Nos médias (N°37 / 6 février 2007)

Va-t-on tirer toutes les leçons de « Bye Bye Belgium »?: l’après 13 décembre

Ce 31 janvier, pendant plus de huit tours d’horloge, une centaine d’étudiants et de très nombreux interlocuteurs du monde médiatique ou politique ont bourdonné dans l’auditoire Socrate 11 de Louvain-la-Neuve pour tenter d’analyser la portée et les conséquences de Bye bye Belgium, le faux JT que la RTBF a programmé le 13 décembre dernier.

C’est l’Observatoire du récit médiatique et l’Ecole de journalisme de Louvain qui furent les maîtres d’œuvre de ce colloque (www.comu.ucl.ac.be/ORM) et ils nous annoncent déjà qu’ils proposeront les résultats de ces travaux dans un livre à paraître fin mars 2007 aux éditions Couleur livres (www.couleurlivres.be).

Y-a-t-il eu faute professionnelle? Et si oui, quels enseignements en tirer? Pour sa défense, la RTBF affirme que ce mélange des genres peu déontologique, que ce recours spectaculaire à la fiction-réalité était indispensable pour réintéresser le public à un débat politique en cours, celui du processus d’approfondissement de la réforme de l’Etat. La soirée du 13 décembre était-elle l’amorce d’un profond travail d’éducation permanente à long terme ou un coup d’éclat d’un soir pour faire parler du service public et revigorer son audimat? Pierre Marlet, responsable de ce projet Bye Bye Belgium au sein de la RTBF, affirme ignorer si oui ou non lors de l’élaboration du programme du 13 décembre, il avait été prévu, dans la foulée de celui-ci et jusqu’aux élections, la programmation d’une série d’émissions faisant le suivi… Il est donc probable que ce n’est qu’après coup, pour tenter de répondre aux critiques, que pareil objectif éditorial a été décidé et Yves Thiran, directeur de l’information et de l’éthique, l’a annoncé: « Faites-nous confiance: on a des projets pour aborder l’institutionnel dans les mois qui viennent ».

Une avancée, deux statu quo…

Cette option correspond d’ailleurs à la proposition exprimée par Gilles Mahieu, le directeur de cabinet de Fadila Laanan, la ministre de l’audiovisuel: il souhaite que la RTBF continue son travail de fond sur l’évolution de notre pays. Il espère par ailleurs qu’elle développera sa programmation concernant l’éducation aux médias, tous publics confondus.

Ce point éveillera le scepticisme de Jacques Liesenborghs qui connaît bien la cuisine intérieure de la RTBF puisqu’il a participé de manière rebelle pendant de nombreuses années à son conseil d’administration en tant de vice-président: « La RTBF a renâclé jusqu’à présent alors que l’éducation aux médias devrait être l’une de ses missions majeures! ». Et, effectivement, aucun projet, ni financement précis n’ont été détaillés aux participants de ce colloque.

Par contre, le principal acquis de l' »après13 décembre » semble être l’imminente création du Conseil de Déontologie Journalistique attendue depuis plus de 5 ans. Au Parlement, le 21 décembre dernier, la ministre Laanan annonçait son soutien en termes de financement pour ce projet. Au colloque de Louvain la Neuve, Yves Thiran confirma une participation financière conséquente de la RTBF qui se faisait attendre depuis plusieurs mois et les différents interlocuteurs ont affirmé leur volonté de trouver rapidement des solutions aux derniers problèmes qui se posent dont la répartition des compétences pour les médias audio-visuels entre ce CDJ et le Conseil supérieur de l’Audiovisuel (CSA).

La majorité des intervenants (Benoît Grevisse, Alain Vaessen, Yves Thiran, Pierre Delrock, etc.) furent d’accord sur un point particulièrement concret: l’avertissement annonçant aux téléspectateurs la nature du programme avait été insuffisant (1). Et pourtant, lors de ce colloque, personne n’envisagea de solution pour remédier à pareille carence qui ne concerne bien entendu pas que le cas ponctuel de Bye Bye Belgium. Probablement que ce thème embarrasse l’ensemble des diffuseurs! Il ne faudrait donc surtout pas se limiter à la demande d’un avis au CSA car celui-ci sera élaboré essentiellement par des représentants de ces chaînes et de leurs alliés (par exemple: les régies publicitaires)! Sur ce thème, il conviendra donc au gouvernement de statuer indépendamment du lobby professionnel. On doit espérer qu’il en sera ainsi puisque la ministre Laanan a laissé entendre à plusieurs reprises depuis le 13 décembre dernier qu’une régulation plus précise de la signalétique devrait s’envisager.

(1) Nous avons consacré la semaine dernière un dossier de 4 pages à cette thématique: voir Chronique N° 36 (JDM du 30/01/2007).

Quatre prétextes fallacieux!

Bye Bye Belgium devait être présenté au cours de la soirée de clôture « fiction et réalité » du FIPA, le Festival international des programmes audiovisuels de Biarritz. Jean-Paul Philipport, administrateur général de la RTBF, a interdit en dernière minute cette projection. Pour lui, « Cette décision de la RTBF n’est en rien un acte de censure », pour quatre motifs pour le moins ambigus!

D’abord, « la direction » n’avait pas donné son autorisation à cette diffusion public. Bravo à la désorganisation interne de notre service publique car les représentants du FIPA possèdent une copie Beta SP obligatoirement fournie par la RTBF et on imagine mal qu’ils ne disposaient pas d’un feu vert d’un responsable ertébéen (peut-être pas le grand chef!) pour s’autoriser l’annonce de cet événement dans leur catalogue (page 21) qui est imprimé plusieurs semaines avant la projection!

Ensuite, Mr Philippot ne souhaite pas accroître les retombées médiatiques de cet événement à l’étranger « sans qu’un travail didactique adéquat puisse accompagner (sa) diffusion ». N’oublie-t-il pas qu’une intervention d’Hugues Le Paige était prévue par le FIPA? Mais l’ancien journaliste de « la grande maison » prône une conception différente du rôle du service public que celle affichée par l’actuelle direction…

L’argument selon lequel il serait prudent de suspendre toute présentation publique car l’émission « fait actuellement l’objet d’une procédure administrative devant le Conseil supérieur de l’audiovisuel pour diverses infractions aux législations » ne tient pas puisque, contacté sur ce cas concret, le CSA nous rappelle « qu’il n’est compétent que pour la radiodiffusion et chacun peut diffuser ce qu’il veut, en assumant après ses responsabilités ».

Enfin, pendant l’actuelle campagne pour les élections du 10 juin prochain, la diffusion de ce programme serait « difficilement compatible avec la nécessaire neutralité que la RTBF se doit d’avoir »! On est curieux de découvrir quel texte juridique empêcherait à la RTBF de diffuser ce documentaire qui, selon l’administrateur général: « a posé avec vigueur et intelligence d’importantes questions sur le processus d’approfondissement de la réforme de l’Etat belge »! Pour rappel, le FIFA se déroule à Biarritz et ne s’adresse pas aux électeurs belges…

Mais pourquoi donc la direction de la RTBF tient-elle donc tant à bloquer toute présentation publique de ce programme? Serait-il moins irréprochable qu’elle ne le prétend?