Nos médias (N°50 / 8 mai 2007)

L’Appel des 100: face à la propagande et aux bouches cousues

Le nouveau contrat de gestion de la RTBF à peine signé, Tout autre chose, l’émission de fin de matinée sur La Première, proposa, le 23 octobre dernier, un débat d’une heure trente(1) pour faire le point sur les nouvelles règles publicitaires destinées à régir le service public jusque fin 2011.

Alfonza Salamone avait invité Sandrine Sepul pour le Jury d’éthique de la publicité (JEP) et le Conseil de la publicité ainsi que deux représentants de la RTBF: Simon Pierre de Coster, directeur du service juridique, et Françoise de Thier, directrice du service de médiation.

Un panel pour le moins partial (lire encadré) puisqu’il ne donnait la parole ni au secteur associatif impliqué dans les travaux parlementaires axés sur le contrat de gestion, ni aux « antipublicitaires » qui pourtant, seuls contre tous ou presque (la Ministre, la direction de la RTBF, le puissant lobby publicitaire ainsi qu’un courant dominant au sein du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel), avaient finalement gagné la longue et tumultueuse bataille pour le maintien de la règle dite « des 5 minutes » laquelle interdit toute diffusion publicitaire durant les cinq minutes qui précèdent et suivent les programmes pour enfants.

Une plainte actuellement instruite par le CSA

L’association Respire qui prône une consommation responsable et œuvre à libérer l’espace public de la pub(2) a déposé une plainte à propos de cette émission auprès du CSA. Il nous revient que celle-ci a été jugée pertinente par l’organe de régulation puisqu’il en a fait l’objet d’une notification et qu’une audition publique sera organisée prochainement afin de permettre aux responsables de la RTBF de présenter leur défense.

C’est sur base de ces nonante minutes de « propagande » ainsi que du constat que durant toute la renégociation de son contrat de gestion la RTBF avait éludé cette thématique dans ses multiples émissions d’information que 100 personnalités culturelles, sociales et politiques(3) viennent de lancer un Appel afin que le débat sur la publicité à la RTBF ne « soit plus confisqué à la population ».

Outre qu’aucun Mise au point n’a été consacré à cette thématique qui concerne au premier chef tous les usagers de la RTBF, il est pour le moins curieux de découvrir que lorsque le RAP (Réseau anti publicitaire) est enfin invité à l’enregistrement de Quand les jeunes s’en mêlent sur La Première, ses réflexions sur la règle « des 5 minutes » ne sont pas retenues au montage. Enfin, il est tout aussi significatif de constater que le magazine d’investigationQuestions à la Une, d’habitude si concret et interpellant sur nombre de problématiques concernant nos citoyens, ait réussi à aborder à deux reprises la thématique publicitaire sans concrétiser ses réflexions sur la situation ertébéenne: cela en scrutant la publicité pour enfants (obésité, etc.) mais en oubliant d’évoquer la « règle des 5 minutes », ou en faisant le point tout récemment sur les nouvelles formes de publicités, mais ne pipant mot sur les évolutions annoncées à ce sujet dans le nouveau contrat de gestion.

Vers de nouveaux « états généraux »?

Sur ce thème, face au désert de Reyers, les autres médias audiovisuels pratiquent le motus et bouches cousues(4), à l’inverse de ce qui se pratique dans la presse écrite (Le Soir ou Le Monde abordent régulièrement dans leurs colonnes les évolutions de La Libre ou de Libé, et vice-versa).

Sans doute parce que les médias audiovisuels sont juge et partie, nous voilà dans une situation particulière: contrairement à d’autres sujets comme le vote des étrangers, l’euthanasie ou la libéralisation des drogues douces, les parlementaires n’ont guère l’occasion, avant de débattre pour légiférer, de nourrir leur réflexion grâce à des émissions de débats qui permettent aux différents acteurs de s’expliquer et d’échanger. C’est pour remédier à ce cas de figure bien particulier que l’Appel des 100 exhorte la Ministre de l’audiovisuel Fadila Laanan à organiser un vaste débat public, comme elle l’avait déjà entrepris avec un succès certain pour les matières culturelles au cours d' »états généraux ». Bien entendu, celui-ci devrait se dérouler avant que les (éventuelles) évolutions de deux décrets qui permettraient à la RTBF d’engranger davantage de recettes publicitaires ne soient soumises aux parlementaires.
> Voir l’Appel des cents.

Ne pas faire le débat avant qu’il n’ait lieu

Les thématiques qu’il conviendrait d’y aborder sont nombreuses. Comment les annonceurs influencent-ils ou non la mentalité du personnel, les « pratiques » et les programmes de la RTBF? Quelles doivent être les missions prioritaires du service public? Quelle part de la dotation doit y être attribuée? Dans quel créneau horaire doivent-elles être appliquées? Quelle pistes faut-il explorer pour diminuer(5) ou supprimer la publicité à la RTBF, sans affaiblir pour autant cette dernière?

