceurs publicitaires, peu intéressés par les adolescents qui n’ont en général pas beaucoup de moyens financiers, et qui ne dépensent pas autant que leurs aînés… ». Les intérêts économiques sont donc déterminants dans les choix éditoriaux.

Il faut aussi souvent tenir compte des desseins politiques. En 1955, Europe1 innova en mettant à l’antenne Cent mille Français ont raison qui présentait les opinions du public sur des problématiques politiques via des sondages. Lorsqu’une majorité d’auditeurs se déclarera contre la guerre d’Indochine, le gouvernement fit savoir à la direction de la station qu’il n’appréciait pas cette agora médiatique. L’émission ne fut pas poursuivie. Bref, c’est rarement les aspirations du public qui sont déterminantes.

Le « savoir » congédié?

Le livre de Christophe Deleu analyse trois types d’émissions radiophoniques qui donnent la parole au public: les émissions « forum » et « divan », les documentaires.

Pour illustrer la première thématique, sont examinées les émissions Radio Com de France Inter, Les Auditeurs ont la Parole de RTL et l’Emission de Christophe Dechavanne (c’est le titre de l’émission!) d’Europe1. L’auditeur y joue à l’apprenti-journaliste en posant des questions à des personnalités ou des spécialistes. Il peut également être invité à donner son avis sur un thème. Ce type d’émissions ne coûte pas cher, remporte un vif succès mais peut poser question! Dès 1995, J.Mouchon remarquait: « La parole est attribuée au public par défaut au moment où les représentants institutionnels ont perdu en crédibilité »(3). En 1996, Jean-Claude Guillebaud, chroniqueur du Nouvel Obs, constatait que ces émissions où interviennent les auditeurs atténuent l’aspect éducatif du média: « En laissant croire que toutes les opinions sont équivalentes, et qu’il n’est pas nécessaire de connaître avant de parler, c’est l’idée même de savoir que l’on congédie »(4).

Mauvaise santé sociale

Christophe Deleu surnomme « la parole divan » les propos entendus dans les émissions où l’auditeur s’exprime sur sa vie privée. Pour analyser cette thématique, il s’attache particulièrement à Lovin’Fun de Fun Radio et Allô Macha de France Inter. Que recherchent les participants de ces programmes? Résoudre un problème, adresser un message personnel à des proches en se protégeant derrière l’intermédiaire qu’est le média, défendre une cause auprès du public ou espérer une reconnaissance, une intégration sociale. L’exhibition peut devenir un moyen de parfaire une identité sociale et le média s’affirme ainsi comme un recours pour briser solitude ou silence.

Certaines de ces émissions peuvent instrumentaliser la parole individuelle pour bâtir un show. D’autres peuvent jouer un réel rôle social. Martine Cornil qui pratiquait ce type d’émission à la RTBF en se fondant sur « le mauvais signe de santé sociale » qu’il révélait, s’étonnait qu’il n’existe pas davantage d’endroits pour s’exprimer. Pour expliquer ce choix, elle rappelait l’un ou l’autre témoignages qu’elle avait diffusé: « Cet auditeur de soixante-quinze ans qui dit qu’il parle pour la première fois depuis quatre jours: on peut se poser des questions sur une société qui crée de telles situations, non? »(5).

Avec droits d’auteurs!

Enfin, les émissions dites « documentaires » sont présentées comme une exception radiophonique. Moins rentables en audience (quoique… il existe au moins une étonnante exception avec Là-bas, Si j’y suis de France Inter) et souvent coûteuses à produire, elles ne sont diffusées que sur le service public et les radios associatives. Sous la forme d’une interview montée, un animateur ou un journaliste donne la parole à une personne pour qu’elle raconte une expérience. Les propos ainsi recueillis sont proches de récits de vie recueillis par des sociologues ou des ethnologues. Dans l’espoir de captiver davantage leur auditoire, la plupart des radios se sentent obligées d’élaborer des dispositifs qui encadrent ces interviews afin de les rendre plus audibles. Ici, la radio n’est plus un média d’accompagnement. On arrête de faire autre chose et on consacre toute son attention à son écoute: « Quand ils sont très élaborés, les documentaires de radio accèdent parfois au statut d’œuvre d’art, au même titre que les films de cinéma. Ceux qui les conçoivent perçoivent des droits d’auteur (à la différence des journalistes), ce qui les rapproche des écrivains ». Les programmes analysés dans le livreLes anonymes à la radio sont Là-bas, Si j’y suis de France Inter, Les Nuits Magnétiques et L’Atelier de Création Radiophonique de France Culture ainsi que Parcours de Femmes de Canal Sambre, la radio associative qui émet dans le Nord de la France.

