Nos médias (N°42 / 13 mars 2007)

Un avenir lézardé pour les « Niouzz »?

C’était une époque où la RTBF était encore dirigée par des journalistes et non par des technocrates. Ils dévoilaient plus facilement en public la nature et les limites de leur travail. Ce matin-là, l’administrateur général Christian Druitte expliqua au journal parlé de 07H00 pourquoi il envisageait de créer un journal télévisé du matin: « Il faut saturer les possibilités que nous donne la publicité. Il faut encore aller chercher pour 200 millions (de BEF) et chaque franc sera le bienvenu. Il faut ouvrir d’autres créneaux. Par exemple, la télé du matin »(1).

C’est à cause de ce JT du matin sur lequel la direction ertébéenne voulait catalyser son énergie que Les Niouzz attendirent près de trois ans pour naître le 13 mars 2000.

Une conquête de la société civile

Au moment où l’on célèbre leur septième anniversaire, il faut rappeler que le secteur associatif et plus de 150 personnalités sociales, culturelles ou politiques durent tenir la pression pendant tout ce temps pour qu’enfin trois ministres, Laurette Onkelinx (PS) Corinne De Permentier (MR) et Jean-Marc Nollet (ECOLO), imposent via le contrat de gestion ce projet au service public. Il a fallu se battre non seulement pour que le journal télévisé des enfants existe, mais également pour qu’il soit quotidien et, surtout, pour qu’il dépende du secteur de l’information plutôt que celui de la jeunesse.

Il constitua le volet le plus positif de toute une série de mesures qu’il fallait mettre en place pour s’opposer à la prolifération de la violence gratuite sur le petit écran et, d’autre part, sa création s’avéra particulièrement indispensable pour permettre aux enfants de décoder leur quotidien ailleurs que dans le JT des adultes, au moment de la découverte des corps des enfants assassinés ou lors de l’évasion de Dutroux qui, à l’époque, fut annoncée aux enfants qui regardaient Bla-Bla par un avis défilant au bas de l’écran!

« Jeunesse » et non « enfants »!

Le précédent contrat de gestion de la RTBF prévoyait pour les années 2002 à 2006: « L’Entreprise diffuse et produit en télévision un journal d’information générale d’au moins 6 minutes spécifiquement destiné aux enfants, du lundi au vendredi minimum, sur la période allant de début septembre à a mi-juin, hors vacances scolaires. Ce journal est rediffusé deux fois le lendemain à heures fixes pendant les heures scolaires » (chapitre 2, article 7). En outre, l’une de ces diffusions devait comporter « la traduction gestuelle » pour les sourds et malentendants (chapitre 10, article 25).

Les nouvelles obligations valables de début 2007 à fin 2011 indiquent que: « La RTBF programme et diffuse en télévision un journal d’information générale spécifiquement destiné à la jeunesse, diffusé du lundi au vendredi au minimum, hors vacances scolaires, selon un horaire approprié » (chapitre 2, article 17).

Le concept plus vague de « jeunesse » (temps de vie entre l’enfance et la maturité) qui remplace le mot « enfant » pourrait-il à terme permettre à la RTBF de diffuser de la publicité autour des Niouzz puisque la règle des 5 minutes ne vise que « les émissions SPÉCIFIQUEMENT destinées aux enfants de moins de 12 ans »(2)?

Autre constat: la durée de l’émission et les horaires de diffusion sont moins précisés que par le passé.

Enfin, concernant la traduction en langue des signes, le nouveau contrat de gestion précise plus globalement: « À destination du public sourd et malentendant, la RTBF garantit un accès au journal télévisé de début de soirée avec traduction gestuelle et au journal d’information générale spécifiquement destiné à la jeunesse avec traduction gestuelle sur une plate-forme de diffusion appropriée, tel Internet ou d’autres canaux télévisés; jusqu’au moment où ces journaux avec traduction gestuelle seront effectivement accessibles et lisibles sur cette plate-forme de diffusion appropriée, elle en poursuit la diffusion en début de soirée sur l’une des chaînes de télévision généralistes; une fois cet accès garanti, elle maintient la diffusion de ces mêmes journaux télévisés avec traduction gestuelle sur une chaîne de télévision généraliste, mais les diffuse en différé » (chapitre 8, article 27).

Si l’on lit attentivement ce paragraphe, on serait en droit d’attendre qu’actuellement la RTBF propose en soirée une version des Niouzz avec une traduction en langue des signes, ce qui n’est pas le cas.

En 2000, quatre diffusions étaient prévues: à 17H59 et 19H10, puis le lendemain matin (à destination des écoles), à 09H00 et 11H00. À l’heure actuelle, restent trois diffusions sur La Deux: à 17H45, et le lendemain à 09H00 et 09H30 (cette dernière étant assortie de la traduction).

