Nos médias (N°36 / 30 janvier 2007)

De « Bye bye Belgium » à « Ça va se Savoir »: le droit de savoir

L’élément concret unanimement reproché à la soirée Bye bye Belgium du 13 décembre dernier fut le fait que cet événement ertébéen ne fut pas assez balisé, ce qui aurait entraîné la méprise chez de nombreux téléspectateurs.

La mention quelque peu surréaliste « Ceci n’est peut-être pas une fiction » n’apparut qu’un bref instant à l’amorce du « canular » et il fallait posséder une vue perçante et une solide « culture télévisuelle » pour percevoir et décoder le petit logo de Tout ça incrusté à l’écran durant la soirée.

La ministre Fadila Laanan a précisé qu’elle a dû intervenir en cours d’émission pour « obliger la RTBF à signaler que le reportage en cours était une fiction » (Le Soir, le 14/12/2006). Quelques jours plus tard, le communiqué de presse du conseil d’administration de la RTBF indiquait:  » Dès le début de l’émission, une signalétique plus claire aurait dû avertir le téléspectateur qu’il s’agissait d’une fiction, ce qui a été insuffisamment et trop tardivement établi… ». Durant la préparation de l’émission, le service juridique de la RTBF avait averti que la nature fictionnelle de l’émission devait être mentionnée d’emblée mais Marie-Cécile Royen s’interroge dans Le Vif/L’Express (05/01/2007): « … Les indices distillés à l’écran étaient-ils bien ceux dont la taille, la couleur ou l’emplacement avaient été décidés le 13 décembre, à midi? Il se chuchote que des changements de dernière minute seraient intervenus pour accroître l’efficacité du dispositif… ». Alors, préméditation ou… « on n’imaginait pas que le public allait réagir ainsi… »?

Parmi les quelques mesures concrètes à mettre en place pour tirer les leçons de cet événement médiatique, le monde politique et celui de la régulation envisagent une clarification, voire un renforcement de la signalétique qui permettrait aux téléspectateurs de mieux distinguer la réalité de la fiction. Ne s’agit-il pas là d’un simple vœu? Sinon, ils devront affronter la résistance des diffuseurs qui ont souvent été réticents à toute balise considérant que pareille prise de décision attendrait à leur liberté d’expression et remettrait en question leur capacité à s’autoréguler.

Bien entendu, une signalétique n’est pas une panacée en soi, mais un simple outil informatif. Les panneaux autoroutiers n’ont jamais supprimé tous les accidents mais ils permettent au moins aux personnes qui les ont vu d’être attentives à l’imminence d’un danger. La mention obligatoire de certains colorants peut également inciter le producteur du service ou du produit à éviter d’y avoir recours, craignant les foudres de son public.

Les comédiens d’AB3

En ce qui concerne la signalétique favorisant la distinction entre réalité et fiction, il existe déjà un précédent en Communauté française. Au Printemps 2002, AB3 lance Ça va se Savoir en laissant croire au public que ce sont bien des gens réels qui débattent sur scène. Ensuite, il sera affirmé que quelques acteurs ont bien été utilisés au début de la diffusion de la série « pour amorcer la pompe » des vrais témoins, des appels étant diffusés régulièrement à l’antenne. Ça va se savoir propose, jour après jour, un ramassis de confessions et d’engueulades musclées de conjoints qui s’envoient le plus souvent en l’air avec l’ami, le patron, le voisin ou la femme de ce dernier…

Auditionné par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) le 20/11/2002, Claude Berda, le président d’AB3, devra bien reconnaître que les « témoignages » y sont bel et bien scénarisés et que « le texte est écrit et appris par cœur ». S’ensuivra une recommandation du CSA qu’AB3 appliquera dès janvier 2003: l’annonce de la présence de comédiens en début et fin d’émission et l’affichage de leurs noms dans le générique qui clôture chaque diffusion.

L’initiative du régulateur est salutaire à ce point près: ne devrait-il pas davantage préciser la durée d’exposition ainsi que la taille et le type de caractères que la chaîne devrait utiliser pour communiquer pareil avis afin qu’il soit plus visible?

