PAN, hebdomadaire satirique, 4 octobre 2006

La RTBF, Sabena Bis

L’interview Joker:
Bernard Hennebert

061004panProfession:
Coordinateur de www.consoloisirs.be, site de défense des droits des usagers de loisirs. Collaborateur du Ligueur et du Journal du Mardi.

Signe particulier:
Emmerdeur attritré du service public et bête noire de son big boss Jean-Paul Philippot, Bernard Hennebert traque au stéthoscope la moindre incartade de nos médias avec le rêve de les restituer à leurs publics. Vaste programme…

En quoi consiste votre démarche de défense des usagers?

C’est un peu comme un Test-achats du secteur médiatico-culturel, qui donnerait des repères aux usagers pour pouvoir juger l’offre. À l’inverse des boîtes de petit pois, on omet d’annoncer la présence des colorants. Par exemple, à la télévision, on mentionne quand il s’agit d’un direct, mais on ne dit jamais quand c’est en différé; au JT, on n’indique jamais que le billet d’avion d’un reporter a été payé par le ministre instigateur du voyage, etc. Donc, depuis une trentaine d’années, j’essaye de défendre les droits des usagers de ces produits qui ont un supplément d’âme: la culture, les médias et les loisirs. Dans les années 80, j’ai créé Diffusion alternative, qui était une association de consommateurs de musique puis, en 94 l’Association des téléspectateurs actifs (ATA) qui a vécu neuf ans…

Et qui a obtenu des résultats…

061004panOui, par exemple, le JT des enfants; la signalétique jeunesse par pictogrammes; que Mise au point indique clairement quand il ne s’agit pas de direct; la règle des 5 minutes (sans pub avant et après les programmes pour enfants) conquise grâce au ministre Jean-Marc Nollet; l’obligation pour la RTBF de répondre aux courriers des usagers selon des règles précises; la création d’une émission de médiation; l’apparition d’un panneau « préservatifs » avant les films pornos sur Canal+ (on a dû envahir leurs bureaux pour se faire entendre, et le soir même, ça passait à l’antenne); la mention des tarifs des appels surtaxés dans les émissions… Souvent, ce sont des mesures nées d’une jalousie culturelle positive: la médiation existait déjà en France, la règle des 5 minutes sur les chaînes privées flamandes.

Quel reproche principal adressez-vous à la RTBF aujourd’hui?

Le principal problème, c’est la présence publicitaire. Pas pour cette présence en tant que telle, mais à cause de ses effets.

Ce qui se répercute sur le choix des programmes?

Souvent, les émissions qui plaisent aux annonceurs sont proposées à des horaires favorables et disposent de budgets conséquents. Par contre, Ça bouge, l’agenda associatif, dispose d’un budget de 500 euros par numéro. L’évolution des objectifs des deux chaînes RTBF est liée à cette pression publicitaire, avec le nouvel agenda quotidien diffusé sur Arte, 50°Nord –qui coûte la peau du cul à la Communauté française, 2,6 millions supplémentaires!–: La Deux a été créée pour être la chaîne de la culture, des enfants et du sport. Ce qui reléguait déjà la culture de la Une vers cette chaîne sous-médiatisée! Aujourd’hui, on fait de La Deux une nouvelle chaîne généraliste et pour ce faire, on relègue la culture sur Arte! Il suffit de regarder le programme de La Deux ce mercredi 4 octobre: à partir de 18h, on a l’émission de Delarue, un feuilleton, une rediffusion de C’est la vie, un téléfilm, des microprogrammes comme le Keno et le Lotto, le 12 minutes et, enfin à 22h45, la culture avec Screen! Suivi de la rediffusion de50°Nord à 23h. La saison dernière, la culture était programmée dès 20h15, sur la Deux.

N’aurait-il pas mieux valu améliorer les deux chaînes avant d’en »créer » une troisième?

