Nos médias (N°32 / 5 décembre 2006)

Requiem pour Javas

La mort prochaine de Javas symbolise l’opposition de la direction actuelle de la RTBF à des concepts d’émissions impulsés par la société civile. Au profit de davantage de séries américaines ou de nouvelles émissions de divertissement?

La fronde culturelle commença dès l’automne 1994 à la RTBF lorsqu’une note interne émanant de sa direction conféra une définition populiste à la culture, révoltant bon nombre d’acteurs culturels. Parmi ses fleurons: « La culture est ce qui distrait de l’étude intellectuelle ou du travail quotidiens »(1). Jouant son rôle de contre-pouvoir médiatique, Le Soir répercuta leurs réactions par la publication de plusieurs « cartes blanches ». S’ensuivirent différents débats publics dont l’un organisé par le ministre de l’audiovisuel Philippe Mahoux au Théâtre Royal de la Monnaie et même (on avait le courage de s’autocritiquer à l’époque!) la diffusion sur La Une vers 21H30 d’un Pieds dans le plat que Jean-Claude Defossé et Bernard Watelet intitulèrent « La RTBF remplit-elle encore sa mission culturelle de manière satisfaisante? ».

Ingberg ressuscitera-t-il l’Atelier?

Cette agitation mena à la création, le 15 février 1995, de l’Atelier Culture et Télévision par Henry Ingberg, le secrétaire général de la Communauté française. L’intérêt de cette initiative résida surtout dans le fait qu’elle se déroula à l’extérieur de la RTBF (où, en interne, bon nombre de réflexions y furent, au fil des années… sans effet concret) et que néanmoins beaucoup de représentants du service public s’y investirent. Ainsi, lors de la première séance, Jean-Louis Stalport, l’administrateur général de l’époque, y dirigea une délégation composée de Pierre Couchard, Nicole Debarre, Marie-France Hicorne, Anne Hislaire, Françoise Walravens, Jacques Bauduin, Alain Nayaert et André Dartevelle. Pour dialoguer avec eux, on retrouvait des représentants des sociétés de droits d’auteurs (SACD, SABAM), de l’Association des téléspectateurs actifs, de la Fédération des étudiants francophones, ainsi que Bernard Foccroulle (TRM), Jo Dekmine (Théâtre 140), Jean Louvet (écrivain), Claude Semal (chanteur), André Delvaux (cinéaste), Jacques Sojcher (philosophe), etc.

Craignant officiellement que cet Atelier ne devienne un club fermé, Henry Ingberg mit fin lui-même à cette initiative en concertation avec Jean-Louis Stalport. Une ultime réunion se déroula en octobre 1997 sans tenir compte du fait que de nombreux participants à cet Atelier s’opposèrent en vain à l’arrêt de celui-ci(2). Peut-être que tout n’est pas perdu, puisque dix ans plus tard, dans le nouveau contrat de gestion de la RTBF qui sera appliqué dès janvier prochain, il est indiqué dans l’article « Acteurs culturels »: « La Communauté française interviendra en tant qu’intermédiaire entre la RTBF et les acteurs culturels de la Communauté française pour créer et développer des synergies avec l’ensemble des acteurs du secteur de la communication, de l’éducation permanente, de la jeunesse et de la culture, au sein d’un organe de concertation entre la RTBF et les acteurs culturels mis en place par le Gouvernement de la Communauté française ». On peut donc imaginer qu’il s’agit bien là d’une nouvelle structure externe à la RTBF, une sorte d’Atelier-bis. Mais qui entrera peut-être en concurrence avec d’autres « groupes de travail » créés à l’intérieur même du service public… car le contrat de gestion prévoie également que « La RTBF crée en son sein une interface culturelle en charge des contacts et des relations avec les acteurs du secteur de la culture, en vue d’améliorer la présence et la mise en valeur des auteurs et de leurs œuvres dans l’ensemble de la programmation de la RTBF. Afin d’accompagner cette tâche, la RTBF peut constituer des groupes de travail avec des artistes et des acteurs culturels ». Une commission interne de ce type avait déjà été instaurée en juin 1998, n’intégrant pourtant aucun représentant des téléspectateurs, ni Jo Dekmine, l’un des plus influents et fougueux membres de l’Atelier. Dès la première réunion de cette commission, un observateur notait: « On reparle de choses dont on a déjà souvent parlé ailleurs… Pour le moment, c’est de l’occupationnel pour troisième âge qui n’aurait rien d’autre à faire! ».

