Nos médias (N°47 / 17 avril 2007)

Michel Drucker: un fan du « qualimat »!

À force de consacrer le plus souvent cette rubrique, semaine après semaine, à un sujet spécifique, nombre d’autres remarques ou de réflexions liées à l’observation quotidienne du fonctionnement médiatique passent à la trappe. Cette semaine, je vous ouvre mon carnet de réflexions. Au menu, cinq thématiques liées à l’actualité.

« Sur des choses limites »

Le 3 avril dernier, Frédéric Taddeï avait consacré Ce soir ou jamais, sa quotidienne culturelle de fin de soirée en direct sur France3, à un débat intitulé « À quoi sert la télé? ».

Sous le regard gourmand de Frédéric Mitterrand, Michel Drucker a conclu cette longue séquence à minuit bien sonné par une déclaration qui me semble aussi éclairante et sans appel que la sentence désormais historique dite du « temps de cerveau humain disponible » prononcée par Patrick Lelay (TF1) en 2004.

Découvrir qu’une personnalité aussi éminente du service public pense ainsi et croit utile de divulguer pareil avis donne à réfléchir. Ainsi, ils savent, ils sont conscients… et ils pratiquent au quotidien l’inverse de leurs convictions! Car jamais France2 ou France3 (pas plus que la RTBF) n’ont créé un « qualimat » fiable et récurrent, ni n’ont eu l’intention d’en diffuser au public les résultats d’une manière appuyée.

Et qu’a donc dit Monsieur Vivement Dimanche? « …Cessons de penser qu’une émission de télévision est bonne parce qu’elle fait du chiffre et rassemble des millions des gens. Essayons enfin d’inclure un élément qualitatif. Il n’y a pas que l’indice de fréquentation! C’est pas parce que les gens regardent qu’ils en pensent du bien. Et si c’était vrai, n’importe quelle pochade, n’importe quelle comédie un peu beauf serait un meilleur programme que les films « La Liste de Schindler » ou « Le Pianiste ». C’est évidemment faux. Ce n’est pas parce que les gens regardent des émissions en masse qu’ils en pensent du bien… La dictature de l’émotion fait qu’il faut vendre et qu’il faut faire de l’audience sur des choses limites ».

Les classements sont-ils naturels?

Au cœur de sa 57 ème année d’existence, Le Ligueur, l’hebdo de la Ligue des Familles, vient d’évoluer dans sa présentation et son contenu. Il est l’un des rares organes de presse qui non seulement parle d’éducation aux médias mais la pratique presqu’à chaque parution de manière concrète et utile.

Las, la nouvelle maquette a éliminé un service qui demandait beaucoup d’espace: les grilles des programmes télé. Or, Le Ligueur était le dernier à pratiquer autrement. Comme le faisait d’ailleurs également jusqu’en juin 1996 Télérama, l’hebdo télé et culturel français de qualité: à savoir, ne pas présenter ces programmes, chaîne par chaîne, mais par heure de diffusion. Cette façon de faire qui pourrait paraître aujourd‘hui « anormale », voire archaïque, ne l’est pas du tout, en fait. A-t-elle été marginalisée parce qu’elle ne va pas dans le sens de la fidélisation aux grands diffuseurs? En tous les cas, ce n’était pas un choix neutre ou mineur: il était ainsi impossible de ne lire que la programmation de la chaîne que l’on aime. Cette façon de faire favorisait la découverte à tout moment puisqu’il fallait choisir entre des dizaines de chaînes différentes dont on ignorerait peut-être même jusqu’à l’existence. Le lecteur choisisait ainsi entre des programmes différents et n’avait pas la possibilité de se calfeutrer dans la programmation de sa chaîne habituelle.

La présentation des programmes publiés dans la presse écrite n’est jamais neutre: les programmes de La Une, RTL-TVI, TF1, France2 et France3 sont présentés en priorité et en détail. Il faut aller chercher plus loin et se munir d’une loupe pour découvrir les propositions concernant La Deux, Club RTL, Arte, TV5, Plug ou France5… Il est vrai que les diffuseurs prédestinent ce choix en donnant eux-mêmes sans beaucoup d’imagination un numéro (…d’ordre?) comme nom à leurs chaînes!

Fait-divers à résonance sociale

Comme RTL-TVI, la RTBF adore placer des faits divers en numéro un dans la hiérarchisation de ses informations.

On peut comprendre que le 19H30 du 9 avril démarre par la relation d’un accident survenu suite à la préparation d’explosifs de pétards par un adolescent qui s’était basé sur des recettes plutôt incertaines découvertes sur internet, pareil reportage pouvant jouer un rôle pédagogique.

