Nos médias (N°29 / 14 novembre 2006)

Canards à l’orage

C’était en 1987. La couverture du premier numéro de l’hebo français Politis présentait, en plein poussée d’urticaire lepéniste, un dossier « La France manque d’immigrés ».

L’un de ses fondateurs était Bernard Langlois qui avait notamment animé sur Antenne 2 une émission axée sur les droits de l’homme, Résistance(1). Il se souvient aujourd’hui de son nouveau-né: il fallait maintenir en vie le plus longtemps possible un journal engagé sans être partisan, financé par ses lecteurs qui refusent de se soumettre à la prétendue inéluctabilité du marché-roi. Dans son bloc-note, il commente cette aventure, ce 19/10/2006: « Nous avions donc eu raison d’être confiants: il y avait bien, dans ce pays, assez de gens pour croire en un projet de journal libre, engagé, fier, pauvre et ramant à contre-courant des idées reçues. Ce soutien de nos lecteurs est notre viatique. Depuis bientôt 20 ans. C’est pourquoi je crois dur comme fer qu’une fois encore, ils sauront nous tirer d’une mauvaise passe… ».

Une fois encore? Depuis le 10 octobre dernier, l’équipe actuelle de Politis doit le sauver d’une nouvelle mauvaise passe financière et découvre que l’enthousiasme des lecteurs est toujours aussi manifeste. Ce 8 novembre à midi, elle a mis un terme à sa souscription qui a quasi atteint en moins d’un mois son objectif initial fixé à 1.000.000 euros, soit de fait une somme de 935.997 euros assemblée grâce à 5.971 donateurs. Ce jour-là, elle devait présenter ces résultats chiffrés au président du Tribunal de commerce pour crédibiliser son plan de relance. L’audience a été reportée au 15 novembre car le juge souhaite examiner des pièces complémentaires non demandées initialement comme un plan prévisionnel sur 5 ans. La décision du tribunal tombera sans doute à la fin novembre.(2)

En Italie, le quotidien Il Manifesto vient lui aussi de trouver deux millions d’euros, entre juillet et mi-octobre, pour tenter de résoudre également une crise financière. Ces deux exemples tentent à démontrer qu’une presse alternative progressiste répond à un réel besoin et que de nombreux lecteurs sont prêts à retrousser leurs manches pour la faire (sur)vivre.

Hélas, pareil challenge est bien plus aléatoire dans une région de la taille de la Communauté française.

Comme dans l’agriculture

En France, la proximité du démarrage de la campagne présidentielle liée aux difficultées que vivent actuellement les quotidiens France Soir, L’Humanité et Libération favorisent une réflexion sur l’inefficacité des systèmes d’aides en place actuellement et censés garantir la viabilité d’une presse indépendante et plurielle. Plus de 850 millions de deniers publics sont désormais dépensés de manière inadaptée puisque le système d’aide à la presse n’est plus en mesure d’assurer l’existence d’une presse écrite non soumise aux seules exigences de rentabilité. En fait, les critères en vigueur (soutenir l’impression, le portage, etc.) favorisent les journaux commerciaux ou à gros tirage. Selon Stéphane Pellet, délégué national chargé des médias au Parti socialiste: « il s’agit donc de financer et de soutenir la presse écrite sur d’autres critères que les seuls chiffres du tirage et, par exemple, de combiner ceux du nombre de pages rédactionnelles, du nombre de journalistes, du nombre de rubriques d’intérêt général (international, politique, social…), de façon à encourager le contenu, l’information et l’enquête véritables et mettre fin à ces sortes de primes à la production, comme on en trouve dans l’agriculture! »(3). Pour Anne Hidalgo, secrétaire nationale chargée de la cultre et des médias au même parti, « Il y a un vrai problème avec les journaux gratuits », c’est pourquoi elle propose de « réfléchir à un plafonnement de ses recettes publicitaires »(4). Puisse le PS de Di Rupo, aux affaires, tirer enseignement des réflexions du parti frère…

Ce 11 novembre, Libération publiait un texte d’Edwy Plenel: « …Nous vivons une crise de l’offre, et non de la demande. S’il y a déclin, c’est parce que nous ne sommes pas au rendez-vous des attentes des lecteurs »(5). Dommage que le quotidien n’ait entamé le dialogue avec ces derniers par l’organisation de « portes ouvertes » ou d’une société de lecteurs qu’au moment où rien ne va plus! Qu’il en tire leçon à l’avenir.

(1) Dommage qu’en cette rentrée télé qui multiplie le retour d’anciens concepts, Résistance n’ait pas eu droit au même traitement.
(2) Voir www.politis.fr ou www.pour-politis.org
(3) Libération, 02/11/2006.
(4) Le Monde, 10/11/2006.
(5) Intégrale de ce texte sur www.liberation.fr