Nos médias (N°24 / 10 octobre 2006)

Les élections communales à par la RTBF: vive les grands partis et les enjeux chauds!

C’est dès aujourd’hui qu’il revient à la direction de la RTBF de plancher sur diverses améliorations à apporter à sa couverture des prochaines élections communales et provinciales, en tirant les enseignements d’une série de critiques qui ont accompagné l’édition 2006 qui vient de s’achever.

Omerta pour les petites listes

Décode, le programme mensuel que le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) considère comme étant une émission de médiation(1) lorsqu’il vérifie en fin de saison si la RTBF a bien exécuté ses obligations, n’en est pas un! Sa dernière livraison, le 30 septembre dernier, en a une nouvelle fois fait la preuve.

Sur une problématique qui touche directement ses usagers, la RTBF ne leur a pas donné la parole, ni repris toute une série de griefs qui se sont exprimés publiquement. Aucune recherche de solution n’a été avancée.

Pire, Jean-Paul Marthoz (Enjeux Internationaux) et François Heinderyckx (ULB), les deux spécialistes invités en studio pour commenter les différentes séquences de l’émission, n’ont même pas été sollicités pour dire ce qu’ils pensaient de l’autojustification ertébéenne proposée par Benoît Moulin, chef de la rédaction du journal télévisé, à la problématique mise au menu, à savoir la couverture de la campagne pour les communales et provinciales.

À la question de savoir pourquoi dans les grands débats électoraux, seuls, les quatre grands partis démocratiques étaient présents à la table de discussions, celui-ci indiqua: « …Voulez-vous me faire dire qu’il y a des listes, ou de petites listes, qui ne sont pas présentes en plateau? Effectivement, nous avons fixé des règles à la RTBF, tant en radio qu’en télévision, en ce qui concerne la représentativité des personnes qui sont invitées à débattre parce que le problème des petites listes, c’est notamment que, à moins de pratiquer l’arbitraire, si vous en acceptez une, vous les acceptez toutes, et donc à ce moment-là, vous vous retrouvez dans des plateaux où il n’est, en réalité, plus possible de débattre sérieusement des problèmes parce qu’il y a trop d’intervenants et des points de vue parfois, peut-être… loufoques qui s’expriment aussi ».

Débattre sérieusement et éviter les points de vue loufoques seraient donc une spécialité réservée au CDH, à Ecolo, au MR et au PS. Drôle de jugement de valeur quelque peu sectaire vis-à-vis d’autres formations minoritaires!

Hélas, pareil argumentaire clôt d’autorité un débat vital, celui du ressourcement de la classe politique. Sans médiatisation importante, comment de nouvelles formations pourraient-elles émerger? Est-ce un hasard si aucune n’a eu cette chance depuis que cette régle du jeu a été édictée par Jean-Louis Stalport, ancien administrateur général de la RTBF, afin d’empêcher les formations d’extrêmes-droites d’avoir accès à l’antenne? Gageons que si pareil règlement avait existé dix ou vingt ans plus tôt, jamais le FDF, Ecolo ou le MCC n’auraient pu croître démocatiquement à leurs rythmes respectifs.

Paul-Henri Gendebien, le fondateur du RWF, comprend bien la volonté de ne pas donner la parole à l’extrême-droite « mais ce n’est pas une raison pour couper toute expression à ceux qui représentent encore une véritable alternative démocratique ». À La Libre Belgique (28/09/2006), il explique:  » À chaque élection, on nous parle d’un dispositif pour les partis alternatifs mais il est tellement contraignant et rigoureux que personne ne peut y participer… On nous promet des tribunes, mais il faut remettre le matériel à l’avance et pour une séquence de 2 minutes, il faut verser 2.500 euros. Enfin, on a beau faire des conférences de presse, la RTBF n’y vient jamais… »(2).

Le règlement en application à la RTBF ne serait-il pas contreproductif? Comment se situe Décode par rapport à la réflexion proposée à la « une » de Pan (27/09/2006)? L’omerta médiatique sur les petits partis a comme conséquence que finalement une partie du public pense qu’il n’y a que l’extrême-droite pour incarner le vote de protestation: « Rien que pour cela, les télés gagneraient à ouvrir leurs antennes aux petites formations… plutôt que d’en laisser comme seul dépositaire de cette protestation un groupe de tarés d’extrême-droite ».