18H45, 20H00 ou 22H00

L’audition de Berda démontra également de manière magistrale combien le monde de l’audiovisuel freine souvent des quatre fers pour respecter le sens des signalétiques déjà existantes. Depuis le début de sa diffusion belge, Ça va se Savoir est précédé par un avis (appelé « Warning ») qui apparaît à l’écran: « Cette émission est susceptible d’aborder des thèmes réservés aux adultes et de heurter la sensibilité des plus jeunes. La production recommande aux parents de ne pas regarder cette émission avec leurs enfants ».

Or, AB3 utilise pour signaler cette émission un pictogramme qui ne correspond pas du tout à la signification de son « Warning »: le cercle sur fond bleu (accueil parental souhaitable) qui permettait à la chaîne de la programmer vers 18H45.
Le 18/12/2002, le CSA considère que Ça va se Savoir est une émission « de nature à troubler le jeune public en ce qu’elle inspire aux mineurs une perception des relations interpersonnelles non respectueuses de la dignité humaine » et impose sa programmation après 20H. Ce qui correspond actuellement (car entretemps les pictogrammes de la signalétique jeunesse ont changé) à la case « -12 »: déconseillé aux mineurs et diffusion interdite avant 20H00 en semaine et avant 22H00, les vendredis, samedis, jours fériés, veilles de jours fériés et vacances scolaires.

Mais Ça va se Savoir est régulièrement diffusé à 20H pendant les vacances scolaires, ce fut encore le cas durant ces fêtes de fin d’année 2006! Plainte vient d’être déposée au CSA, le 24/01/2007. Nous vous informerons de son suivi.

« Mise au point » face à « Controverse »

La nature de l’émission (programme d’information, fiction, docu-fiction, reconstitution, archive, etc.) pourrait s’assimiler à la notion d’ingrédient pour les autres produits ou services. Il faudrait adapter à l’audiovisuel le droit de l’usager à connaître la composition, la posologie de tout programme avant de commencer à le visionner. Et la possibilité pour le public de connaître la date de fraîcheur des surgelés? Pourrait s’y assimiler le fait que le téléspectateur puisse être informé du fait que l’émission se déroule en direct ou qu’il s’agit d’un enregistrement, qu’elle est montée ou pas, la date de sa première diffusion à l’antenne (surtout si elle est rediffusée quelques années plus tard).

Alors que la Communauté française a simplement calqué sa signalétique jeunesse (dite aussi « antiviolence ») sur le modèle français, elle joue un rôle de précurseur en innovant en ce qui concerne la règle du direct-différé-rediffusé.

Le premier essai est approximatif, et les termes un peu alambiqués, dans le texte du contrat de gestion de la RTBF qui couvre les années 2002-2006: « Pour les émissions autres que de divertissement, les fictions et documentaires, l’Entreprise précisera aux téléspectateurs, par tout moyen qu’elle juge adéquat, qu’il s’agit, le cas échéant, d’une rediffusion ou d’une diffusion différée » (chapitre 4, article 11).

Il a fallu que des plaintes soient déposées au CSA pour que des émissions d’information telles que Mise au Point commencent à appliquer cette obligation. Bien sûr, celle-ci peut ne pas plaire au service public puisque RTL TVI a le droit se taire dans toutes les langues lorsque Controverse est enregistré. Il serait donc logique et utile que pareille signalétique s’impose à tout le paysage audiovisuel, et même à un niveau international.

Nous sommes deux ans après l’entrée en application de la nouvelle pratique. Suite à une plainte constatant qu’Olivier Maroy n’a pas indiqué que son Mise au Point du 07/12/2003 était enregistré, Henri Benkoski, le secrétaire d’instruction du CSA, constate auprès de la RTBF que « ce non-respect de l’article 11 est dû à un oubli du présentateur » et décide, le 21/01/2004, de ne pas poursuivre le diffuseur tout en insistant que désormais il sera « vigilant » au respect de cette obligation.

Le traitement d’autres plaintes par le CSA révèle que cet article 11 est mal rédigé et que la RTBF tente de ne l’appliquer que dans son sens juridique le plus minimaliste (voir encadré).

Dans le nouveau contrat de gestion entré en application le 1er janvier dernier, le texte de l’obligation a donc été relifté:  » Dans le souci du respect des publics, la RTBF adopte et met en œuvre des dispositions tendant à préciser, si nécessaire, par tout moyen adéquat, si les programmes d’information et d’éducation permanente qu’elle diffuse sont des programmes en direct ou en différé, le cas échéant en rediffusion… » (Chapitre 1, article 16).