Bien sûr, mais La Deux, sous l’influence de la pub, ne peut plus passer de culture à des heures de grande audience. Et on refile ça sur un décrochage belge d’Arte, qui est déjà une chaîne d’initiés. Yves Bigot l’a avoué dans le Vers l’Avenir du 23 février: « Si le projet de Bel Arte, qui concentrerait toute la culture aujourd’hui diffusée sur La Deux, aboutit, notre deuxième chaîne pourrait devenir aussi plus divertissante et branchée ». Après ça, Fadila Laanan ose dire, à La Libre Belgique le 5 mai, « Bel Arte ne videra en rien le contenu culturel de La Une et de La Deux »!

Actuellement, la RTBF atteint 23% de recettes publicitaires: pourquoi veut-elle plus?

Parce qu’ils espèrent qu’ils vont les dépasser, bien entendu. Leur réponse, populiste, c’est de dire « le public ne va pas le remarquer, parce qu’il n’y aura pas plus de minutes de pub », ce qui n’est pas prouvé. Et même si c’était prouvé, ça veut dire qu’on vendra les mêmes minutes plus chères, donc que l’influence de la pub sera d’autant plus grande.

La publicité commerciale est-elle indispensable à la survie de la RTBF?

Depuis Philippe Mahoux, j’ai demandé aux cinq derniers ministres successifs de l’Audiovisuel s’ils ne pouvaient pas prévoir un petit budget pour mener une enquête sur « À quoi ressemblerait la RTBF sans la pub? ». Pourquoi ont-ils tous refusé? Il est tout à fait clair qu’il y a toute une série d’émissions qui sont programmées à la RTBF uniquement pour attirer de la pub, mais qui coûtent très cher! C’est du belge, l’émission imitée de Place royale, est un excellent exemple. Delarue, idem. Donc, la pub coûte à la RTBF! Sans pub, la RTBF ne devrait plus non plus cotiser à l’audimat, qui coûte très cher, puisqu’elle n’en aurait plus besoin. Et on pourrait –on devrait– taxer davantage les publicitaires pour les effets négatifs de leur négoce (développement de l’obésité, de la violence, de la surconsommation…) et en verser les bénéfices au service public en complément de la dotation! Tout le monde serait gagnant, et surtout la santé publique.

Des études vont-elles dans ce sens?

Philippot en a dernièrement évoqué une, selon laquelle la suppression de la pub entraînerait le licenciement de 750 personnes. Suite à cela, « Respire » a demandé si elle pouvait consulter cette étude. Depuis avril 2006, cette association a reçu une fin de non-recevoir, et elle demande actuellement à la médiatrice de la Communauté française de négocier cette demande. C’est ahurissant de constater que des études, sur lesquelles Philippot s’appuie pour faire de grandes déclarations, ne sont pas disponibles pour le public! La seule étude « qualitative » des programmes de la RTBF a été réalisée durant l’application de l’actuel contrat de gestion, par l’ULB. Elle n’a été rendue publique ni auprès du public ni auprès des journalistes, parce qu’elle était totalement défavorable dans ses résultats. De même pour une enquête comparative RTBF-VRT demandée par Philippot à l’UCL, dont il a conclu que le prochain contrat de gestion de la RTBF devait envisager des objectifs à atteindre plutôt que de définir des obligations concrètes, comme c’est le cas à la VRT. Bref, la suppression d’un texte précis pour ne plus permettre au CSA de la condamner! Mais ce qu’il oublie de dire, c’est que dans la même enquête, l’auteur précise que la VRT peut agir ainsi parce qu’elle n’a pas de publicité commerciale (comme la BBC d’ailleurs), et donc qu’il n’y a pas d’influence de celle-ci sur les programmes. Ça change tout le sens! L’auteur de l’étude, Frédéric Antoine, poursuit: « La présence des annonceurs, même si elle est limitée actuellement à 25% du budget de la RTBF, constitue un facteur de pourrissement de sa situation. (…) C’est incontestable que la RTBF dépend des recommandations de sa régie publicitaire ». C’est du moins ce qu’il a déclaré lors de son audition parlementaire à laquelle j’ai assisté.

