Nos médias (N°34 / 16 janvier 2007)

Audiences: quel taux de fiabilité?

Le 24 décembre dernier, la plupart des quotidiens commentaient le bilan des audiences télévisées de 2006. Il s’agissait ni plus, ni moins que de transmettre à leurs lecteurs la « bonne nouvelle » lancée par RTL TVI.

La chaîne privée truste 77 des 100 émissions les plus suivies dont le film Podium et le spectacle Chaleur charbon de François Pirette qui se taillent les deux premières places. Les titres des articles publiés rivalisent de complaisance: RTL-TVI trône sur le « Podium »; RTL toujours en tête ou TVI: un super bulletin.

C’est un zéro pointé que méritent tous ces quotidiens en ce qui concerne leur respect de la déontologie: pourquoi accepter de présenter ce pseudo palmarès 2006 alors que l’année dont il est question n’est même pas achevée. « À dix jours de la clôture de l’exercice télévisuel », note La Libre Belgique. Ne proposerait-on jamais pendant les fêtes de fin d’année des programmes capables d’être fédérateurs?

Matraquage

Rebelotte. Concernant ce même bilan audimatique, les commentaires de la RTBF viennent à leur heure et nourrissent une flopée de nouveaux articles qui paraissent au cours de la semaine qui suit le nouvel-an, avec des titres quelques peu correcteurs de ceux produits lors de la première vague: RTBF: sauvée par le foot; Seulement 70%: RTL-TVI souffre de l’effet foot, etc.

Année après année, les lecteurs sont ainsi matraqués par ces résultats d’audience, et pas uniquement au moment des bilans de fin d’année.

Nous devons également subir périodiquement les analyses et contre-analyses des évolutions d’audience des émissions d’information. Après la présentation des succès du 19H de RTL TVI, nous avons eu droit, début décembre, à une compilation savante menée par la Cellule des études du service public pour tenter de prouver que la RTBF restait le diffuseur de la Communauté française qui captait le plus de téléspectateurs en matière d’information.(1)

Quant à la saga-cata des audiences de L’Écran Témoin, elle se poursuit encore actuellement bien que celui-ci ait été littéralement étouffé par une médiatisation de ses baisses d’audience digne d’un acharnement thérapeutique. Alors que Jacqueline Liesse s’efforçait d’évoluer dans son animation du débat d’après film, elle affrontait, semaine après semaine, les titres « catastrophe » de La Dernière Heure: L’Écran Témoin s’effondre, L’Écran Témoin plonge encore, etc. La semaine où 30.000 nouveaux téléspectateurs vinrent regonfler son assistance évaluée à 107.700 personnes, le même quotidien poursuivait la descente en enfer audimatique en titrant: L’Écran Témoin ne se relève pas. Aujourd’hui, Opinion publique succède à L’Écran Témoin et attire un public équivalent (selon les semaines, 93.740, 120.00 ou 62.715 téléspectateurs)… ainsi que la même diatribe journalistique qui parle de « catastrophe » ou de « bizutage ».

Comme les sondages d’opinion

C’est à croire que la seule manière d’évaluer une émission consiste à citer le nombre de personnes qui ont leur poste branché sur la chaîne qui la diffuse (c’est le seul élément que permet d’appréhender l’audimat). Ne faudrait-il pas au moins savoir si les personnes sondées étaient dans la pièce où le poste était allumé, si elles ont apprécié ou non l’émission, et surtout si sa vision leur a été utile dans l’évolution de leur vie?

Ne conviendrait-il pas, tout comme les présentations des sondages doivent désormais indiquer leur degré de fiabilité, de légiférer afin que le public prenne le moins souvent possible les résultats d’audience pour argent comptant? Ainsi, pourquoi chacune de leurs diffusions ne serait-elle pas agrémentée d’un avertissement rédigé par Jean-Jacques Jespers? Le professeur de l’ULB explique que l’audimat, par l’élaboration de son panel, « ne représente que ceux qui consomment plus de télévision que la moyenne, soit à peine 40% de la population. Il ne s’agit ni de démocratie, ni de transparence mais de marketing ».(2)

Si les audiences sont vitales pour les chaînes privées qui dépendent totalement de leurs rentrées publicitaires, en est-il de même pour le service public? Marc Moulin notait récemment: « Le problème des télévisions de service public n’est pas forcément leur manque d’audience… La question essentielle devient plutôt celle de l’impact… L’essentiel (pour celles-ci) n’est pas le succès –même s’il est le bienvenu- mais bien les grands moyens et les talents ». Ce point de vue demeurera intollérable aux publicitaires et aux politiques, même si ceux-ci doivent bien constater que la BBC qui a perdu pas mal d’audience voit néanmoins son prestige et son influence renforcés par la qualité de ses réalisations.(3)

(1) Voir « La RTBF refait les comptes de l’info », La Libre Belgique, 04/12/2006
(2) Le Ligueur, 10/03/2004
(3) Télémoustique, 22/11/2006