Nos médias (N°46 / 10 avril 2007)

« On recherche des papiers faciles à écrire… ». Finalement, l’usager est aussi pigeonné!

Mes lecteurs vont penser que je suis monomaniaque! Déjà dans les années septante, mes papiers faisaient la « une » de Vlan avec des titres tels que Menaces pour la liberté d’expression à la RTB (sans F à l’époque)!

Pour vous rassurer, je vous avouerai que je ne parlais pas que du service public dans ce « toute boîte gratuit ». J’y écrivais en moyenne deux ou trois articles par semaine. À l’époque, il était possible d’y publier des interviews très critiques du ministre de la défense nationale Paul Vanden Boeynants ou du bourgmestre Roger Nols (quand il invitait Jean-Marie le Pen pour parler immigration à Schaerbeek) mais aussi des entretiens avec Don Helder Camara ou René Dumont, etc.

Jeune journaliste, free-lance pas par choix, je collaborai ainsi pendant près de cinq ans à cet hebdo, la somme de ces multiples « piges » maigrelettes constituant une part importante de mes revenus d’indépendant.

Viré sur le champ

Mon ultime collaboration ne fut ni publiée, ni payée. De manière totalement inattendue, je fus viré sur le champ, fin de l’automne 1975! Il faut savoir que Roger de Marneffe, le fondateur de Vlan, possédait également dans son empire une publication destinée aux agriculteurs, Le Sillon. Le rédacteur en chef de cette dernière, Michel Ledent, fut révoqué parce qu’il avait placardé dans le réfectoire de l’imprimerie d’Evere « un tract gauchiste » qui aurait pu influencer les ouvriers! Il s’agissait simplement d’une info pour l’opération 42/60 qui invitait des graphistes à réaliser gratuitement des affiches sur la thématique de la crise économique. Imprimées à quelques centaines d’exemplaires, elles seraient vendues au public au profit d’une bonne cause. Une opération analogue concernant le Chili sous la coupe de Pinochet avait déjà connu le succès récédemment.

Extérieur à ce journal pour lequel je consacrais une part (vraiment) importante de ma vie depuis tant d’années, je n’avais aucune possibilité de contact avec son personnel et je n’ai donc pas été mis au courant de cet évincement. Or, il se fait que j’ai consacré quelques jours plus tard un article à cette opération 42/60. Sa parution me fut fatale. Je n’eus droit à aucune indemnité alors que, comme le notait Pierre Segart, dans Hebdo 75 (13/11/75): « …Hennebert est free-lance, c’est-à-dire qu’il est payé comme un indépendant qui vend un produit: son papier. En réalité, par la régularité de sa collaboration, il faisait partie du personnel du journal ».

Bouffer du CD?

Ce n’est pas par nostalgie que je rappelle ce fait. Plus de trente ans après, mes anciens lecteurs, s’il en reste… sauront enfin pourquoi ma signature a disparu du jour au lendemain. Quant aux lecteurs actuels de Vlan, ils peuvent ainsi peut-être mieux prendre conscience de la radicalité de l’évolution rédactionnelle de ce « gratuit ». Et si j’apporte ce témoignage, c’est l’opération Pigiste, pas pigeon qui m’y incite. En effet, l’Union professionelle des journalistes francophones de Belgique (AJP) développe depuis 2005 une campagne construite sur la durée pour s’opposer à la précarité de plus en plus préoccupante des journalistes indépendants: la recherche de témoignages (souvent anonymes), un livre noir, des séances d’information, des interpellations des différents ministre compétents en la matière, ainsi qu’un colloque qui vient de se dérouler durant deux jours au Vertbois à Liège.

La lecture du Livre noir des journalistes indépendants me confirme que la situation a empiré notamment à cause du fait que tant de jeunes mythifient sur cette profession et que de plus en plus de cycles d’études forment de futurs professionnels qui se retrouvent face à un goulot d’étrangement que stigmatise le titre même de l’une des tables-rondes du récent colloque: « 10 diplômés pour un emploi… on continue? ». La conséquence est immédiate et pas qu’en Belgique! Le 12 mars dernier, dans le supplément Emploi de Libé on pouvait lire le témoignage d’un pigiste français spécialisé en culture: « Les patrons ont bien compris le truc: si je réclame davantage, ils me répondent que derrière moi, il y a plein de jeunes prêts à prendre ma place pour moins cher, des stagiaires à exploiter qui se damneraient pour bosser. Et puis, on me dit: le pigiste a des places de concert et des disques gratos. Sauf que ça ne me nourrit pas, tout ça! ».

1,30 euro net, l’heure!

