Nos médias (N°39 / 20 février 2007)

RTBF: la fin des « émissions » de médiation?

C’est à la fin de chaque mois que la RTBF propose ses programmes mensuels fourre-tout de médiation et d’éducation aux médias. En radio, il s’agit de Médias Première animé par Sophie Moens, le dernier vendredi du mois de 10H00 à 11H30 sur La Première. Et en télévision: Décode présenté par Vincent Godfroid le dernier samedi du mois de 12H20 à 12H45 sur La Une. Les prochaines sont annoncées pour ces 23 et 24 février(1).

Depuis ce 1er janvier, les obligations de la RTBF sont devenues plus floues en ce qui concerne ses émissions de médiation.

Comparer les textes est éclairant. Dans le contrat de gestion couvrant 2002 à 2006, la règle était exprimée de manière succincte et précise: « Tant en radio qu’en télévision, l’Entreprise produit et diffuse au moins dix fois par an une émission de médiation dont l’objectif est de répondre aux interrogations et réactions de son public ».

Le texte désormais d’application jusqu’à fin 2011 est plus bavard et évasif: « La RTBF tant en radio qu’en télévision, programme et diffuse régulièrement , selon des périodicités décidées par son conseil d’administration, un programme et, offre à la demande dans la mesure du possible, des contenus audiovisuels, de médiation et de relations avec les publics, dont l’objectif est notamment de répondre aux interrogations et réactions de ses publics ». Il s’agit de l’article 24 intitulé « Objectifs en matière de médiation et de relations avec les publics » extrait du chapitre IV « Missions en matière d’éducation permanente ».

Est-ce grave, docteur? Oui, car au fil des années, la RTBF a affadi progressivement le contenu de ses émissions de médiation, et donc a tenté d’appliquer au minimum ses textes réglementaires. Dès lors, si les nouvelles obligations sont encore moins contraignantes, on peut craindre le pire. Ce fait témoigne que le gouvernement n’a pas tiré les leçons d’un passé récent.

Médiation sans public!

Dès qu’en juin 2003 Jean-Jacques Jespers met fin à sa coordination pendant deux années de Qu’en Dites-Vous? , l’émission passe d’hebdomadaire à mensuelle et surtout en sont éjectés les auditeurs et les téléspectateurs qui interpellaient sur le plateau les responsables du service public dans les conditions du direct (sans montage). Depuis, ces émissions ( Qu’en Dites-Vous? présentée par Françoise de Thier auquel a succédé depuis novembre 2005 Décode animé par Vincent Godfroid) se font sans la présence du public, sinon par le biais de petites capsules d’interviews dont la diffusion sert d’amorce aux déclarations des responsables « maison ». Ainsi, plus aucun droit de réplique n’est possible(2). En radio, la présence des usagers en studio est également bannie. Du temps de Jespers, le dernier mot de l’émission revenait toujours au public.

Françoise de Thier, la coordinatrice du service de médiation de la RTBF, affirmait à ce sujet qu’elle n’était pas « partisane de la confrontation directe entre téléspectateurs et producteurs, car on verse souvent soit dans l’autoflagellation, soit dans l’autojustification »(3). Pourtant, la septantaine d’émissions réalisées en deux saisons par son prédécesseur a prouvé le contraire et c’est l’inverse également de ce qui se passe dans les émissions de médiation de France2 (L’Hebdo du Médiateur – diffusé chaque samedi dans la foulée du 13H sans coupure pub – a démarré en septembre 1998 et a servi au départ de modèle à Qu’en Dites-Vous?) ou de France3 (la mensuelle Votre Télé). En fait, c’est le principe même de la médiation amorcé sous l’ère Christian Druitte qui a été cassé par son successeur Jean-Paul Philippot(4) à l’occasion du départ de Jespers. Ce dernier, lors du bilan de sa 50ème émission, constatait: « L’émission a permis de réveiller et d’exprimer une certaine culture de la responsabilité à l’égard des usagers. Mais les choses ne se font que progressivement. Le fait de répondre aux demandes ou l’idée qu’on ait pu se tromper, par exemple, n’allait pas de soi. La bonne volonté est devenue réelle »(5). Dans cet entretien, il ne fait pas mystère que, sans des obligations clairement définies par le gouvernement, le service public se passerait bien volontiers de pareilles émissions: « La bonne volonté ne suffit pas à faire de « Qu’en Dites-Vous? » une priorité programmatique de la RTBF. On agit avant tout sous la contrainte du contrat de gestion ».

