Nos médias (N°45 / 3 avril 2007)

Réactiver un débat « violence à la télé »? PS et CDH sont « pour »

Une fois par mois, la plus pertinente émission française qui décrypte chaque semaine les médias, Arrêt sur Images(1), propose un quart d‘heure de médiation: Chloé Delaume, qui assure le contact avec les internautes sur le site de l’émission, remet en question les journalistes et chroniqueurs sur base des critiques du public.

Le 28 janvier dernier, elle revint sur une séquence qui avait provoqué un tollé: six secondes pendant lesquelles on ne voit qu’en gros plan le visage d’un prisonnier qui hurle, sodomisé par des policiers qui crient. Deux sous-titres: « Espèce de chien! » et « Enfonce-le ». À la critique du voyeurisme (« Les explications de la journaliste nous auraient bien suffi! »), Daniel Schneidermann répond avoir sélectionné le nombre minimum d’images nécessaires à l’information des téléspectateurs car « ils ont besoin de voir pour se rendre compte » du fait que cette séquence extraite d’un blog, grâce à sa diffusion sur internet, a permis pour la première fois qu’en Egypte des policiers soient poursuivis pour torture.

Avertissements peu clairs

Il est difficile de trancher dans ce débat mais il est utile qu’il ait lieu chaque fois que des images difficiles sont diffusées, ne fut-ce qu’à titre de prévention.

Par contre, il est un sujet où des solutions peuvent et doivent être trouvées. Autre critique adressée à Arrêt sur images: « Il n’y a pas eu l’avertissement classique:éloignez vos enfants et les personnes sensibles de l’écran ». Daniel Schneidermann rappelle que la journaliste a indiqué dans son commentaire que « l’extrait reste très choquant » mais que ce n’est sans doute pas suffisant.

Assez régulièrement, pareil avertissement s’intègre dans le commentaire mais ne constitue plus une alerte présentée clairement juste avant la diffusion de la séquence. De plus en plus d’images qui auraient été sujet à un avertissement, il y a quelques années, ne le sont plus aujourd’hui. Dès lors, il conviendrait d’établir une réglementation plus précise et que son application soit enfin contrôlée strictement.

PS et CDH

D’autres travaux seraient également utiles: mieux définir ce qu’on entend par « violence gratuite », envisager que chaque séquence diffusée dans une émission d’information soit « siglée » (projet qu’insupporte les chaînes qui devraient visionner avant passage à l’antenne tous les reportages de leurs JT, ce qui n’est pas le cas actuellement!), mieux définir les critères à partir desquels la chaîne décide si telle série sera diffusée après 20H ou 22H, etc.

Pierre-Yves Jeholet (MR) en tant que Président de la Commission « Culture et Audiovisuel » avait annoncé pour février 2005 un débat au Parlement sur « les contenus des journaux télévisés et plus particulièrement sur la violence ».

Dès le 17 octobre dernier, la présente chronique signalait que ce projet semblait tombé aux oubliettes.

À la mi-février, j’ai demandé à une dizaine de parlementaires de se posititionner sur ce fait. Jusqu’à présent, malgré un rappel, aucun représentant de l’opposition n’a réagi.

Le 19 février, Charles Janssens, député PS, m’écrit: « L’idée d’un débat sur la violence lors des JT remonte à fin 2004. Le Président Jeholet l’avait reprise à son compte suite à une interpellation que j’avais adressée à la Ministre Laanan. À l’origine de ma démarche, les images d’otages diffusées dans les JT lors de la guerre en Irak. Ma préoccupation première était plus le non-respect de la dignité humaine que la violence des images en tant que telle qui, je crois, sont relativement bien contrôlées… Je suis néanmoins preneur d’un débat sur ce thème ».

Le 6 mars, c’est son confrère Paul Ficheroulle, également PS, qui me précise: « …C’est à la demande du Groupe PS que ce débat a été inscrit dans les travaux à venir. Nous avons effectivement réactivé l’idée… (et) sommes demandeurs de poser le débat de façon efficace et en-dehors de toute polémique ».

Enfin, le 14 mars, je reçois la réponse de Jean-Paul Procureur, l’ancien reponsable à la RTBF de Cartes sur table, actuellement député CDH: « Sachez que je suis un chaud partisan de ce débat. Je dis « violence à la télévision » et pas seulement « violence dans les journaux télévisés ». On me répondra qu’il ne faut pas exagérément élargir le débat. Pourtant, je crois qu’il le faut, surtout quand on assiste au déferlement actuel de la violence à outrance sur tous les écrans et à toute heure de la journée. Notamment, ces clips de promotion rassemblant dans un minimum de temps un maximum de séquences sanglantes d’un film ou d’un téléfilm violent, ces diffusions de séries ultra-violentes aux heures de grande écoute, cette banalisation de la violence dans les émissions d’information… ».

