Nos médias (N°23 / 3 octobre 2006)

Regardez la RTBF au moins un quart d’heure par semaine!

Par bribes, le public découvre actuellement l’avenir de la RTBF via des fuites du texte en projet pour son nouveau contrat de gestion, des fuites organisées dans la presse quotidienne ou auprès de puissants groupes de pression telles les sociétés de créateurs ou les regroupements de radios privées.

L’élément le plus inédit qui émerge de ces révélations est l’obligation pour le service public d’atteindre désormais des objectifs d’audience.

La RTBF devra rassembler un pourcentage précis de la population de plus de 4 ans pendant un quart d’heure au moins par semaine: 50% pour l’information, 45% pour les fictions, 25% pour la culture ou le sport, 20% (des 4-12 ans) pour les programmes pour enfants, 15% pour le divertissement.

Il ne s’agit pas d’une évaluation par émission mais bien d’une analyse de performances globales par genre. Selon Jean-François Raskin, président du conseil d’administration de la RTBF: « C’est une logique de rencontre du public et pas, comme le disent certains, une logique commerciale de course à l’audimat »(1).

L’intention est louable mais qu’arrivera-t-il lorsque l’un de ces pourcentages ne sera pas atteint? Osera-t-on encore mettre à l’antenne des émissions moins spectaculaires, moins manichéennes? Certains sujets utiles mais pointus seront-ils rangés aux oubliettes? L’animateur d’un débat ne sera-t-il pas tenté de demander à ses invités de s’exprimer encore plus brièvement?

Ces objectifs globaux d’audiences tiendront-t-ils compte des publics minoritaires? Ne sera-t-on pas tenté de mettre en place des stratégies qui font du chiffre pour arriver au « compte juste » d’usagers qui ont leur télé branchée sur la RTBF au bon moment pendant un quart d’heure, peu importe si ceux-ci sont attentifs ou non au contenu diffusé? On nous répond que pour pallier à ce danger, une étude qualitative indépendante des programmes sera réalisée chaque année. N’y a-t-il pas là déjà une inégalité de traitement entre le quantitatif et le qualitatif, car les objectifs d’audiences, eux, seront contrôlés trois fois plus régulièrement?

De toute façon, il serait indispensable que le public, chaque fois qu’il ouvre son journal, puisse découvrir simultanément les résultats d’audiences et ceux du qualimat. Ce n’est jamais le cas et la course à la relation de l’audimat ne cesse de se renforcer de manière unilatérale. Dernière nouveauté en ce sens: depuis quelques semaines, en tête de sa page « télévision », Le Soir met en exergue, jour après jour, la liste des quatre meilleures audiences de la veille.

À noter que le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel vient de faire remarquer à la ministre que le projet de contrat de gestion ne prévoit pas que ces résultats des audiences trimestrielles ou ceux de l’évaluation qualitative annuelle devraient être mis à la disposition de l’organe de régulation. Rien n’empêche donc à la RTBF de les considérer comme secrets industriels! N’est prévu qu’une transmission sous forme de synthèse à la ministre de l’audiovisuel.

Encore faut-il se mettre d’accord sur ce qu’on entend par « étude qualitative »: s’agit-il simplement d’analyser la satisfaction du public et d’en tenir compte dans l’élaboration des futurs programmes? Ce n’est pourtant pas parce que les enfants adorent les friandises qu’il faut les en gaver! Le public, si mal éduqué par le petit écran depuis nombre d’années, ne va-t-il pas tout simplement reproduire pareil endoctrinement dans les réponses qu’il apportera aux sondeurs? Dès lors, ne serait-il pas opportun d’élaborer plutôt un panel citoyen en interrogeant des usagers représentatifs des diverses opinions sociales, culturelles et politiques, mais qui auraient, au préalable, été informés des enjeux du secteur qu’ils sont censés évaluer?

Puisque la RTBF est un service public, il convient de découvrir non seulement combien de personnes ont vu tel programme et si elles l’ont apprécié, mais également et surtout si la perception de celui-ci a été utile dans l’évolution de leur vie personnelle.

(1) La Libre Belgique (19 septembre 2006)