Que peuvent faire les politiques dans ce contexte?

Je constate qu’aucun des présidents des quatre grands partis ne détaillent jamais leur politique audiovisuelle. J’attends notamment qu’Elio Di Rupo nous parle de la RTBF!

Ont-ils seulement une politique audiovisuelle?

Je crois qu’ils ont très peur d’en parler, et qu’ils ont envie d’aller dans le sens des directions des chaînes, car elles ne se privent pas de les sanctionner médiatiquement. Richard Miller, par exemple, a été interdit d’interview pendant 6 mois sur RTL-TVI pour avoir favorisé l’implantation d’AB3, et Jean-Marc Nollet a été censuré un mois à la RTBF quand il a prôné que l’argent de la revente des actions Canal+ détenues par la RTBF, achetées avec l’argent de la Communauté française, ne retourne pas directement à la RTBF, mais à la Communauté qui aurait décidé de son affectation. Tous les gens, « politiques » ou non, qui ont besoin de passer à la télé ne peuvent se permettre des débats trop concrets à propos de nos médias!

Vous êtes vous-même interdit de conférence de presse à la RTBF…

Philippot l’a demandé verbalement, et a même fait annuler une interview déjà montée au sujet de mon dernier bouquin… Les deux seules fois où j’ai pu parler de ce bouquin qui traite de la réappropriation de la RTBF par ses usagers, c’est dans Zoom arrière, où l’invité, Henry Ingberg, a choisi librement de me convier. Et l’autre c’est dans La pensée et les hommes, émission concédée dans laquelle la direction de la RTBF ne peut intervenir. Par contre, au moins à deux reprises, Philippot ou son entourage ont engueulé journaliste ou rédacteur en chef qui avaient fait passer des articles dans la presse écrite sur mon travail. C’est de l’intimidation!

Globalement, quels sont les reproches qu’on peut adresser à la mouture actuelle du nouveau contrat de gestion?

Tout d’abord, contrairement à celui qui se termine, les téléspectateurs n’ont eu aucune possibilité d’être informés et de débattre à l’antenne sur son élaboration. En 2001, il y avait eu une émission de deux heures en direct (La RTBF, c’est vous) avec notamment des représentants des usagers. Philippot a déclaré que le débat portant sur le nouveau contrat de gestion de la RTBF se déroulait au Parlement et que, dans ce contexte, il entendait respecter sur les antennes une « stricte neutralité ». Dernièrement, lors d’un enregistrement de l’émission radio Quand les jeunes s’emmêlent, le RAP (réseau anti-publicitaire) a parlé de la règle des 5 minutes, et toute cette partie a été sucrée au montage. Est-ce ça, la « stricte neutralité »?

La règle des 5 minutes est-elle vraiment utile?

Bien sûr que c’est efficace, puisque Philippot dit lui-même qu’il perd 2 millions à cause de cette règle. Si les publicitaires veulent mettre des pubs autour des émissions pour enfants, c’est que c’est efficace! À moins que Philippot ne considère que les publicitaires sont stupides! Bien sûr, les enfants se passionnent pour d’autres programmes que ces émissions conçues spécifiquement pour eux. Le pouvoir politique doit y être attentif et développer d’autres mesures complémentaires et concrètes de régulation, telles que l’éducation à la publicité.

La RTBF est-elle un bastion PS?

