Nos médias (N°25 / 17 octobre 2006)

Violence à la télé: En blablater plutôt que réguler?

Sur La Une (RTBF), le débat d’Opinion Publique abordera ce lundi 23 octobre vers 22 heures le thème « violence et télévision »(1) avec notamment SergeTisseron, passionnant psy français, Yves Bigot, directeur de notre télévision de service public, Patrice Gilly, responsable de la chronique « Écran junior » du Ligueur, etc.

À l’inverse de nombreuses journées de réflexion et de brochures publiées de manière réccurente sur cette thématique, ce débat télévisé ira-t-il au-delà du simple constat?

Partisan d’un journalisme actif, j’ai fait parvenir avant son enregistrement copie du présent article aux responsables d’Opinion Publique afin que son argumentaire puisse éventuellement nourrir ce débat particulièrement utile à mener en Communauté française.

Fin 2004, Pierre-Yves Jeholet (MR), le président de la commission « culture et audiovisuel » du parlement, annonçait pour février 2005 un débat sur les contenus des journaux télévisés et plus particulièrement sur la violence: « On ne va pas découvrir l’eau chaude! Soyons pragmatiques: après diverses auditions, il faudra peut-être proposer des recommandations ou légiférer autrement ».

Hélas, cette réflexion n’a toujours pas eu lieu près de deux ans plus tard. Maintenant que les travaux concernant le tentaculaire dossier du nouveau contrat de gestion de la RTBF sont terminés, on peut espérer que la commission parlementaire programmera sans plus tarder cette réflexion promise de longue date.

Quatre critères

La question est de savoir si l’on peut mieux réglementer ce secteur sans atteindre à la liberté d’informer. Sans aucun doute! Mais cela demandera courage, doigté et savoir-faire au personnel politique. Il ne doit en aucune manière intervenir dans les choix éditoriaux des chaînes mais peut établir des paramètres pour faire plus aisément la distinction entre séquences de violence « gratuite » ou « utile ».

Pourquoi ne pas remettre sur l’établi les quatre critères qui permirent à l’Association des Téléspectateurs Actifs (ATA) de stigmatiser en 1998 une séquence historique du JT de RTL TVi(2), celle qui fut la première à être condamnée financièrement(3) par le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA)?

Ces critères avaient été élaborés deux ans plus tôt, lors d’un autre dérapage commis cette fois par la RTBF(4). À l’époque, interpellé par l’ATA, Michel Konen, le rédacteur en chef du JT ertébéen (aujourd’hui, rédacteur en chef de La Libre Belgique), non seulement reconnut les faits mais, cinq ans plus tard, y fit encore allusion lorsqu’il participa à l’émission de médiation de Jean-Jacques Jespers(5).

Ces critères complémentaires ont l’intérêt de mieux approcher la violence sans émettre des jugements de valeur trop subjectifs:

  1. sélectionner uniquement des images indispensables à l’explication d’un fait de société marquant;
  2. prévenir les téléspectateurs lorsque des images sont susceptibles de heurter leur sensibilité;
  3. dans le commentaire, replacer les images dans leur contexte social ou politique;
  4. limiter le nombre d’images violentes au strict minimum utile à la compréhension du reportage.

L’énoncé de ces critères pourrait servir de texte-martyr pour élaborer au plus vite une grille d’analyse à partir de laquelle le CSA pourrait instruire plus valablement ses plaintes. En effet, alors que Stéphane Rosenblatt, le responsable de la rédaction de RTL TVi, a reconnu publiquement que la séquence sanctionnée de 1998 n’aurait jamais dû être diffusée, le CSA fut pourtant rabroué pour cette condamnation, en 2002, par le Conseil d’état! L’organe de régulation, s’il avait raison de stigmatiser la chaîne privée, l’avait fait en des termes approximatifs, voire subjectifs, qui prenaient l’allure d’une ingérence dans la liberté d’expression de la chaîne privée.

Invoquer de manière plus pragmatique, par exemple, le fait que les présentateurs de la chaîne privée n’avaient annoncé clairement ni dans le 13H, ni dans le 19H, qu’ils allaient diffuser une séquence difficile où l’on voyait la tête d’un preneur d’otage littéralement exploser sous les projectiles de la police(6) aurait été irréprochable.

Si pareils critères étaient officialisés, ils permettraient également aux chaînes de mieux réguler de manière préventive leurs reportages en amont.

JT avec signalétique

En l’absence d’une réglementation claire, les présentateurs du JT n’annoncent pas de manière systématique les séquences difficiles. L’actualité étant particulièrement dure (cyclones, Irak, Proche-Orient…), ils hésitent à proposer de nombreux avertissements au cours d’une même émission et, donc, ceux qui se font ne concernent progressivement que des séquences de plus en plus dures.

Le CSA de la Communauté française est-il parfois dérouté? Il peut arriver que ses décisions amalgament le tout et son contraire. À propos d’une plainte concernant une séquence d’un JT de la RTBF du 22 août 2003, son secrétariat d’instruction ne relève aucune infraction, classe sans suite mais note également: « Néanmoins, j’ai indiqué à la RTBF qu’il aurait été préférable d’avertir les téléspectateurs du caractère particulier de cette séquence »!

