Nos médias (N°55 / 12 juin 2007)

Frédéric Sojcher conteste le projet de Viviane Reding: nous imposer le modèle hollywoodien

Viviane Reding, la Commissaire européenne à la Société de l’Information et aux Médias, semble s’intéresser davantage aux intérêts de l’industrie cinématographique qu’à ceux des téléspectateurs!

C’est du moins ainsi qu’elle justifie son projet de vouloir renforcer prochainement la présence des annonceurs publicitaires au sein du paysage audiovisuel européen dans une carte blanche intitulée « Faire revivre l’amour de la télévision pour le cinéma » que La Libre Belgique a publiée le 24 mai 2007 dernier: « …Les films, œuvres de création, sont chers. Pour en acheter les droits, les télévisions en clair ont besoin des recettes que génère la publicité. C’est ce qui a conduit l’Europe à donner plus de liberté aux télévisions sur le moment d’insertion des spots de publicité ou de télé-achat sans pour autant abolir toutes les limites… ».

La diversité culturelle reniée

« Cette position constitue pour moi un non-sens » réagit Frédéric Sojcher, fin connaisseur en ces matières (voir encadré). Pour lui: « Les annonceurs publicitaires n’ont qu’un seul objectif: que leurs spots recueillent le plus d’audimat possible. Or, les films les plus fédérateurs sont non seulement empreints d’une démarche commerciale, ce qui n’est pas un malen soi, mais sont surtout soit hollywoodiens, soit nationaux. Il y a très peu de part de marché aux heures de grande audience pour les films issus de cinématographies étrangères, non-américains. La proposition de Viviane Reding, si elle est mise en application, va donc encore renforcer cet état des faits. Il y aura alors encore moins de place réservée aux cinématographies européennes à la télévision, sur les chaînes généralistes et de grande audience.

Subsiste toujours aujourd’hui une grande ambiguïté sur ce qu’est le cinéma. Un art? Une industrie? Une forme de divertissement populaire? Le cinéma est tout cela à la fois, mais rien ne justifie des réglementations en sa faveur ou des aides publiques si l’on considère uniquement le cinéma dans une perspective économique. Dans ce cas, pourquoi soutenir financièrement davantage le cinéma que n’importe quel autre secteur de l’industrie? Cette approche nie purement et simplement l’idée de diversité culturelle, qui a pourtant fait consensus au sein de l’Union européenne et à l’UNESCO ».

Pas élitiste, mais élitaire

Notre interlocuteur constate que le projet de la Commissaire européenne entérine une évolution de l’audiovisuel public fort préoccupante en terme de citoyenneté: »…Les télévisions publiques, telles qu’elles se sont développées en Europe Occidentale, avaient toutes pour mission l’éducation, la culture, l’information… et se plaçaient dans une démarche assez semblable à celle de Jean Vilar au théâtre: « être élitaire pour tous ». Il ne faut pas confondre « élitaire » et élitisme. La position de Vilar se situait aux antipodes de l’élitisme, puisque sa mission telle qu’il la concevait consistait à rendre accessible la culture à tous, à la faire partager au plus grand nombre, à « élever ».

Force est de constater que cette ligne est très largement mise en brèche à la télévision, depuis l’apparition et la concurrence massive des chaînes privées et la course à l’audimat. L’objectif devient: comment rassembler le plus grand nombre, et non comment transmettre, faire découvrir, cultiver (ce qui demande toujours un effort). Les programmes qui en découlent sont le plus souvent racoleurs et sans intérêt pour la création. Seul le public cultivé, celui qui a déjà naturellement accès à la culture, va suivre des programmes qui demandent plus d’attention, à des heures tardives ou sur des chaînes thématiques. Il y a là un véritable défi pour la démocratie. C’est ce qui fait dire à Jean-Claude Batz qui fut l’un des fondateurs de l’INSAS, l’école de cinéma, et le producteur des films d’André Delvaux, qu’il s’agit d’un « enjeu de civilisation » (1). Il s’étonne du fait que les instances européennes aient eu si peu conscience de ce problème, et y restent toujours sourdes… ».

Lassitude

En fait, Mme Reding prend les créateurs en otage pour justifier cette influence du lobby des annonceurs et des diffuseurs. Et pourtant les cinéastes tardent à réagir publiquement. Pourquoi?