Hélas, le délai et la forme que doit revêtir l’adoption de ces dispositions ne sont précisés… Et quel rôle joue dans ce texte légal la locution « si nécessaire »?

Avant ou après

Cette nouvelle réglementation ne prend pas l’initiative d’indiquer le moment précis où le diffuseur doit faire part de ces données au téléspectateur. Pour Bye bye Belgium, on s’est pourtant à juste titre interrogé si le mot « fiction » n’aurait pas dû figurer de manière lisible durant toute la durée de l’émission, en partant de l’idée qu’il faut aussi tenir compte des téléspectateurs zappeurs.

Au début de l’émission ou dans le générique de fin? En ce qui concerne le direct-différé, la RTBF n’a pas toujours reconnu que l’intérêt des téléspectateurs était de disposer de cette donnée au moment où l’émission commence puisque c’est une information qui pourrait influencer sa perception.

Il faut se rendre à l’évidence: tous les professionnels savent que le public préfère les émissions en direct et donc il convient de lui laisser croire le plus souvent possible que certaines séquences qui en ont l’allure, le sont…

Après l’offensive pour que Mise au Point annonce que certaines de ses émissions sont enregistrées, il a fallu mener bataille pour que cette donnée soit dévoilée au public en introduction à la diffusion.

Le problème se pose pour l’ensemble des émissions d’information tant en radio qu’en télévision. Ainsi, une plainte adressée à la RTBF à propos de l’émission de radio Matin Première du 04/07/2003 (le fait qu’une interview du patron du Tour de France était préenregistrée a été signalée après la diffusion de la séquence) reçut un accusé de réception plutôt piquant le jour même. Il était signé par Yves Thiran, directeur de l’information et de l’éthique: « Mon positionnement est à l’étude. Rassurez-vous: je ne prépare pas une thèse de 680 pages sur la question, mais il me semble utile de prendre le temps d’en discuter posément avec les professionnels qui m’entourent. Vous conviendrez avec moi que, pour intéressante qu’elle soit, la question ne revêt pas un degré d’urgence extrême… ».

Malgré de nombreux rappels, Yves Thiran ne transmit jamais les résultats de son investigation et c’est finalement près de six mois plus tard, le 11/03/2004, qu’Alain Gerlache, le directeur de la télévision, signa la réponse suivante, qui in fine… nous renvoyait à Yves Thiran!: « Nos règles sont simples: nos journalistes et animateurs sont tenus de donner aux téléspectateurs les informations concernant les faits ou circonstances qui sont de nature à contextualiser le contenu de l’information et sa compréhension. Les modalités de cette mise en perspective éventuelle sont prioritairement confiées à l’appréciation déontologique de chaque journaliste ou animateur. En cas de doute, la consultation du directeur de l’information et de l’éthique s’impose… ».

Au lieu de clarifier les règles du jeu, le nouveau contrat de gestion préfère réaccorder confiance au diffuseur public pour qu’il prenne des initiatives, à propos de cette thématique qu’il a pourtant mise au frigo depuis tant d’années! L’autorégulation n’aurait-elle pas ses limites?

Du « publi-reportage » Sarkozien!

Il n’y a pas que les distinctions entre réalité et fiction, ou direct et différé qu’il importe de signaler. Comme les composants multiples des médicaments indiqués sur les notices, il faudrait mieux tenir compte dans l’audiovisuel des évolutions technologiques et des pratiques de plus en plus commerciales qui se mettent en place afin de multiplier ces signalétiques qui permettent au public de comprendre le fonctionnement médiatique et de se distancer de ses effets pervers. Une forme d’éducation aux médias, de fait.

Ne faudrait-il pas indiquer que des déplacements à l’étranger sont offerts à certains journalistes par tel ou tel ministre ou ONG? On se rappellera à cet effet que cette pratique avait favorisé l’ire du ministre De Gucht à l’égard de Colette Braeckman, l’envoyée spéciale du Soir.

Lorsqu’on sait que pas mal de chaînes de télévision françaises diffusent actuellement dans leurs JT des images léchées des meetings de Sarkozy filmées par une équipe financée par ledit candidat présidentiel, on n’est pas loin du publi-reportage… Il faudrait bien entendu mentionner à l’écran la provenance de ces images.