Alors, bien sûr, comme le laissait entendre, la semaine dernière, Mehmet Koksal dans son Humeur allochtone(1), une partie de la responsabilité de cette situation incombe aux consommateurs qui guident à long terme les agissements des patrons de presse. C’est exact mais à condition que les lecteurs soient informés de cette exploitation. On ne peut pas dire que l’éducation aux médias, quand elle existe, en fasse des choux gras! Voilà pourquoi l’opération actuelle de l’APJ est de salubrité publique. Son livre noir est remarquable. À Liège, devant ses pairs et sans être contredit par eux, Daniel Van Wylick, le directeur général de Rossel, a affirmé qu’à part quelques détails, il trouvait cet ouvrage « bien fait, bien documenté. C’est opportun de lancer ce débat! ».

À titre d’exemple, voilà l’un des nombreux témoignages que recelle le livre, celui d’une jeune pigiste bossant pour l’une des radios de la RTBF: « …J’ai commencé dans le métier, il y a deux mois. Je suis payé 31 euros, que je fasse un seul son ou un billet monté. Le temps passé à la conférence de presse me prend 2 à 3 heures, trajet aller compris. Je mets une heure pour me rendre de chez moi au lieu de montage et ce déplacement-là n’est pas payé. Pour préparer mon sujet avant montage, il me faut 1 heure 1/2, puis 2 heures pour le monter. J’ai donc travaillé 6 à 7 heures pour 31 euros brut. Après mes frais, cotisations et impôts, il me reste 8 euros, soit environ 1,30 euro de l’heure… ».

Si je cite ce témoignage exaustivement, ce n’est pas pour pisser de la copie! Il permet la découverte de l’envers d’un décor qu’on nous romance trop souvent à coup de paillettes. Certains détails complémentaires visent le sordide: l’exploiteur peut même réussir à se faire acheter par sa victime! Valérie témoigne: le pigiste n’est parfois même pas prévenu de la parution de sa collaboration et donc, « …pour établir le relevé de nos piges, nous devons nous abonner à nos frais au journal pour lequel on travaille! ».

Moins d’enquêtes complexes

Ne s’agit-il pas ici d’un article corporatiste qui n’a pas sa place dans cette rubrique qui aborde l’évolution des médias avec un éclairage « usagers »? Que du contraire! Le lecteur est un acteur essentiel de cette comédie (un drame, plutôt). Acheteur et citoyen, il devrait faire valoir ses exigences tant aux producteurs de médias qu’au législateur. Au Vertbois, deux intervenants l’ont stigmatisé. La journaliste québecquoise Christiane Dupont s’est désolée de la situation de la vieille europe comparable à celle de son pays: « Si les journalistes ne sont pas bien payés, ils vont bâcler, allonger la sauce et, surtout, ne pas entreprendre des enquêtes compliquées ». Et Jean-Jacques Jespers (ULB): « Si la presse ne rend plus compte des enjeux, on glisse vers une démocratie spectaculaire où on ne prendra plus en compte que celui qui parle haut ».

En écho, ce témoignage d’Annick publié dans Le Livre Noir: « Ce qui est dur, c’est cette obligation de produire de la quantité. Il m’est arrivé d’avoir, en une semaine, douze à quatorze articles à écrire, certains petits, d’autres plus importants, pour trois à quatre supports différents… On recherche des papiers facile à faire, bien payés, même si ce n’est pas très intéressant. Mais la plupart des commanditaires ne semblent même pas demander qu’on fasse du bon boulot ».

S’il existait une structure qui permettait au public de s’informer et de s’organiser, il est problable qu’à terme les pigistes seraient moins pigeons. En effet, actuellement, ils doivent eux-mêmes s’opposer à leurs (futurs) employeurs. Ce n’est guère facile, même si l’AJP soutient vigoureusement ce combat. Les lecteurs, les auditeurs ou les téléspectateurs n’ont rien à perdre, et sans eux, les médias n’existeraient plus! Ils ont donc les coudées plus franches mais comment agir individuellement? Il conviendrait donc de s’interroger pourquoi il n’existe guère d’associations d’usagers des médias. Quelles balises conviendrait-il de créer pour favoriser leur émergence? Pareil groupe de pression pourrait peut-être rééquilibrer les rapports de force qui se jouent entre travailleurs et patrons de médias. Pourquoi l’AJP ne lancerait-elle pas une réflexion sur pareille thématique?

(1) JDM, 03/04/2007.

Pour en savoir davantage!

Passionnantes à lire, les 104 pages du Livre Noir des Journalistes Indépendants coordonnées par Jean-François Dumont constituent un outil qui permet à tous de découvrir le quotidien des pigistes, des rédactions et des directions des médias. Il s’agit là d’un véritable manuel d’éducation aux médias tant pour les ados que pour les adultes(1).
Sur son site internet, l’AJP tient un bloc-notes qui fait le suivi de cette opération Pigiste, pas pigeon. On y trouve également la relation de toutes les autres initiatives menées par cette association dont l’opération Journalistes en classe ou la publication de sa « lettre » mensuelle: Journalistes(2).

(1) Editions Luc Pire
(2) AJP, Quai aux Pierres de Taille, 37/39 – 1000 Bruxelles. www.ajp.be / info@ajp.be