Frédéric Sojcher: « …Les cinéastes, malgré l’individualisme qui les caractérise, sont souvent les créateurs qui se mobilisent le plus pour défendre des causes politiques, ou pour se mobiliser autour de questions comme l’exception culturelle, qui ne concernent pas que le cinéma. J’ai coordonné il y a maintenant plus de dix ans un ouvrage collectif, intitulé « Cinéma européen et identités culturelles », dans lequel des cinéastes comme Bernardo Bertolucci, Bertrand Tavernier ou Wim Wenders témoignaient de leur engagement, de leurs réflexions et de leurs propositions, pour que les films et la culture circulent davantage en Europe. Il y a peut-être au fil du temps une lassitude, de la part des créateurs, à sans cesse combattre pour l’intérêt collectif, sans avoir toujours de résultat… et en pénalisant par cet investissement leurs projets personnels. De manière plus générale, il me semble que notre société ne privilégie pas assez les engagements citoyens. Le débat politique a souvent tendance à être technique et à oublier les véritables enjeux, sur lesquels se mobiliser. D’où ce manque de réactions que vous évoquez… ».

Une autre attitude est possible

Et Mme Reding, de poursuivre ainsi dans Le Libre Belgique: « …Autre piste trouvée par Bruxelles pour améliorer le financement des films: un cadre légal clair valable partout en Europe autorisant, sous condition d’information du téléspectateur et de respect de l’œuvre et de son créateur, les télévisions à diffuser des films dans lesquels une marque ou un produit sont intégrés dans l’action, en contrepartie d’une contribution de la marque au financement du film. Ces nouvelles règles sur le placement du produit placent enfin nos producteurs en situation d’égalité avec les concurrents des États-Unis… ».

Ici, il ne s’agit plus simplement que davantage de recettes publicitaires soutiennent la création mais bien que la réclame s’insinue à l’intérieur même des œuvres, quitte à les défigurer. Les réalisateurs s’accommoderont-ils de pareille évolution? Comment réagit Frédéric Sojcher dont le premier roman paru en 2002 portait le titre prémonitoire de Main basse sur le film (éditions du Seuil)? « …Ce positionnement est une atteinte claire à la liberté de création, car le risque est bien que les cinéastes n’aient plus le choix de placer ou non des produits dans leurs films… mais que cela soit pour eux une nécessité, pour le financement de leurs projets. Évoquer pour défendre cette thèse que les productions européennes soient « enfin » sur un pied d’égalité avec les productions américaines… est en réalité admettre que le modèle hollywoodien devient la référence normative. Il serait tout à fait possible d’imaginer une attitude opposée: interdire aux films, y compris américains, qui véhiculent des produits publicitaires de manière explicites d’être diffusés à la télévision, pour éviter que les téléspectateurs aient à subir ces publicités, de manière passive et souvent inconsciente. Cela me semblerait faire beaucoup plus cas d’un respect citoyen. La question est bien de savoir si nous sommes d’accord que la publicité mène le monde, que l’Europe soit uniquement un espace marchand… Ou si nous souhaitons aussi soutenir d’autres valeurs.

Je pense qu’il est possible de défendre une diversité cinématographique (films de différentes origines, cinéma d’auteur et cinéma commercial) à condition d’avoir des règles du jeu claires, des moyens à la hauteur des enjeux, et surtout une clarté dans les idées et la philosophie défendues « .

Proscrivons le placement de produits car non seulement cette intrusion transforme les films en vitrines pour bonimenteurs de la surconsommation mais elle marginalise également les réalisateurs pour qui vanter dans leurs œuvres des marques de voitures ou de GSM tels James Bond ou Matrix s’avére impossible: les réalisateurs de films dits d’époque, ceux qui s’opposent à la société marchande, les auteurs de docus sur la pauvreté ou de je ne sais quel projet inspiré par la démarche des Frères Dardenne!

(1) Voir le livre L’audiovisuel européen: un enjeu de civilisation (éditions Séguier).

Un cinéaste qui manifeste

Frédéric Sojcher est bien connu pour son documentaire Cinéastes à tout prix qui fit partie de la sélection officielle du Festival de Cannes en 2004: les mésaventures d’un maçon, d’un projectionniste et d’un prof de lycée, tous trois cinéastes amateurs qui rendent le réel délirant mais dont aucune télévision n’a jamais diffusé aucun film…

Ce jeune réalisateur belge est également l’auteur de nombreux livres de réflexion sur le 7ème art dont le dernier vient d’obtenir le Prix de l’Académie de la Science et des Beaux-Arts de Dijon, Manifeste du cinéaste (éditions du Rocher). Enfin, il est directeur du Master pro en scénario, réalisation et production de l’Université de Paris I – Panthéon – Sorbonne.