Pourquoi ne pas tirer enseignement du règlement mis en place par différentes télévisions locales, en conformité avec les recommandations du CSA? Max Zimmerman de TV Com explique à Vers l’Avenir (30/09/2006): « Ce réglement prévoit des critères de sélection pour les invités: soit la liste représente l’un des quatre grands partis démocratiques, soit elle dispose au minimum d’un élu sortant ». Télé-Bruxelles a agi de cette manière en invitant, dans un débat d’une cinquantaine de minutes concernant la commune d’Ixelles, aux côtés des « têtes de listes » des quatre grands partis démocratiques, Jean-Pierre Brouhon, ancien échevin et initiateur de la liste XL Citoyens. Les propos de ce dernier ne furent pas loufoques… et apportèrent un plus, car cette liste s’axe principalement sur de nouvelles manières d’associer la population à la décision communale.

Collaboration renforcée avec les télés locales

Le choix des villes où la RTBF déploie davantage d’énergie pour suivre le processus électoral suscite de nombreuses questions mais cette thématique est passée au bleu par Décode. Les grands débats du mercredi soir animés par Valérie Druitte et François de Brigode, tous deux de tendance PS(3), se sont intéressés à Bruxelles-Ville, Namur, Schaerbeek, Liège et Charleroi. N’est-il pas étrange que deux soirées furent consacrées à l’agglomération bruxelloise alors qu’aucune ville du Brabant-Wallon et de la province du Luxembourg n’aient été sélectionnées? La seule explication à laquelle aura droit le public sera celle du sensationnalisme: « …La Une a donc choisi cinq villes « où cela sera chaud » se réjouit François De Brigode », selon Fernand Letist (Télémoustique, 30/08/2006). Argument d’ailleurs repris dans la bande-annonce de la RTBF: « Un débat qui s’annonce très chaud »…

Pourquoi la RTBF n’explicite-t-elle donc pas en début d’émission auprès de ses téléspectateurs les critères de ses choix? Ceci permettrait de lever peut-être des hypothèses peu « service public » qui circulent ici et là: Sam Christophe laisse entendre dans Sud Presse (20/09/2006) que le choix de Schaerbeek aurait pu être influencé par le fait que Laurette Onkelinx, « une grande amie de François de Brigode », y était candidate, ou parce que « le boulevard Reyers (NDLR: et donc les locaux bruxellois de la RTBF) est précisément situé dans la commune de Schaerbeek ». Le journaliste note également que: « On reste assez perplexe sur l’utilité de diffuser ces débats fort onéreux pour une audience toute de même assez confidentielle (entre 60.000 et 90.000 téléspectateurs). Bien sûr, on nous rétorquera que c’est au serrvice public à faire ce genre de débat. Sauf que ceux qui sont intéressés au premier chef (les habitants de la commune) auront de toute façon le loisir d’en voir une version équivalente sur un autre service public: leur télé locale ».

La complémentarité entre les télévisions locales et la RTBF n’était jusqu’il y a peu qu’un vœu pieux. Peut-être que la récente disparition des centres « régionaux » ertébéens va changer la donne. Toujours est-il que la bonne nouvelle qui émerge de la médiatisation de cette campagne communale est une déclaration de Jean-Paul Philippot reprise par Pierre-François Lovens (La Libre Belgique, 29/09/2006): « Je suis convaincu qu’il y a une place pour une collaboration renforcée et bien comprise avec les télés locales. Nous profiterons du socle des élections du 8 octobre pour bâtir d’autres choses ».

On peut donc espèrer que pour la couverture des prochaines élections communales la RTBF et les télés locales complèteront mieux leurs approches. Plutôt que de proposer de traditionnels débats ville par ville, la RTBF n’aurait-elle pas intérêt à programmer des émissions thématiques capables de fédérer davantage de téléspectateurs car non limitées à une seule agglomération? Dans Décode, Benoît Moulin expliquait: « On essaie de circonscrire le débat aux thèmes qui rencontrent les préoccupations principales des électeurs. On a identifié quelques thématiques: sécurité, propreté, mobilité. C’est autour de cela que doit porter le débat pour qu’il ait un intérêt ».