Il y a une majorité PS effective, mais ça ne veut pas dire que ce soient tous des cires-pompes. Mais de là à y voir une censure, je crois que c’est un fantasme des libéraux, qu’ils n’avaient pas quand ils étaient au pouvoir. Un problème, c’est que depuis qu’il y a 7 membres PS du conseil d’administration sur 13, plus aucun administrateur n’ose vraiment s’exprimer dans la presse. Or, je rappelle qu’en son temps, ce sont des prises de parole d’administrateurs, avant le conseil, qui ont permis d’éviter l’arrivée du télé-achats, par exemple. Au moment où le PS a cette responsabilité importante d’assumer la majorité absolue, il aurait dû en conséquence être d’une clarté absolue vis-à-vis du public. Pour justement montrer que les dés ne sont pas pipés et permettre que le débat s’élève sur la place publique. En se taisant, ils alimentent la suspicion.

On retrouve pourtant dans ce CA le bras droit d’Elio Di Rupo (Frédéric Delcor) et une des lieutenants de Didier Reynders (Clarisse Albert)!

Ce qui justifie ma remarque précédente: Di Rupo aurait dû parler publiquement de l’audiovisuel comme il parle d’autres sujets! D’autant plus que Philippot est aussi socialiste… Mais je ne suis pas leur conseil en communication (sourire).

Les chamailleries des députés de la Communauté française ont privé Fadila Laanan de leurs recommandations, qui a négocié avec Philippot les mains presque vides…

C’est à nouveau une verge que tend le PS pour se faire battre. Il a tout fait pour faire croire qu’il monopolise le débat.

Donc, Philippot mène ce contrat de gestion tout seul?

Pas tout à fait: grâce à Vers l’Avenir qui a suscité les déclarations de la présidente du CDH qui disait « il faudra me passer sur le corps pour supprimer la règle des 5 minutes », Philippot n’a pas eu tout ce qu’il voulait. Et il en est très fâché. Les cinq mille signatures de la pétition de RAP ont eu aussi leur influence! Pour la première fois, le monde publicitaire doit reculer concrètement. Puisse cela faire réfléchir le monde politique.

Yves Bigot va-t-il accélérer le redressement de la RTBF?

J’ai épluché toutes ses interviews, et je ne l’ai jamais vu prononcer le mot « éducation permanente ».

Que répondez-vous à Philippe Delusinne quand il déclare que la RTBF est une télévision « pour enseignants à la retraite »?

D’abord, c’est un public pas inintéressant. Je comprends ce qu’il veut dire par là, c’est vrai que c’est plutôt un public adulte, mais ce public a droit aussi à de la télévision. L’objectif d’une chaîne de service publique ne se définit pas par un public, mais par rapport à des missions qu’il faut mener. Missions qui permettront à la société d’évoluer vers une dimension plus humaniste.

C’est une vision élitiste de la RTBF?

Non, ça c’est être cynique vis-à-vis du public! Une des missions principales d’un service public, ce n’est pas l’audimat, mais la prise en compte utile de différentes minorités, dont les sourds et malentendants. Et si ce travail est mené avec imagination, un public très nombreux suivra.

Jean-Paul Procureur ou Josy Dubié?

Ils ont tous les deux le même défaut, selon moi: ils sont encore trop dans le sérail RTBF et n’ont pas encore consacré suffisamment de temps à aller à la découverte des usagers de l’audiovisuel.

Pascal Vrebos ou Olivier Maroy?

C’est stupide que leurs débats soient diffusés le même jour à la même heure. Ils ont tous les deux un manque d’imagination dans le choix des sujets, et utilisent trop les questions du public comme des hameçons. Je pense qu’il faut inventer d’autres formes de participation du public, surtout lui donner un droit de réplique. Pourquoi est-ce toujours le « politique » ou le journaliste qui ont le dernier mot? C’est quoi le dialogue…

Qui est votre politicien(ne) actuelle préféré(e)?

Tous (rires)! Spontanément, j’aime bien les trajectoires de Fadila Laanan et Jean-Marc Nollet. Au CDH, j’aime bien Monsieur Cartes sur table (Jean-Paul Procureur, NDLR) et au MR, Richard Miller.

Va-t-on vers une privatisation de la RTBF?

La majorité des éléments que je constate vont dans le sens d’une catastrophe, qui nous mènera à un scénario du type Sabena…