On constate dans Décode que les interventions du public présentées sous forme de brefs témoignages filmés ou par la mise en exergue d’extraits de lettres ou de courriels sont souvent sélectionnées que pour amorcer un grand dossier récurrent (la présence du sport à la télé, les raisons de diffuser des images de violence non gratuite dans les JT, les dangers de l’internet, etc.) ou pour développer des thématiques autopromotionnelles (annonce de séries bientôt diffusées à l’antenne, lancement d’un nouveau projet, etc.). Décode n’aborde que très rarement nombre de témoignages reçus à la RTBF qui posent des problématiques moins consensuelles ou proposent des remarques isolées (et parfois pertinentes).

Sans diffusion des appels téléphoniques !

En radio, l’émission mensuelle de médiation connut des horaires variés, ce qui ne facilita pas la fidélisation du public. Elle ne permit pas non plus aux auditeurs de s’exprimer en direct à l’antenne sauf durant quelques mois… lorsque la RTBF considéra que sa rubrique quotidienne d’appels des auditeurs Questions Publiques (diffusée à la fin de Matin Première, vers 8H40 sur La Première) pourrait lui servir de port d’attache dix fois par an. Bien entendu, il ne s’agissait pas de médiation: c’était simplement un Questions Publiques de plus consacré à une thématique audiovisuelle. Le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) a d’ailleurs condamné la RTBF pour cette pratique: aucun élément distinctif ne permettait au public de savoir qu’il avait affaire à l’émission de médiation: « … Ni titre particulier, ni programmation prévisible pour l’auditeur, ni présence du médiateur… » (décision du CSA datée du 10/05/2006: voir www.csa.be).

Suite à cette récente remise au pas, la RTBF a recréé depuis janvier dernier sa énième nouvelle émission de médiation. Il s’agit de Médias Première animée par Sophie Moens, le dernier vendredi du mois de 10H00 à 11H30 sur La Première. À l’écoute de la première émission de janvier, on découvre à nouveau que la diffusion des coups de téléphone ou la présence en studio d’usagers ne sont pas prévus. L’animatrice propose quelques résumés des appels ou des courriels mais aucun droit de réplique n’est envisagé pour les auditeurs. La place naturelle de ceux-ci en studio est squattée par les autorités ertébéennes (on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même) et par l’une ou l’autre caution universitaire, etc. L’évolution de la RTBF serait-elle le seul sujet de société que le service public aurait peur de voir commenté librement sur ses antennes par son public chéri?

« De Profundis »?

L’autre manière subtile d’anéantir cette obligation « de concilier, réconcilier » (comme le définit Le Petit Robert) récepteurs et émetteurs des programmes fut d’introduire un deuxième objectif, à savoir l’éducation aux médias, dans des « émissions » que le contrat de gestion 2002-2006 considérait comme consacrées à la médiation, et donc pas à autre chose! Bien entendu, il est aussi impératif de s’occuper de cette autre thématique mais pas pour diluer la première!

Cette évolution, Vincent Godfroid la dévoile lorsqu’il présente à la presse Décode: « On ne s’arrête pas à la médiation pure et dure… Nous allons prendre le recul nécessaire pour analyser l’actualité au travers des médias. Il nous semblait intéressant d’adjoindre un volet d’éducation aux médias »(6). Cette formule mixte qui assèche la médiation au profit d’une vaste réflexion sur l’actualité médiatique, généralement sans conséquence concrète pour les émissions de la RTBF, est désormais également le nouveau leit-motiv de Médias Première.

