Nos médias (N°53 / 29 mai 2007)

La RTBF est dure avec les malentendants: la presque sourde oreille

Le temps est désormais compté pour la diffusion en début de soirée à la RTBF du JT avec traduction en langue des signes pour les sourds et malentendants. Cette pratique sera abandonnée par le service public avant la fin de l’année.

La responsabilité des décideurs politiques

Cette nouvelle va toucher de plein fouet l’une de nos plus imposantes minorités. On approche en effet le demi-million de personnes concernées, chiffre qui pourrait s’envoler durant les prochaines décennies à cause des méfaits provoqués par l’usage abusif de baladeurs et la surenchère en décibels de certains concerts. Actuellement, personnes âgées, sourds et malentendants représentent environ 8% de la population belge. Mais en terme de solidarité, cette disparition va également toucher tous les autres téléspectateurs car ils ne disposeront plus de ce repère quotidien qui leur permet de se rappeler régulièrement que les sourds et leur langue des signes existent.

Cette traduction, la RTBF fut le premier diffuseur européen à la mettre à l’antenne au prime time, il y a un peu plus d’un quart de siècle.

Le 16 mai dernier, un collectif de philologues, linguistes, pédiatres, psychologues et neurologues ont publié dans Le Soir une carte blanche alarmante qui traite de l’éducation des sourds: « …Nous avions eu la naïveté de penser que la reconnaissance unanime, en 2003, de la langue des signes, par la Communauté française, inaugurerait une ère nouvelle… Elle apparaît aujourd’hui comme le cache-misère, visant à mieux rendre inaudible la parole des sourds… C’est l’ensemble des décideurs politiques qui porte cette responsabilité ».

C’était le dernier obstacle

Le précédent contrat de gestion (2002 à 2006) imposait la diffusion en télévision « d’émissions destinées aux sourds et malentendants. Dans ce cadre, elle assure la traduction par gestuelle du journal télévisé de début de soirée et d’une édition du journal télévisé pour les enfants ».

L’imprécision de ces textes permit la concrétisation de cette obligation en pleine nuit lors de semaines sportives chargées. D’autre part, les jeunes sourds devront attendre la rediffusion des Niouzz avec traduction le lendemain de leur présentation au public entendant. L’heure (le début de matinée) en fut particulièrement mal choisie puisqu’ils sont en classe au moment de sa diffusion!

Le nouveau et bavard contrat de gestion (2007 à 2012), quant à lui: « …garantit un accès au journal télévisé de début de soirée avec traduction gestuelle et au journal d’information générale spécifiquement destiné à la jeunesse avec traduction gestuelle sur une plate-forme de diffusion appropriée, tel Internet ou d’autres canaux télévisés; jusqu’au moment où ces journaux avec traduction gestuelle seront effectivement accessibles et lisibles sur cette plate-forme de diffusion appropriée, elle en poursuit la diffusion en début de soirée sur l’une de ses chaînes de télévision généralistes; une fois cet accès garanti, elle maintient la diffusion de ces mêmes journaux télévisés avec traduction gestuelle sur une chaîne de télévision généraliste, mais les diffuse en différé ».

A terme, ce texte incite donc la RTBF à diffuser en fin de programmes sur La Deux (vers minuit ou plus tard) son 19H30 gestuel. Cette option est confirmée par Benoît Balon-Perin, directeur de l’Unité de programme Info-Sports: « Dès qu’il sera techniquement possible de le mettre en streaming, nous le ferons »(1). On s’en doute, cette solution soulage la direction de la RTBF car elle lève le dernier obstacle, placé à un moment crucial de l’avant-soirée porteur en recettes publicitaires, qui jusqu’à présent l’empêchait de transformer totalement La Deux en chaîne généraliste concurrentielle avec les chaînes privées.

S’ajouter au lieu de remplacer

Dès qu’elle a découvert la première mouture de l’actuel contrat de gestion, la Fédération Francophone des Sourds de Belgique (FFSB) est montée au créneau: « Le JT en langue des signes doit être maintenu sur La Deux et être diffusé à heures dites régulières… S’il est question de nouveaux canaux de diffusion tels que l’Internet ou les nouvelles technologies, ce progrès doit venir s’ajouter à ce qui existe déjà. Il ne peut nullement consister à remplacer les acquis actuels. La population sourde n’est pas préparée à l’utilisation de ces nouvelles technologies. Il ne peut en être question présentement, notamment pour les personnes du 3ème âge: ce serait discriminatoire… ».