Séries problématiques

On comprend le feu sacré qui anime ce troisième correspondant lorsqu’on constate qu’effectivement le contenu des programmes de manière globale évolue sensiblement, sans doute sous la tension des rivalités d’audiences et de la recherche ardue de budgets d’annonceurs. La volonté de programmer de plus en plus de séries dans des créneaux de forte audience en est un exemple significatif. Après la polémique soulevée par la diffusion vers 20H20 sur La Une à la RTBF de Rome, voilà que la présentation dans un même créneau horaire sur RTL TVI de Prison Break pose également problème. En France, le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), après une négociation avec M6, a accepté la classification épisode par épisode. Mais alors que la chaîne privée souhaitait n’intégrer dans la catégorie III (déconseillé aux moins de 12 ans, ce qui veut dire pas de diffusion avant 22H) que 4 épisodes, l’organe de régulation a insisté pour y adjoindre 7 supplémentaires car « leurs scénarios recourent de façon systématique et répétée à la violence physique et psychologique »(2). Pour Stéphane Rosenblatt, directeur des programme de RTL TVI, le choix de la signalétique (chez nous comme en France, ce sont les chaînes elles-mêmes qui sont chargées de le faire) reste subjectif. Il constate que plusieurs pays diffusent en prime time Prison Break, c’est pourquoi il pense que ce qui vient de se décider en France « ne doit pas être un exemple à suivre pour la Belgique »(3). Il voulait sans doute dire… au Grand Duché du Luxembourg où la chaîne s’est délocalisée et où les règles déontologiques à appliquer sont bien plus laxistes. Chez nous, le dossier Prison Break est à l’information, car le CSA de la Communauté française continue de considérer qu’il a autorité sur la chaîne.

Pas un « père la pudeur »!

Si je reviens sur cette régulation de la violence gratuite, il ne faut pas croire pour autant que je sois un père la pudeur! Il me semble que sur les chaînes généralistes, puisqu’elles sont aisément accessibles à tout le monde, il faut tenir compte d’horaires de diffusion et d’avertissements clairs afin de respecter les jeunes et les adultes les plus fragiles.

Par contre, je pense qu’il faut aussi créer des créneaux réguliers destinés à la diffusion d’œuvres de qualité plus dures, plus osées, tout comme la RTBF l’avait fait durant un été à l’instigation de son ancien directeur Gérard Lovérius. Ainsi, le 15/02/2006, lors de mon audition au Parlement, j’ai prôné « la création d’une case hebdomadaire pour diffuser de manière récurrente après 22H des programmes interdits aux moins de 16 ans ». Vu leur horaire de diffusion à moyenne ou faible écoute, ces œuvres risquent de ne pas intéresser les annonceurs, ce qui pourrait remettre en question leur viabilité financière, et donc leur existence même. Pour respecter la diversité culturelle et aussi les publics minoritaires, il me semble indispensable qu’au moins les services publics les programment régulièrement.

(1) Chaque dimanche vers 12H35 sur Arte/France5. Les émissions peuvent être (re)visionnées sur internet.
(2) Voir La lettre du CSA (France) N°203, février-mars 2007, pages 24 et 25.
(3) La Dernière Heure, 03/03/2007.

Confieriez-vous vos enfants au CSA?

Le 24 janvier dernier, un usager s’inquiète auprès du CSA du fait qu’ AB3 diffuse Ça va se Savoir tous les jours depuis le début de l’année 2006 à 20H avec un sigle -12. Or, les émissions ainsi siglées doivent être diffusées après 22H, les vendredis, samedis, jours fériés, veilles de jours fériés et vacances scolaires!

Ce 28 mars, l’organe de régulation ne nie pas que cette plainte est justifiée mais la classe sans suite car, au cours « d’une discussion », le diffuseur lui a indiqué qu’à l’avenir, il emploierait la signalétique –10, selon lui »plus adaptée à l’évolution des mentalités et à la définition des programmes comportant certaines scènes susceptibles de nuire à l’épanouissement des mineurs.. ».

À suivre le diffuseur privé, l’évolution des mentalités est rapide et propice à ses intérêts particuliers. À lire le CSA, on découvre qu’il ne condamne pas les transgressions passées d’AB3 et prend pour argent comptant ses réflexions sociologiques.