Quelques réussites

Christophe Deleu conclut en constatant que l’équilibre est toujours précaire entre la volonté pour les radios de remplir une fonction sociale et celle de divertir le public. Et il y a néanmoins des réussites incontestables! Leurs programmes « …favorisent la connaissance et aident à la compréhension des phénomènes sociaux. Ils constituent ainsi, par un phénomène de démocratisation de l’espace public, une mémoire de la parole des gens qui fait défaut pour les siècles précédents. Ils élargissent l’espace démocratique en faisant émerger certains problèmes. Ils répondent à une carence des institutions traditionnelles. Enfin, ils facilitent l’intégration de certains groupes de la population, les aidant à se constituer des identités ».

(1) On est pris au piège de coller un « vrai » au mot « direct » comme si celui-ci ne devait pas se suffire à lui-même, tant que les « faux » directs pullulent dans les coulisses médiatiques!
(2) Collection Médias Recherche, INA, éditions De Boeck.
(3) L’espace public et l’emprise de la communication, Grenoble, PUG (p.187).
(4) Télé-Obs, N°149, août 1996.
(5) L’Appel, N°196, janvier-février 1997.

Et en Belgique?

Chez nous, on retrouve aussi des émissions « forum » et des documentaires, plus rarement des émissions « divan ».

Les auditeurs peuvent réagir

Comme sur les radios françaises, les émissions de type « forum » sont essentiellement destinées à permettre aux auditeurs de réagir à l’actualité. Les approches de la RTBF et de Bel-RTL sont toutefois différentes.

Dans Questions publiques, diffusée tous les matins de la semaine entre 8h40 et 9h00 sur La Première, les auditeurs peuvent poser leurs questions aux personnalités invitées de Matin Première. Cette formule permet un échange contradictoire, même si on constate que les questions des auditeurs sont de plus en plus souvent préenregistrées, ce qui ne permet pas à ces derniers d’avoir un droit de réplique pour commenter les réponses des invités.

Sur Bel-RTL par contre, les auditeurs peuvent librement commenter l’actualité tous les soirs de la semaine entre 18h15 et 18h30, après le journal de Pascal Vrébos. Ici, les propos des auditeurs ne font l’objet d’aucune mise en perspective, ni réaction. C’est ainsi qu’on a pu y entendre un auditeur affirmer de manière péremptoire qu’un chômeur participant au système des « titres services » gagne moins que s’il reste au chômage sans rien faire. C’est bien évidemment inexact mais, au nom de la liberté d’expression, Pascal Vrébos n’a pas rectifié. La présence d’une telle émission, intégrée à une tranche d’information, pose question. L’auditeur est en droit de penser que ce qu’il entend dans un journal parlé a été vérifié par le journaliste.

Ces émissions de type « forum » ne se limitent cependant pas à l’actualité politique. Notons à titre non exhaustif l’émission de La Première, Tout autre chose, diffusée du lundi au vendredi entre 10h00 et 11h30. Elle donne l’occasion aux auditeurs de poser leurs questions ou de témoigner à propos du thème évoqué dans l’émission. Ces sujets sont diversifiés et touchent très largement aux questions de société.

Les émissions « documentaires »

Avec les émissions de type « documentaire », ce n’est plus l’auditeur qui vient à la radio, mais la radio qui vient à lui. Il y a donc un véritable travail de fond en amont réalisé par l’animateur ou le journaliste et le résultat à l’antenne est bien évidemment nettement plus intéressant!

Comme le relève Christophe Deleu, elles ne sont diffusées que sur le service public et sur les radios associatives. C’est aussi le cas en Belgique francophone. Le titre d’une émission de Radio Campus, la radio de la communauté de l’ULB, résume à lui seul la démarche: Micro ouvert. Chaque vendredi de 16 à 17 heures, son animatrice diffuse l’entretien qu’elle a eu avec un quidam, choisi pour son parcours personnel ou professionnel singulier. C’est une tranche de vie sans prétention qui parvient en outre à éviter le voyeurisme. Il est d’ailleurs intéressant de relever que c’est souvent un avantage de la radio sur la télévision!