L’exemple français

La FFSB dut aussi contester d’autres propositions minimalistes: « …Le nombre d’heures de sous-titrage prévu pour 2007 est de 500 heures par an. Selon les dires de la RTBF, le sous-titrage devrait atteindre 900 heures par an en 2011. Actuellement, nous en sommes à 8% (+/- 406 heures par an). Il est indispensable que 40 à 50% des programmes diffusés par la RTBF soient sous-titrés pour 2011. La priorité doit être donnée à l’accessibilité à l’information. Cependant, privilégier le JT et les Niouzz ne doit pas avoir de répercussions sur les autres programmes. Actuellement, ces deux émissions totalisent +/- 220 heures qui ne devraient pas être comptabilisées parmi les 500 heures promises par la RTBF. Cela équivaudrait à diminuer, voire même à supprimer des programmes primordiaux tels que ceux liés à la santé, à la culture et autres… ».

Le texte définitif du contrat de gestion a tenu compte de cette demande d’une manière plutôt dérisoire en passant de 500 à 600 heures par an pour 2007, et de 900 à 1000, pour 2011. Mais sur ce point, comme il y a quand même eu avancée, la FFSB parle de « succès pour la communauté des sourds ». Son combat a servi à améliorer un projet au départ « très défavorable ». Ses demandes ont « obtenu (partiellement) satisfaction… Ce n’est qu’un début mais le mouvement est lancé… Nous continuons le combat ».

Le nouveau contrat de gestion précise: « La RTBF diffuse et/ou offre à la demande, des programmes sous-titrés, en augmentant graduellement le volume de ces programmes pour atteindre au moins 600 heures par an en 2007, 800 heures par an en 2009 et 1.000 heures par an en 2011, en priorité par le sous-titrage des programmes d’information et notamment de son journal télévisé de début de soirée, ainsi que des messages d’intérêt général, à caractère urgent de santé et de sécurité publique… ».

Tandis qu’en France… la loi du 11/02/2005 prévoit que les principales chaînes hertziennes devront, dès 2010, rendre la totalité de leurs programmes (hors écrans publicitaires) accessibles aux sourds et malentendants.

Déjà, en 2004, France2 avait consacré 2.603 au sous-titrage et 16 heures aux émissions traduites en langue des signes. Et France3, respectivement 2.296 et 92 heures(2).

Bernard Hennebert
bernard.hennebert@consoloisirs.be

(1) La Libre Belgique, 13/05/2007
(2) La lettre du CSA (français) N°192.

Pénaliser encore plus!

Le 21 novembre 1992, le 19H30 présenté par Jacques Brédael commença par une séquence atypique!

Il annonça un sujet « mal entendants admis » réalisé par Christophe Deborsu, avec les commentaires sous-titrés. La RTBF mettait ainsi à sa « une » une manifestation qui la concernait directement! Ce samedi-là, plus de 1.500 personnes parcoururent les rues de Schaerbeek avec ballons et calicots pour revendiquer le maintien du JT avec traduction en langue des signes sur la 2ème chaîne qui s’appelait à l’époque Télé 21. « Un succès sans précédent » indiqua l’un des commentaires du reportage ertébéen.

Parmi les lettres de lecteurs, en voici une publié par Le Soir qui garde toute son acuité quinze ans plus tard: « Mes parents sont tous deux sourds et muets: cette émission représente un moment où ils peuvent communiquer avec le monde extérieur. On dit que la RTBF vit des difficultés financières importantes, qu’il faut faire des économies. Mais que coûte la traduction gestuelle? Ne peut-on faire des économies ailleurs? Pourquoi faudrait-il encore pénaliser davantage une catégorie de la population déjà défavorisée par les hasards de la nature? ».

Le 13 juin: c’est « public admis »

Le 13 juin prochain à 11H30, la RTBF sera entendue par le Collège de contrôle du CSA (Conseil supérieur de l’audiovisuel) pour un dossier qui regroupe des manquements à ses obligations envers les sourds et malentendants.

Cette audition est ouverte au public qui pourra découvrir comment le service public affûte sa défense. Ce jour-là, il devra aussi réagir aux instructions concernant la soirée Bye Bye Belgium (à 11H) et l’émission dite « de propagande » Tout autre chose sur l’évolution de la pub à la RTBF(1) où n’étaient invités que deux représentants « maison » et une intervenante du monde des annonceurs (à 11H30).

Les auditions du CSA sont donc « public admis » (mais ne pouvant intervenir dans les débats). Voilà une passionnante initiation pour tous au fonctionnement réel des médias. Cette longue matinée d’audition se déroule au 35, rue Jean Chapelié à 1050 Bruxelles. Il est indispensable de chercher la veille confirmation de l’horaire au 02/349 58 80 ou sur www.csa.be

(1) Nos Médias du 08/05/2007.