La présentation d’images violentes dans les JT pose vraiment question et régulièrement les courriers de lecteurs de la presse écrite publient des témoignages de parents déroutés: « J’aime que mes adolescents s’intéressent au monde dans lequel ils vivent. La violence en fait partie, il est vrai. Mais on ne peut pas leur en imposer la vision. Alors, pourquoi ne pas prévenir lorsque des images risquent de choquer? Ces derniers temps, à la RTBF, il n’y a plus jamais de mise en garde de ce genre… » (Le Soir, 01/10/2004).

Il est grand temps que le pouvoir politique impose aux différentes chaînes une proposition émanant du secteur associatif: appliquer la signalétique aux différentes séquences des émissions d’information.

Pareille « révolution » contraindrait les rédactions à davantage prendre conscience du contenu de ce qu’elles diffusent et les empêcheraient de balancer à l’antenne des séquences de dernière minute, parfois non vérifiées, trop souvent proposées dans le cadre d’une course stérile à l’audience.

Pierre Marlet, éditeur aux journaux télévisés de la RTBF, concédait à Jean-Christophe Herminaire (Vers l’Avenir, supplément Téléquila, 16/07/2005), à propos du JT de la mi-journée: « …Cela change tout le temps. Le téléphone d’un éditeur sonne toutes les dix secondes. Et il est évident qu’à 12H45, je n’ai vu qu’un sujet sur les trois ou quatre qui vont passer à l’antenne. Pour le JT du soir, là, j’en vois trois sur quatre ».

Cette signalétique faciliterait le travail des parents qui regardent les journaux télévisés avec leurs enfants et permettrait plus aisément aux chercheurs ainsi qu’au CSA de « quantifier » l’évolution de la présence de la violence sur les différentes antennes.

Bien sûr, pareil projet éveillera l’incrédulité et le rejet des diffuseurs mais on se rappellera que les responsables des radios de la RTBF avaient également considéré comme impraticable la demande de mentionner leur tarification chaque fois qu’un numéro surtaxé (0900, par exemple) serait proposé à l’antenne… Depuis que cette obligation fait force de loi, on « entend » bien que c’est tout-à-fait possible d’informer ainsi l’usager!

Les parents n’ont qu’à se débrouiller…

À propos de la violence hors les émissions d’information, nos parlementaires devraient également s’interroger sur les explications données au public concernant la signalétique proposée sur les écrans des chaînes de la Communauté française depuis le 1er janvier 2005 (programmes déconseillés aux moins de 10, 12, 16 et 18 ans).

En France, cette « signalétique jeunesse » avait été mise en place dès novembre 2002 et a fait l’objet d’une manière récurrente de plusieurs campagnes de sensibilisation sur les différentes chaînes à la demande du CSA français et en application de leurs engagements conventionnels.

La dernière en date vient de s’achever: entre le 16 septembre et le 15 octobre dernier, la plupart des chaînes nationales et locales d’Outre-Quiévrain ont diffusé aux heures de grande écoute un spot illustrant le message: « À la télévision, nos enfants ne voient pas la même chose que nous. Pour protéger nos enfants, respectons ces signaux ».

Un message proche de celui-là avait déjà été diffusé 2.713 fois durant le mois de janvier 2005. Dans le cadre de cette campagne, France2 avait programmé 29 diffusions dont 14, entre 17H00 et 21H00, avec une audience moyenne de 3,5 millions de téléspectateurs. Celle proposée juste avant le 20H, le 16 janvier, avait été captée par plus de 5 millions de personnes(7).

Dominique Baudis, l’actuel président du CSA, vient d’expliquer pourquoi ces compagnes d’information ont tant d’importance en France: « L’efficacité de la signalétique repose en effet à la fois sur la lisibilité du dispositif à l’antenne et sur les moyens d’information mis en œuvre pour convaincre les adultes de la nécessité de protéger leurs enfants de certaines images diffusées à la télévision »(8).

Chez nous, lors de l’arrivée de la nouvelle signalétiques sur nos écrans en janvier 2005, on indiquait au cabinet de la ministre Fadila Laanan que nos chaînes « ne sont pas très enclins » à ce type d’initiative(9). Comment inciter les parents à accompagner leurs enfants si nos diffuseurs n’assument pas pareille responsabilité pédagogique concernant le « mode d’emploi » de leurs propres émissions? Nos chaînes et notre CSA seraient-ils moins vaillants que leurs équivalents français? Notre ministre de l’audiovisuel et nos parlementaires ont-ils conscience de pareille inertie? Eux qui n’arrêtent pas de prôner le développement d’une théorique éducation aux médias…

(1) Si des hebdos vous proposent plutôt le thème « sérial killers », c’est parce qu’une première annonce diffusée par le service de presse était erronée… et la RTBF s’étonnera que certains de ses usagers la boudent!
(2) JT de 13H et de 19H30 du 08/04/1998.
(3) 100.000 FB.
(4) JT de 19H30 du 05/08/1996.
(5) « Qu’en Dites-vous? » du 14/10/2001.
(6) À l’inverse de RTL TVi, TF1, qui avait abordé le même fait divers, avait flouté cette « explosion ».
(7) La lettre du CSA (France) N°186, juillet 2005.
(8) La lettre du CSA (France) N°198, septembre 2006.
(9) Une brochure explicative « Les préhistos jouent aux logos » avait été diffusée par le Ministère de la Communauté française. Elle s’adressait au public jeune.