Impulsés par la société civile

C’est l’Atelier Culture et Télévision qui incitera la RTBF à créer le 12 février 1996 un agenda culturel hebdomadaire d’une dizaine de minutes, Javas. Dans un deuxième temps, l’Atelier convaincra la direction ertébéenne de le programmer à des heures moins nocturnes, ce qui s’avèrera fortement porteur en audiences.

Javas sera la première d’une série d’émissions impulsées par la société civile et acceptées après moult hésitations par la RTBF qui finalement se rendra compte qu’il s’agit bien là de concepts originaux pour un service public à l’écoute de ses usagers. Il y aura également, dans cette veine: le JT quotidien des enfants Les Niouzz, l’émission de médiation Qu’en Dites-Vous? et l’agenda associatif Ça Bouge.

Or aujourd’hui, pareils fruits d’un dialogue et d’une négociation entre la RTBF et ses publics semblent « hors sujet » pour une direction qui pense essentiellement sports et divertissements. Pour la rentrée de janvier prochain, on va assister à un renforcement de la diffusion de séries, de préférence américaines, ainsi qu’à la mise sur orbite d’un panaché de jeux ou de variétés présentés par Jacques Mercier, Armelle, Olivier Minne et autres… Quant aux émissions sportives, elles vont sans doute continuer d’envahir La Une et La Deux et, même, d’y être programmées simultanément, comme c’est déjà régulièrement le cas le dimanche (vive la diversité des intérêts du public…) ou de chambouler en dernière minute les autres programmes annoncés pour La Deux! Pourquoi? Comme l’a déclaré Emmanuel Tourpe, responsable des nouvelles grilles, dans Décode, ce 25 novembre: « Nous avons un problème de riche! C’est que nous avons une offre de sports qui est extrêmement riche, généreuse ».

Justifications contestables?

Lors de sa réunion du 24 novembre dernier, le Conseil d’Administration a voté la suppression de Javas dès janvier prochain. Peut-on y voir le début de la mise à l’écart d’une série d’émissions conçues spécifiquement en fonction d’attentes spécifiques, propres à la Communauté française, alors que notre télévision de service public importe de plus en plus de « recettes » d’Outre Quiévrain (Toute une histoire de Jean-Luc Delarue ou Plus belle la vie, le feuilleton de France3) et de concepts déjà testés au Nord du pays mais sans garantie qu’ils fonctionnent au Sud (Fata Morgana, GpiG et, peut-être, Y a pas pire conducteur)?

Pourtant cet agenda culturel avait gardé toute sa fraîcheur. Il fallait d’ailleurs beaucoup d’imagination pour inventer, avec peu de moyens financiers(3), une formule qui rende attractive cette mission d’annoncer, semaine après semaine, une dizaine d’activités culturelles!

La direction de la RTBF justifie cette suppression par le fait qu’il y a double emploi avec 50°Nord et que l’offre culturelle « aurait plus que doublé » depuis septembre dernier (par rapport à 2005). Elle annonce également qu’une rubrique agenda sera prochainement ajoutée à l’émission d’Éric Russon enregistrée à Flagey.