Ces dérégulations ont été dénoncées lors des travaux parlementaires axés sur la préparation du nouveau contrat de gestion de la RTBF. Les résultats de ceux-ci ont été transmis à Fadila Laanan, la ministre de l’audiovisuel. Elle n’en a visiblement pas tiré leçon et donc c’est volontairement qu’il a été donné un coup fatal aux émissions de médiation. L’introduction d’un « notamment » et l’utilisation de termes plus vagues pour exprimer l’idée d’une « émission » de médiation telle qu’elle était prévue clairement dans dans le précédent contrat de gestion mènent à une obligation décidément plus floue (et tous les mots du contrat de gestion sont examinés à la loupe par le service juridique ertébéen!). La fréquence minimum de dix émissions par année disparaît au profit d’une périodicité décidée par le diffuseur lui-même! De plus, un texte complémentaire du nouveau contrat de gestion peut permettre à la RTBF d’élaborer une savante tambouille médiation-éducation aux médias-initiation à la consommation publicitaire: « La RTBF, tant en radio qu’en télévision, accorde une attention particulière aux questions relatives à l’éducation aux médias et à la consommation publicitaire, en ce compris par des séquences spécifiquement destinées aux enfants et aux adolescents. À cette fin, la RTBF programme et diffuse régulièrement , selon des périodicités décidées par son conseil d’administration, des programmes et des séquences, et dans la mesure du possible, offre à la demande, des contenus audiovisuels et des séquences répondant à ces objectifs ».

Mais pourquoi donc pareil « De Profundis »? Une hypothèse: il devenait insupportable de permettre au public de marquer publiquement son opposition aux multiples dérégulations du service public d’autant plus qu’à l’avenir celui-ci devra davantage flatter les annonceurs puisqu’il pourra (si les parlementaires donnent prochainement leur feu vert) engranger beaucoup plus de rentrées publicitaires. Un euro est un euro et donc, l’évolution des programmes devra en tenir compte…Alors que face à cette pression publicitaire accrue, n’aurait-il pas justement fallu fortifier le contre-pouvoir des usagers?

Remarques d’usagers sans réponse!

Lorsqu’un avis est sélectionné et présenté dans Décode, il n’est pas rare qu’aucune réponse précise n’y soit apporté, ce qui est quand même un comble pour un programme qui est monté.

Ainsi, lorsque les émissions pour enfants passent à la trappe durant la retransmission de la dernière Coupe du Monde, le mensuel télé de la médiation affiche l’avis de Marie Henaiet de Neuville: « Les enfants sont complètement oubliés! Je fais remarquer que sur La Une, au même moment, ce sont des séries sans intérêt »(7). En cœur, Yves Bigot, directeur des Antennes, et Michel Leconte, chef de la rédaction des Sports TV, répliqueront qu’ils connaissent beaucoup d’enfants qui aiment bien le foot mais personne se réagira à la suggestion de rapatrier durant ce mois-là Bla-Bla et Les Niouzz sur La Une à la place de certains feuilletons. Dans une véritable émission de médiation, pareille légèreté aurait été évitée puisque la téléspectatrice de Neuville aurait certainement réinterpellé la hiérarchie ertébéenne.

À cette autre téléspectatrice qui demande pourquoi la RTBF a montré une image avec une tête de cochon qui n’a jamais été publiée dans les caricatures de Mahomet et pourquoi, à l’inverse de ce qui s’est passé à la BBC, elle ne s’est jamais excusée, Décode(8) expliquera qu’il est impossible de vérifier en amont toutes les informations diffusées par les agences de presse… mais elle se gardera bien d’aborder la deuxième partie de la question.

(1) Décode est rediffusé le mardi à 09H20 sur La Une.
(2) Avec de rares exceptions, quand un lobby trop puissant pousse la RTBF à inviter ses représentants sur le plateau: des anciens combattants irrités par le documentaire sur Léopold II, Le Roi Blanc (émission du 30/10/2004) ou des catholiques contestant le Questions à la Une sur la véracité des miracles (émission du 29/04/2006). Dans ces cas-là, il ne s’agit pas de médiation (car aucune suggestion n’est faite pour éviter qu’un problème analogue ne se reproduise) mais plutôt d’un droit de réponse qui n’ose pas se présenter comme tel…
(3) La Dernière Heure, 31/01/2004.
(4) Les émissions de médiation dépendent directement de l’Administrateur général.
(5) La Libre Belgique, 01/02/2003.
(6) Télémoustique, 23/11/2005.
(7) Décode, 24/06/2006.
(8) Décode, 25/02/2006.