Mais pas la charrue avant les bœufs! Il faut se garder d’entamer ici les réponses à ces diverses interrogations, puisque l’Appel des 100 ne porte que sur la demande de la mise en place du débat qui traiterait cette thématique. Certains qui ont tout intérêt à ce que les deux décrets soient modifiés sans fracas et le plus rapidement possible préféreront entrer dès à présent dans le vif du sujet pour expliquer que l’organisation d’un débat est inutile puisque, disent-ils, la Communauté française est exsangue et donc le recours à toujours davantage de rentrées publicitaires est indispensable au développement de la RTBF. Fort heureusement, d’autres points de vue existent. La qualité et la diversité des signataires qui ont adhéré à l’Appel en font foi. Il est donc temps que la confrontation après du public ait lieu.

Une proposition socialiste

Sans signer l’Appel, le sénateur Jean Cornil (PS) émet une proposition que l’on espère complémentaire: « La RTBF pourrait-elle devenir une chaîne sans publicité? Plus qu’un débat, cette question mérite que soit organisé une véritable réflexion réunissant différents experts capables de mettre sur la table des pistes alternatives de financement de la RTBF et qui ne mettent pas en péril les autres politiques de la Communauté française. Je suis prêt, avec d’autres au PS, à participer à une telle initiative ». Cette réflexion laisse entendre que ce travail d’expertise n’existe pas encore. Certaines décisions actées dans le nouveau contrat de gestion ne seraient-elles alors que le résultat d’un travail intensif du lobby des annonceurs et de la direction de la RTBF? Lors des auditions parlementaires, deux représentants du secteur publicitaires furent effectivement auditionnés alors qu’aucune association antipublicitaire n’eut droit à pareil traitement, bien qu’elles en aient fait la demande.

Puisse la proposition du sénateur se réaliser. Elle concrétiserait une demande que j’ai faite en vain jusqu’à présent à tous les ministre de l’audiovisuel, socialistes ou libéraux, qui se sont succédés depuis Philippe Mahoux: « …C’est clairement au monde politique et à la direction du service public qu’il revient d’organiser et de financer une enquête fouillée pour analyser les évolutions sur le financement, sur la gestion du personnel et sur le choix des programmes qu’occasionneraient une suppression de la publicité et du sponsoring à la RTBF »(6).

(1) Pour écouter cette émission: www.lapetiteradio.org/media/LU_prem_tac.mp3
(2) www.respire-asbl.be
(3) Nous publions dans le présent dossier les différents noms. « Cent personnalités, ce n’est pas rien » note Xavier Diskeuve dans Vers l’Avenir (02/05/2007).
(4) J’ai suggéré à des représentants de télés locales et privées d’aborder le thème « RTBF sans pub? », puisque celle-ci faisait le black-out et que le public avait droit à une information et un débat sur ce thème. En vain.
(5) Jean-Jacques Jespers prône, dans un premier temps, la suppression de la publicité sur une chaîne de télé de la RTBF. Cette piste mérite réflexion.
(6) Extrait de mon audition au Parlement.

« Un monde sans pub: un peu fade… »

Durant ces 90 minutes de « propagande », les auditeurs de Tout autre chose eurent droit à nombre d’informations partiales, erronées ou tronquées. Ainsi, à l’auditeur qui demande pourquoi le JEP n’est composé que de publicitaires, on laissera miroiter que cet organe cherche à intégrer des représentants de consommateurs, omettant d’indiquer que les organisations qui siègent au Conseil de la consommation ont été unanimes pour rejeter cet appel du pied! Lorsque Mme Sepul promotionna Média Smart, l’outil d’éducation à la pub concocté par les publicitaires eux-mêmes, personne ne trouvera utile de rappeler qu’une circulaire de la Ministre Arena déconseillait son utilisation aux enseignants.

Le pire fut sans doute de découvrir la condescendance avec laquelle les participants à cette émission ont stigmatisé les absents en studio. Ainsi, les nombreux auditeurs de Tout autre chose qui évoquent une RTBF sans pub furent taxés par Mme de Thier de doux rêveurs croyant au monde de Walt Disney. Est-ce bien le rôle d’une médiatrice de ne rien faire pour tenter de nuancer et de concilier les points de vue? Elle se permit même de proposer comme conclusion à l’émission cette réflexion particulièrement subjective, voire franchement déplacée: « Un monde sans pub serait peut-être un monde un peu fade ».