Nos médias (N°27 / 31 octobre 2006)

Le débat confisqué par la RTBF

Dix jours après la signature de son nouveau contrat de gestion, la RTBF proposait à ses auditeurs de La Première pendant une heure 1/2 un véritable programme de propagande pour faire le point sur l’évolution de la présence de la publicité sur ses antennes.

La thématique choisie pour ce numéro de Tout autre chose diffusé ce 23 octobre était appropriée puisque le développement de l’apport financier des annonceurs fut l’élément majeur des discussions qui ont nourri pendant près d’un an l’élaboration des nouvelles obligations qui régiront les activités de la RTBF, du 01/01/2007 au 31/12/2011.

Trois invités « pour » et zéro « contre »

Dans le préambule du contrat de gestion en vigueur jusque fin 2006, il est noté noir sur blanc que l’entreprise publique autonome à caractère culturel doit « provoquer, chaque fois que c’est possible, dans ses programmes, le débat et clarifier les enjeux démocratiques de la société ».

Le choix des invités de cette émission a hypotéqué la concrétisation de ces objectifs. La RTBF, gourmande… (on n’est jamais mieux servi que par soi-même!), s’y était représentée par Françoise de Thier, directrice du Service de médiation, et Simon Pierre de Coster, directeur du Service juridique. Alfonza Salamone, la responsable et animatrice de Tout autre chose, avait également fait appel à Sandrine Sepul, secrétaire adjointe du Jury d’éthique de la publicité (JEP) et directrice du Conseil de la publicité.

Par contre, aucun représentant du secteur associatif qui s’était impliqué dans la réflexion sur l’évolution de la RTBF n’était invité: ni La Ligue des familles, ni le CRIOC. Et point d’anti-publicitaires (RAP, Respire) alors que leurs pétitions et « cartes blanches » ont joué un rôle essentiel dans le maintien de l’interdiction de la présence publicitaire autour des émissions pour enfants (la « règle des 5 minutes »)(1).

Lorsque trois invités défendent plus ou moins les même intérêts et qu’aucun empêcheur de tourner en rond n’est là pour débattre avec eux, il convient que l’animatrice connaisse très bien son dossier pour détecter les erreurs ou approximations qui pourraient être dites à l’antenne. Cela ne sera pas le cas.

Lorsque Mme Sepul regrette le maintien de la règle des 5 minutes parce qu’ « un enfant reste un enfant » et que cette obligation vient justement d’être supprimée en Flandre, elle n’indique pas que celle-ci y était destinée aux chaînes privées (à l’inverse de la Communauté française où cette règle ne s’applique qu’à la RTBF), les chaînes de télévision de la VRT n’ayant toujours aucun accès à la publicité commerciale.

À un auditeur qui lui demande pourquoi le Jury d’éthique publicitaire (JEP) n’est composé que de publicitaires, elle répondra que celui-ci cherche à y intégrer des représensants des consommateurs mais elle omettra de signaler que, fin mai 2006, les organisations qui siègent au Conseil de la consommation furent unanimes pour constater que les conditions proposées pour cette intégration ne correspondaient pas à leurs attentes!

Et lorsqu’elle promotionne ses activités dont Média Smart, personne ne rappelle en studio que cet outil d’éducation à la publicité a été l’objet d’une circulaire de la ministre Arena déconseillant son utilisation aux enseignants(2).

Éviter le débat démocratique

Avec pareil choix d’invités, il devient impossible à l’auditeur de pouvoir clarifier les enjeux, puisqu’un seul son de cloche lui est imposé comme une évidence. Si l’on n’avait invité à la RTBF que des chrétiens pour aborder le droit à l’avortement, l’euthanasie ou le mariage homosexuel, l’évolution éthique de notre société aurait-elle pu se concrétiser telle que nous la connaissons aujourd’hui? La publicité serait-elle l’un des rares sujets qui n’aurait pas droit à un débat démocratique? Il est vrai que, « juge et partie », les médias peuvent difficilement prendre du recul par rapport à cette thématique. L’animatrice de l’émission dut même convenir que Mr de Coster disait vrai lorsqu’il lui rappella qu’un quart de son salaire provenait des rentrées publicitaires.