Et lorsqu’on propose à l’antenne des sms, il serait utile pour le public de savoir si ceux-ci sont tels qu’ils ont été envoyés par des téléspectateurs ou s’ils sont le fruit d’une réécriture par le staff de l’émission, comme ce fut le cas d’un message discréditant Dieudonné et pour lequel On ne peut pas plaire à tout le monde et France3 ont été condamnés.

« C’est important de le dire »

L’émission de médiation Qu’en Dites-Vous? fut créée et animée par Jean-Jacques Jespers de septembre 2001 à juin 2003. Elle était diffusée quelques minutes après son enregistrement et le texte suivant défilait au bas de l’écran: « Cette émission a été enregistrée dans les conditions du direct et n’a subi aucune modification ».

Lorsqu’en janvier 2004, ce programme est repris par Françoise de Thiers, il est monté et sa mention « de fraîcheur » disparaît. Pourtant n’est-il pas important de stipuler pareil renseignement pour une émission de médiation? À la même époque, sur France3, Marie-Laure Augry indiquait au public de sa nouvelle émission de médiation Votre Télé: « Cette émission a été enregistrée dans les conditions du direct et n’a subi aucune modification. C’est important de le dire » (le 04/04/2004).

Henri Benkoski, le secrétaire d’instruction, libelle ainsi, le 17/11/2004, la décision du CSA de classer sans suite une plainte allant dans ce sens: « Pour ce qui est de l’absence de mention en différé de Qu’en Dites-Vous?, il ne s’agit en réalité ni d’une rediffusion, ni d’une diffusion différée au sens de l’article 11 du contrat de gestion, mais de la diffusion usuelle en différé d’une émission enregistrée. En outre, le laps de temps réduit qui s’écoule entre l’enregistrement réel et la diffusion n’entraîne absolument aucun préjudice et n’a aucune influence ni sur le contenu de l’émission, ni sur sa perception par le téléspectateur »(1).

Le secrétaire d’instruction n’aurait-il pas conscience que le public perd ainsi son « droit de savoir » que l’émission est montée? Et que certains propos d’usagers pourraient peut-être ne pas être diffusés, ce qui était impossible du temps où Qu’en Dites-Vous? était présentée par Jean-Jacques Jespers?

(1) Suis-je le seul à trouver ce texte peu accessible?

Un suivi concret à la publication de cet article

Le 30/01/2007, dans la foulée de l’affaire Bye Bye Belgium, notre chronique Nos Médias détaillait comment et pourquoi les chaînes de télévision tardent à indiquer des balises afin que le public puisse mieux connaître la nature de leurs émissions avant de les regarder (direct-différé; réalité ou fiction; play-back ou « live »; etc.).

Dans ce dossier, il me semble que le gouvernement devra légiférer après avoir reçu un avis du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA). J’ai demandé à la Ministre de l’audiovisuel Fadila Laanan de m’associer à ces travaux. Le 13/02/2007, elle me répond: « Il serait intéressant que vous puissiez participer en tant qu’expert à la réflexion relative aux actions que nous avons entreprises en matière de signalétique. Je vous propose de prendre contact avec le CSA et de collaborer par le biais d’une participation écrite… ».

Le 21/02/2007, j’écris à la présidente du CSA: « … Je ne suis pas fort intéressé par cette idée de participation écrite qui me marginalisera. Beaucoup de travail, de la bonne conscience pour les autorités, et sans doute peu de résultats concrets, vu la composition de votre Collège d’avis. Par contre, pouvoir participer en tant qu’expert à l’ensemble des réunions, voilà qui m’intéresse davantage… ».

Evelyne Lentzen, la présidente du CSA, répond le 28/02/2007: « … Je prends bonne note de votre insatisfaction par rapport à une participation écrite aux travaux du Collège d’avis telle que proposée par la Ministre. Le CSA n’a pour sa part pas d’objections à ce que, lorsque le sujet que vous évoquez sera abordé par le Collège d’avis, vous soyez entendu ». S’agira-t-il d’une simple audition ou d’une participation en tant qu’expert indépendant à l’ensemble des travaux liés à cette thématique?

Affaire à suivre…