Mais est-il admissible de consacrer la « une » du 13H de ce 5 avril à la noyade d’une jeune fille dans la Lesse? Pourquoi ne pas attendre les résultats de l’autopsie et si ceux-ci infirment la thèse d’un simple accident (ce qui ne sera pas le cas dans le présent exemple), alors seulement donner à l’événement le retentissement qu’il mérite? Cette « une » aurait été bien plus utile si elle avait été consacrée à la relation de l’une ou l’autre des initiatives « citoyennes » si souvent ignorées dans nos grands médias.

Lettre à Mr Delusinne

Ce 12 avril 2007, j’écris à Philippe Delusinne, Administrateur délégué de TVI: « Vous savez sans doute que le nouveau contrat de gestion de la RTBF convie celle-ci à mettre en œuvre des dispositifs permettant de préciser au public si les programmes d’information ou d’éducation permanente sont en direct, en différé ou en rediffusion (Chapitre 1, article 16).
On a pu constater l’application de ce principe, le 1er avril dernier, lorsque les deux débats dominicaux étaient consacrés à la découverte d’une « caisse noire » à Charleroi. Olivier Maroy a annoncé, dès le début de l’émission, que son Mise au Point avait été enregistré dans les conditions du direct et qu’il était proposé dans une version non montée.

Ce 8 avril, Pascal Vrébos a également, d’entrée de jeu, indiqué que son Controverse était exceptionnellement enregistré. Ce disant, et pendant une bonne partie de l’émission, était incrusté sur le coin supérieur droit de l’image un « Direct » très voyant en lettres blanches sur fond rouge… De quoi méprendre les téléspectateurs qui n’auraient pas assisté à la déclaration liminaire du présentateur. Le public restera également sur sa faim en ce qui concerne le fait de savoir s’il y a eu montage ou non.

TVI n’aurait-il pas intérêt à préciser publiquement comment il entend informer ses usagers? Pouvez-vous vous engager à ce que TVI s’accorde à annoncer systématiquement au début de ses émissions celles qui sont enregistrées et préciser également ce qu’il en est d’un montage éventuel? ».

Que le débat commence

Maintenant que c’est fini, parlons-en! Ceci afin d’éviter de tomber dans le piège de publier un article critique sur une série d’émissions en cours de diffusion, ce qui s’avère contre-productif puisque cela ne fait que susciter la curiosité de nouveaux téléspectateurs. Ce fut le cas dans d’autres journaux, me semble-t-il, avec la querelle sur les coupures de publicité qui lacéraient la diffusion de la série Desperate Housewives sur TVI ou, tout récemment, les critiques concernant Y a pas pire conducteur.

Cette série présentée par Jean-Louis Lahaye et Maureen Louys pourrait être reconduite la saison prochaine, vu les résultats encourageants de l’audimétrie.

Mais que dit le qualimat? De nombreuses réactions négatives ont été publiées dans les courriers de la presse écrite ou ont été adressées au service de médiation du service public. Caution morale de l’émission, le commandant De Nève, a, quant à lui, regretté publiquement et à plusieurs reprises sa participation. Dans les quotidiens du groupe Sud Presse du 28/03/2007, il explique: « On montre des comportements déviants, avec le risque de les banaliser, ou pire, que certains se sentent autorisés à faire la même chose… Quelque part, on valorise quand même des comportements dangereux… ». Une semaine plus tard, il renchérit dans La Dernière Heure: « Je ne pensais pas qu’il s’agirait de comportement aussi extrêmes… On met en exergue des comportements fautifs dont on fait en quelque sorte la publicité. Et, ce qui me gêne le plus, c’est qu’on rigole de comportements qui peuvent être très dangereux. On aurait pu essayer davantage de faire passer le message. A la place, on montre 10 fous du volant! ». Pour sa défense, Olivier Evrard, le producteur de l’émission, affirme que le but de celle-ci était d’améliorer les mauvais conducteurs (Le Soir, 20/03/2007). Hélas, le lendemain de son « couronnement… » comme pire conductrice du royaume, Liliane répond à la question de savoir si Y a pas pire Conducteur lui a permis de prendre conscience de ses défauts: « Non, pas du tout… c’était plus marrant qu’autre chose » (La Dernière Heure, 11/04/2007).

D’autres avis existent bien sûr. À 20H20, le public a majoritairement envie de se délasser, même sur le service public.

Aussi, pour autant qu’il paraisse récurrent et au risque de lasser, le débat doit pourtant continuer d’avoir lieu. À quoi sert la dotation? Comment et en quoi la RTBF doit-elle se différencier des chaînes privées? Quelles sont ses priorités, ses spécificités? Et celles-ci doivent-elles se concrétiser au prime-time ou en fin de soirée, avec ou sans des moyens financiers équivalents à ceux qu’engloutissent jeux et divertissements?