Nos médias (N°43 / 20 mars 2007)

Une télé qui restaure la confiance

À Namur, plus de deux cents personnes ont consacré huit bonnes heures de « leur samedi » à envisager concrètement, et utopiquement, une autre manière de concevoir le rôle de la télévision, à l’invitation de Télévision du Monde, le 3 mars dernier(1).

Alors que la « folle du logis » aime tant se pâmer devant son miroir, multipliant les émissions qui scrutent soit-disant son évolution, aucune chaîne généraliste de la Communauté française n’a jugé utile de relater cet événement pour le moins inédit et d’envergure. Il est vrai que c’était le week-end où il convenait absolument de poursuivre la narration émotionnelle des feuilletons de la semaine consacrés aux cinq enfants assassinés par leur mère à Nivelles ainsi qu’à la recherche du tueur d’un adolescent en plein Carnaval de Binche. Il devient ahurissant (et inquiétant) de constater combien pareils faits-divers hélas tragiques mais qui ne présentent pas un sens sociologique inédit ou particulièrement représentatif monopolisent de plus en plus de temps d’antenne dans les JT et les débats politiques du dimanche midi tant à la RTBF que chez sa concurrente privée(2).

Télés locales, internet…

Et pourtant, les débats de Namur furent instructifs à plus d’un titre. Objectif: créer une chaîne pour différents types de programmes ignorés par les diffuseurs actuels et qui, pourtant, correspondent aux attentes d’une partie de la population. Aucun moyen financier pour ce faire n’est rejeté à priori: autofinancement, recours à la publicité (dans le public, on reconnaissait des représentants de ce secteur) ou aux aides officielles (l’organisation de cette réunion a été soutenue par une aide européenne). Par contre, il est plus ardu de s’accorder sur la façon de diffuser ces programmes. Pourquoi ne pas négocier des espaces sur les télévisions locales? Ou peut-être s’attacher à la toile , parce que « les jeunes restent plus longtemps sur internet qu’à la télé » constatait précisément l’un des plus jeunes participants.

Audimétrie inadéquate

Trois idées se sont imposées au cours de ces multiples prises de parole et échanges d’expériences émanant tant de spécialistes que d’usagers.

Jean-Jacques Jespers de l’ULB expliqua que l’audimétrie était destinée uniquement aux publicitaires et n’était pas l’outil de mesure adéquat pour évaluer les besoins du public. Il rappela qu’il existe trois types de téléspectateurs: ceux dont le poste reste allumé trois heures et plus par jour (40% de la population), ceux dont la consommation quotidienne se limite à 2 ou 3 heures (30%) et ceux qui regardent peu la télévision, mais souvent de manière volontariste et sélective (30%). Les petites boîtes noires qui servent à composer le panel ne sont en fait distribuées qu’auprès des téléspectateurs de la première catégorie. Ils sont en effet les seuls à accepter cette intrusion dans leur vie privée car ils la trouvent valorisante. La plupart d’entre-eux sont des gros consommateurs (voiture, cosmétiques, etc.) et préfèrent regarder les émissions à forte audience. Ils s’intéressent davantage aux chaînes privées qu’à la RTBF!

Or, ce sont ces résultats partiaux d’audience que le public prend pour argent comptant puisqu’ils sont publiés quotidiennement par la presse écrite. Cette information, pourtant connue de nombre de professionnels, fit l’effet d’une bombe et plusieurs participants y firent référence dans leurs interventions, ce qui permit à l’avocat André Servais, lors de la synthèse, d’affirmer que « La majorité de nos concitoyens ignorent comment fonctionne la télévision et il y a là un travail important de pédagogie à mener ». Ce constat amère démontre une fois de plus que nos responsables politiques préfèrent faire régulièrement référence à la nécessité de mener un travail d’éducation aux médias plutôt que de lui donner les moyens de se développer sur le terrain.

Dépasser le sentiment d’impuissance

Le professeur de l’ULB conclut en confirmant qu’il n’existait qu’une télévision de l’offre et non de la demande. Le public n’a que la possibilité de préférer tel ou tel programme élaboré par les directions des chaînes, le plus souvent les yeux braqués sur les analyses d’audiences.