Pourquoi ne pas consacrer une émission complète à la mobilité, par exemple, et inviter sur le plateau divers représentants de petites ou grandes listes de différentes agglomérations qui ont mené des réflexions pertinentes ou entrepris des réalisations exemplaires à propos de cette thématique? La relation des ces savoirs et des ces expériences permettrait à tous les téléspectateurs de mieux connaître les enjeux de ce domaine et donc, sur ce thème, d’avoir une analyse plus pointue des programmes proposés par les différentes formations en lice dans leur propre commune.

Enfin, pourquoi, en échange de la diffusion de pareils programmes sur leurs propres antennes, les télévisions locales n’inviteraient-elles pas la RTBF à reprogrammer les débats plus traditionnels, ville par ville, que celles-ci ont enregistré aux quatre coins de la Communauté française? Pareils échanges permettraient en outre tant, pour la RTBF que pour les télés locales, de fameuses économies, puisqu’ils occuperaient ainsi gratuitement de nombreuses heures d’antenne avec des programmes qui concernent wallons et bruxellois.

Les Luxembougeois négligés

À propos des télés locales, la RTBF semble avoir manqué un partenariat avec TV Lux, ce qui n’est pas sans conséquence.
Il était pourtant possible puisque le président du conseil d’administration de celle-ci, Bernard Caprasse, également gourveneur de la province du Luxembourg, l’affirme dans un dossier retentissant qui a fait la « une » sous le titre « Soirée électorale: La RTBF télé néglige les Luxembourgeois » de L’Avenir du Luxembourg (29/09/2006): « Si une collaboration avait été souhaitée, nous l’aurions acceptée immédiatement ».

Cette absence d’entente mène à la décision de la RTBF de ne prévoir aucun journaliste fixe(4) pour couvrir depuis la Province du Luxembourg la soirée électorale en télé, alors que trois sont prévus en Hainaut et un à Namur, un à Wavre, un à Liège… et un à Anvers.

Outre ce couac avec TV Lux, Benoît Moulin a proposé deux autres arguments pour expliquer le choix rédactionnel de la RTBF: « Nous sommes dans un rapport de densité de population qui va de 1 à 10… » et « Nous allons là où il y a des enjeux, là où il risque d’y avoir de très gros problèmes, comme des menaces de partis d’extrême droite… ». Il nous semblait que l’enjeu principal d’une élection communale était plutôt de rechercher une gouvernance optimale pour les habitants!

Réaction ferme de Philippe Courard, le ministre des affaires intérieures et de la fonction publique: il y a des enjeux en province du Luxembourg comme ailleurs et « c’est un grand moment pour les citoyens, ces élections communales: c’est le niveau de pouvoir qui les préoccupe le plus ». Quant à Benoît Lutgen, ministre de l’agriculture et de la ruralité, il a signifié que l’attitude de la RTBF constituait un manque de respect pour les habitants de sa province: « Les enjeux dans une province moins peuplée sont aussi importants qu’ailleurs. La RTBF est un service public. Elle ne doit pas travailler en fonction de l’audimat. Et pourquoi ce double discours? D’un côté, ils réclament des moyens pour leur spécificité de service public, et d’un autre, ils agissent comme un secteur privé ». Voilà qui pourrait constituer un utile sommaire pour le prochain numéro de Décode qui devrait être diffusé le 28 octobre prochain! On peut rêver…

(1) Le contrat de gestion actuellement en application jusqu’à fin 2006 précise: « Tant en radio qu’en télévision, l’Entreprise produit et diffuse au moins dix fois par an une émission de médiation dont l’objectif est de répondre aux interrogations et réactions de son public ».
(2) Contactée le 03/10/2006, Françoise de Thier, la médiatrice de la RTBF, nous affirme que ni le service de médiation, ni le service juridique du service public n’ont reçu de plaintes concrètes à propos de cette thématique.
(3) Je pense que les deux journalistes ont fait du bon travail mais je trouve que les responsables de la rédaction auraient dû éviter de choisir un duo d’une même tendance politique.
(4) En plus des journalistes « fixes », des équipes volantes sont prévues. Elles circuleront notamment dans la province du Luxembourg.