On peut répondre que l’équipe de Javas évite justement les doublons et que par ailleurs les deux démarches sont différentes. Pour l’émission de 25 minutes diffusée du lundi au vendredi sur Arte à 20H15 (avec une rediffusion sur La Une, en fin de soirée), la formule proposée est celle d’un talk-show avec des chroniqueurs et des invités souvent célèbres, tandis que Javas piochait davantage dans les activités alternatives et s’efforçait de mettre en évidence les initiatives décentralisées des centres culturels, par exemple. La RTBF serait-elle un Avignon qui dépècerait son off? De toute manière, les activités culturelles qui méritent d’être sélectionnées sont tellement nombreuses que la justification proposée par la RTBF en semble absurde. Tout rassembler dans 50°Nord risque de rendre l’offre indigeste, et donc inefficace. Le service public ne s’autoflagelle-t-il pas en anéantissant ainsi, quasi du jour au lendemain, une petite équipe si bien huilée et qui avait su gagner la confiance des différents interlocuteurs de terrain? Confier le contenu de Javas ainsi aux producteurs indépendants de 50°Nord, cela revient aussi à externaliser l’agenda culturel. Quant au nombre d’heures supplémentaires consacrées depuis peu à la culture, il faut y mettre un fameux bémol: la RTBF oublie d’indiquer que, parallèlement à cette évolution quantitative, elle a globalement changé l’horaire de ces rendez-vous culturels: naguère diffusés vers 20H00 sur La Deux, ils démarrent désormais le plus souvent vers 23H00, ce qui en condamne l’accès à un grand public. Et 50°Nord à 20H15 sur Arte? L’audience de cette émission est en deçà des espérances car l’accès à cette chaîne culturelle franco-allemande est encore trop méconnu. La suite du dépeçage culturel de La Deux vient d’être annoncée: dès 2007, la RTBF va partiellement délocaliser sa transmission du Concours Reine Élisabeth de sa seconde chaîne vers Arte!

La tentation des aides complémentaires

Mais Javas avait-il les faveurs du public? Actuellement, les audiences ne sont pas excellentes parce que ses heures de diffusion sont essentiellement tardives et, surtout, elles changent très régulièrement, ce qui ne permet plus de fidéliser le public.

En fait, les migrations d’horaires posent problème depuis 2000. Auparavant, Javas touchait un vaste auditoire, ce qui était surprenant pour un agenda culturel. En octobre 1997, un an et demi après la naissance de l’émission, ses cinq rediffusions touchaient plus de 200.000 téléspectateurs, davantage que Le JT de la mi-journée de l’époque, que Les Années Belges, Génies en Herbe ou Mise au Point.

Un hasard? Cette année 2000 coïncide avec la fin de l’octroi d’une aide financière récurrente de 50.000 euros pendant quatre saisons, de 1996 à 2000. Est-il normal qu’un certain laisser-aller programmatique apparaisse au moment où ces « suppléments » à la dotation s’arrêtent? Or, ces financements ont été apportés par les services du Ministère de la culture (à l’époque, à l’initiative du ministre Charles Picqué) pour aider la RTBF à mettre en place l’émission. L’arrêt sans motif apparemment valable de Javas ne constitue-t-il pas aujourd’hui une sorte de trahison à cet engagement? La RTBF déciderait-elle de poursuivre ou non une émission, non en fonction de ses missions, mais en échange de picaillons? Et quand on constate que la ministre Laanan vient d’octroyer pour l’opération « ArteBelgique  » une dotation annuelle de 2,6 millions, ce qui équivaut à la moitié du budget de Télé-Bruxelles qui finance le travail de 67 personnes, on est en droit de s’interroger sur la vraie raison de la disparition de Javas et sur l’opportunisme financier de la RTBF.

L’avenir de Ça Bouge , le frérot « associatif » de Javas, pourrait-il être également menacé prochainement? Pour ses saisons 2004-2005 et 2005-2006, la RTBF a reçu des aides de 50.000 euros, mais pour 2006-2007, la ministre Laanan opterait pour une somme ramenée 30.000 euros…

Pourquoi le pouvoir politique met-il en place pareil piège financier? Ne serait-il pas plus sain qu’il se limite, une fois pour toutes, à une vraie dotation de la RTBF afin que cette dernière mène sa politique éditoriale uniquement en fonction des objectifs énoncés dans son contrat de gestion?

(1) Lire à ce sujet, l’article de Richard Kalisz « Encore une fois à propos de la note Stalport », Revue Rue des usines n°28 éditée par la Fondation Jacques Gueux. www.lezarts-urbains.be courriel: fjg@brutele.be
(2) Voir les numéros 25 et 46 de Comment Téléz-Vous?
(3) Aucun moyen de tournage n’est prévu, les images étant le plus souvent offertes par les organisateurs culturels promotionnés à l’antenne.