Et pourtant Les Niouzz méritent la meilleure exposition dans les grilles de la RTBF! Car l’émission fidélise également un public d’adultes qui n’arrivent pas à décoder le 19H30. Quant à sa mini équipe (faute de budgets suffisants…ce n’est pas C’est du Belge!), même après sept ans de services, elle continue d’innover: une série sur les droits de l’enfant dans dix pays(3), la séquence sur l’actualité des jeunes en Flandre(4), etc.

(1) La Première, le 24/06/1997.
(2) Le 19/04/2006, en réunion publique du CSA, la RTBF a expliqué qu’elle avait introduit de la pub autour de La Deuj parce que c’est un « programme destiné au jeune public » et, pour elle, un « programme jeunesse » n’est pas un programme destiné aux enfants. Cet argument n’a pas été validé par le CSA, néanmoins la RTBF a osé l’utiliser… Le reprendra-t-elle maintenant que les textes sont encore moins précis?
(3) Du 19 au 23 mars: Haïti et le droit au développement; du 23 au 27 avril: le Burkina Faso et le droit de vivre décemment.
(4) Chaque jeudi.

Arrêt de la séquence « environnement »:
Plus de sponsor? À la trappe.

Christophe Delstanches, le plus ancien des animateurs des Niouzz, présentait la « rentrée » de septembre dernier du JT des enfants en annonçant notamment que: « La séquence environnement passera à la trappe faute de financement ministériel cette année. Au revoir Rudy et Renaud. Dommage! »(1).

Ses propos viennent d’être recadrés par le nouvel œil de la direction, Stéphane Delhougne, récemment nommé responsable des Programmes Jeunesse(2). « La séquence Environnement s’est éteinte parce qu’on avait fait le tour du sujet » (3). Cette déclaration semble particulièrement irresponsable en période de réchauffement climatique. C’est à se demander si le menu du JT destiné à (in)former la nouvelle génération dépend non pas d’un projet éditorial mais bien de sources de financement externes à la RTBF.

L’aveu de Delstanches illustre clairement l’influence que peut avoir un ministre, et ses aides financières, sur l’importance d’une prise en compte de telle ou telle thématique. Pourtant, la Charte de l’identité et des valeurs de la RTBF indique clairement que ses programmes « sont conçus en dehors de toute ingérence extérieure ». Ici, en l’occurrence, elle est politique et financière. En fait, la rubrique Environnement, petite séquence quotidienne jouée par deux acteurs comiques, fut programmée aussi longtemps que le ministre de l’écologie wallonne proposa une aide financière, ce qui lui permettait non pas d’influencer le contenu même de la séquence mais bien de voir le nom de son ministère apparaître chaque jour dans le générique. Le fait de savoir si la rubrique quotidienne des Niouzz devait avoir pour thème l’écologie, la santé, l’éducation aux médias ou la citoyenneté n’a donc jamais été un choix journalistique.

Il y a une solution

Déjà en 2001, lorsqu’il fut auditionné le 8 février au Parlement pour l’élaboration du contrat de gestion précédent, Jean-Pierre Gallet, alors directeur de l’information à la RTBF, était conscient de ce danger et déclarait: « Je pense que le financement alternatif des Niouzz devra cesser ». L’Association des téléspectateurs actifs (ATA) prôna un point de vue analogue auprès des parlementaires, le 7 mars 2001: « Le parrainage politique menace l’indépendance éditoriale de la RTBF. Si les responsables politiques considèrent qu’elle n’a pas assez d’argent pour mener à bien ses missions, qu’ils évitent donc de proposer des parrainages alternatifs qui dérégulent le service public et qu’ils acceptent plus logiquement d’augmenter d’autant la dotation » (4). Cette conclusion de l’ATA était impraticable à l’époque car, seule, la Communauté française finançait la RTBF et, donc, les aides complémentaires mais indirectes des régions devaient passer par du « sponsoring politique » d’émissions ou de séquences précises. Depuis, le Plan Magellan a ouvert le financement du service public également aux gouvernements Wallon et Bruxellois et donc, aujourd’hui, la proposition de feu l’ATA deviendrait praticable, s’il y avait une volonté politique en ce sens et, surtout, si les journalistes de la RTBF se préoccupaient davantage de cette atteinte larvée à leur liberté de travailler, via leurs différents syndicats et leur Société des Journalistes.

(1) Télémoustique, 13/09/2006.
(2) Il succède à Marianne Nihon, rétrogradée après une dizaine d’années de loyaux, et efficaces, services. Sa vision très « service public » du choix des programmes pour enfants n’étant probablement plus en phase avec les desseins de la direction actuelle.
(3) Le Soir, 02/03/2007.
(4) Voir Comment Télez-Vous? N°61, pages 15 et 16