Mais les usagers ont peut-être d’autres souhaits. Où peuvent-ils les exprimer et les faire prendre en compte? À Namur, se dégageait ainsi de manière insistante une autre constante, amorcée par l’intervention d’Arnaud Zacharie, directeur de recherche au CNCD: « Les télévisions devraient davantage mettre en avant des dynamiques de terrain pour éviter de propager le fatalisme ». Il n’est guère question ici de ce besoin un peu guimauve qui consisterait à se voiler la face en exigeant des médias qu’ils ne privilégient que des tranches de bonheur! Une travailleuse sociale témoigne: « Je pense qu’il existe autant d’informations positives que de négatives. Mais celles-là sont moins sujettes à des scoops! Dans les écoles de journalisme, on surexpose le négatif, le malheur. Les nouvelles positives sont pourtant excitantes! Ah, tourner le bouton des infos avec bonheur… Ce qui nous manque cruellement, ce sont des JT qui donnent envie au récepteur de se bouger, mais ceci est sans doute de l’ordre du politique ». Ayant planché avec une dizaine de ses confrères sur ce projet Télévision du Monde, une enseignante expliqua qu’elle se sentait particulièrement concernée: « Il faut réenchanter les générations à venir. Apprendre doit être un plaisir et des programmes audiovisuels doivent y aider ». Ce besoin de dépasser le sentiment d’impuissance est tel que Reporters d’Espoirs (voir: www.reportersdespoirs.org) a créé un site qui regroupe les initiatives prises en ce sens: « L’information est trop anxiogène car elle est rarement porteuse de solutions. Nous avons l’ambition de donner au public l’envie d’agir »(3).

Les panels citoyens

Qui dit télévision de la demande, dit également autre façon de percevoir les besoins, les intérêts du public, autre manière d’y impliquer les citoyens également. Benoît Derenne, le directeur de la Fondation pour les Générations Futures, a détaillé sa pratique des panels citoyens. À quoi bon tirer au sort des téléspectateurs et leur demander ce qu’ils pensent de la télévision? N’en connaissant ni les coulisses, ni les objectifs, ils peuvent difficilement ne pas relayer de manière inconsciente les mots d’ordre ou les commentaires des maîtres de l’audiovisuel! Il convient dès lors de choisir au hasard un échantillon relativement limité de citoyens non organisés (non représentatifs d’une association, par exemple). Ces membres du panel recevront une information équilibrée sur le fonctionnement et les enjeux du secteur d’activité à propos duquel ils sont sensés s’exprimer. Au cours de cette « formation », les candidats pourront choisir d’auditionner tel ou tel « spécialiste/ témoin » de leur choix. Pendant leur délibération, ils seront amenés à confronter leurs différents points de vue pour tenter de s’accorder sur un « avis de recommandation ».

Cette façon de procéder pourrait permettre aux promoteurs de Télévision du Monde de se faire une idée plus précise de besoins qu’ils pourraient couvrir, ce qui leur permettrait d’éviter de devenir le patchwork des aspirations des associations ou des producteurs audiovisuels à la recherche de nouveau lieux de diffusion.

Le panel citoyen tel qu’envisagé par Benoît Derenne devrait intéresser la direction de la RTBF, si celle-ci voulait vraiment créer un « qualimat ». Regardera-t-elle sur Arte Belgique, ce mercredi 21 mars à 23H15, l’émission Quai des Belges qui est consacrée au cinquantième anniversaire de la signature du Traité de Rome? Les débats y seront, en effet, animés par des citoyens belges ayant participé à l’un de ces panels concoctés par la Fondation pour les générations futures (voir: www.fgf.be).

(1) Voir également JDM N°309 (27/02/2007). Télévision du Monde, rue Fosséprez 5, 5330 Assesse.
Site: www.televisiondumonde.be
Courriel: tdm@televisiondumonde.be
(2) Vers l’Avenir du 05/03/2007 parle d’un: « …Ça va se Savoir (NDRL: l’émission d’AB3) cauchemardesque avec des gens, sur une vraie tragédie ». Le Monde du 08/03/2007 interviewe Marc Lits (UCL): « La couverture longue, répétitive, fruit d’une surenchère entre médias, entraîne une surexposition des faits divers et donc une attention de plus en plus grande pour ceux-ci ».
(3) Ce 8 mars 2007, dans le courrier des lecteurs de La Libre Belgique, Florence Paul interpellait les médias et le JT en particulier: « Certes, on ne peut se voiler la face devant l’indéniable montée de la violence mais ce déballage excessif banalise la situation… ».