Un exemple parmi d’autres: les nombreux auditeurs de Tout autre chose qui souhaitent une RTBF sans publicité seront considérés par Mme de Thier comme des doux rêveurs croyant au monde de Walt Disney! On se garda bien de leur rappeler que depuis Philippe Mahoux, tous nos ministres de l’audiovisuel approchés en ce sens ont refusé de décrocher un budget pour mener une enquête sur « à quoi ressemblerait la RTBF sans pub ». Des pistes? On pourrait se passer d’émissions (par exemple: C’est du Belge) ou de chaînes (on est passé de 3 à 5 chaînes radio) onéreuses induites par les intérêts publicitaires. Et pourquoi ne pas taxer davantage le monde de la réclame qui favorise le développement de l’obésité et de la surconsommation afin de reverser ces nouvelles rentrées financières en complément à l’actuelle dotation ertébéenne?

Récidive

Il convient aujourd’hui de dénoncer cette incapacité récurrente de la RTBF à aborder sereinement l’analyse des enjeux médiatiques car cette émission du 23 octobre ne constitue pas un exemple isolé. Tout autre chose était déjà consacrée, le 20/08/2001, à une diatribe contre le projet d’introduire la fameuse règle des 5 minutes dans le contrat de gestion de 2002-2006. Les trois invités en studio étaient résolument « contre »: Jean-François Rasquin (à l’époque, représentant du CSA), la chercheuse Claude Pécheux et Simon Pierre de Coster. N’étaient pas invités à dialoguer avec eux, ni Jean-Marc Nollet, le ministre de l’enfance, ni les représentants du secteur associatif (l’Association des téléspectateurs actifs, le CJEF, la Ligue des familles, les associations de parents). Ne serait-il pas temps que l’histoire cesse de se répéter?

(1) Indigné par ce procédé ertébéen, Objecteur de croissance propose sur Radio Panik, ce 2 novembre de 19H00 à 20H30, une émission sans doute moins unilatérale sur le même thème, ayant invité à y dialoguer, et des associations critiques par rapport à la publicité, et la directrice du Service de médiation de la RTBF. Cette émission sera en ligne dès le lendemain sur le site lapetiteradio.org
(2) Voir rubrique Nos médias, JDM, 20/06/2006.

Pire!

J’ai demandé à Jean-Pierre Hautier si le Tout autre chose du 23 octobre était bien l’une des dix émissions de médiation que la RTBF doit programmer annuellement tant en radio qu’en télévision, selon son contrat de gestion en vigueur jusque fin 2006.

Mr Hautier connaît bien ce sujet puisqu’il dirige La Première, chaîne qui depuis toujours diffuse ces émissions: autrefois, une fois par mois, dans Tout autre chose; puis, dans Questions publiques depuis septembre 2004.

Analysant l’exercice 2004 de la RTBF, le CSA l’a condamnée, le 10/05/2006, pour ces émissions de médiation parce qu’elles ne présentaient, depuis qu’elles sont diffusées une fois par mois dans le créneau des appels des auditeurs à la fin de Matin première entre 8H40 et 9H00, aucun indice qui permettrait aux auditeurs d’identifier qu’ils écoutent, ces jours-là, le programme de médiation: pas de titre spécifique, non présence de la médiatrice en studio, etc.

En lisant la réponse de Mr Hautier, on a bien le sentiment que la RTBF vient de rapatrier le plus discrètement possible son programme de médiation vers Tout autre chose, et on a la désagréable impression que la direction de la RTBF choisit après diffusion ce qui sera désigné comme programme de médiation à mentionner dans son rapport annuel destiné au CSA.

À ma question, le directeur de La Première a répondu par écrit: « Il me semble que oui… questions des auditeurs et réponses. Le sujet étant la pub au sens large ».

Voilà un nouvel indice pour se convaincre que la RTBF préfère appliquer la lettre plutôt que l’esprit de son contrat de gestion et confondre la médiation avec de l’auto-propagande.