On peut aussi saluer l’initiative originale de Bruxelles nous appartient. Lancé à l’occasion de Bruxelles 2000, ce projet consiste à donner la possibilité à tout qui le souhaite d’emprunter du matériel d’enregistrement pour interviewer un proche ou une connaissance sur sa perception de la capitale. L’intervention de l’auditeur est donc double, puisqu’il est à la fois intervieweur et interviewé(les mercredis de 15 à 16 heures, Radio Campus).

Le service public n’est pas en reste. On saluera ici, par exemple, le travail réalisé dans Quand les jeunes s’en mêlent de David Lallemand et Lionelle Francart, le samedi de 15 à 17 heures sur La Première. Des sujets très divers, intéressant les jeunes, y sont traités avec les jeunes, associés à la réalisation de l’émission de A à Z, des reportages à la diffusion de l’émission en compagnie d’invités. On note en particulier la grande justesse de ton de ses animateurs, ne sombrant jamais dans la condescendance ou le paternalisme.

Relevons aussi l’émission de reportages Transversales, diffusée également sur La Première, chaque samedi de 12 à 13 heures.

Peu de programmes « divan »

Les émissions de type « divan » sont plutôt rares sur les radios belges. Une expérience a bien été tentée au début des années 90, mais elle n’a pas duré très longtemps. Cette émission présentée par Martine Cornil s’appelait Confidences pour confidences et était diffusé en fin de soirée. Bien qu’animée avec tact et professionnalisme, elle était souvent le lieu de propos poujadistes, voire d’extrême-droite. Il se dit que ce fut d’ailleurs la raison de la suppression de l’émission.

Alors, pourquoi cette présence moins forte chez nous? On notera qu’en France, l’émission phare du genre, Allô Macha (sur France Inter), était diffusée de nuit. Celle-ci serait-elle plus propice à la proximité et à une certaine profondeur? La question mérite d’être creusée, lorsqu’on sait que les émissions nocturnes en direct sont quasi inexistantes dans notre pays. Et c’est bien dommage, alors que c’est la nuit que les personnes isolées, dans leur ville ou dans leur tête, ont le plus besoin de compagnie! Notons quand-même que depuis la réforme des radios de 2004, La Première a pris l’heureuse initiative de mettre la nuit à profit pour rediffuser certaines de ses émissions de la journée. Cette « pratique » ne coûte pas plus cher que le robinet à musique dont devaient se contenter jusque là les insomniaques et les travailleurs de nuit.

Enfin, on regrettera la disparition de Zone sensible, diffusée entre 2004 et 2006 le dimanche soir sur Pure FM. Cette émission abordait avec pudeur les problèmes de la vie affective et sexuelle des jeunes. Son animatrice avait réussi à éviter les écueils de la superficialité et de la vulgarité trop souvent présents dans les émissions du genre sur les radios privées commerciales (Fun, NRJ…). La fonction sociale d’une telle émission avait pris clairement le pas sur le divertissement. Avec la suppression de cette émission et de Zone libre (autre émission qui permettait aux auditeurs de donner leur avis sur des thèmes d’actualité), Pure FM est devenue une radio exclusivement musicale, à l’exception notable de Bang bang, le magazine « des genres », diffusé chaque vendredi entre 20 et 23 heures. On ne peut que regretter ce recul qualitatif sur une chaîne de service public destiné à un public jeune.

A.L.

Ces chansons qui vous ressemblent!

Bien avant qu’il ne conçoive Noms de Dieux, Edmond Blattchen avait imaginé pendant deux saisons une façon fort originale d’offrir la parole aux auditeurs de la RTBF… C’était il y a une trentaine d’années! Déterrons de l’oubli ce concept depuis lors oublié pour qu’il puisse, pourquoi pas, être repris.

Chaque jour, entre 11H et 12H, une chanson était mise à l’honneur. En studio, son interprète, son auteur, son parolier ou un témoin qui avait un lien avec le contenu évoqué. Le public était invité à dialoguer avec eux en direct et la chanson était diffusée plusieurs fois. Cette émission très populaire qui s’appelait Ces chansons qui vous ressemblent incitait les auditeurs à être attentif aux textes et rendait plus accessibles des répertoires parfois moins aisés. Elle a également contribué à l’époque à la découverte des jeunes créateurs de la Communauté française.