Interview publiée dans @croches n°23 (octobre 2006), la revue du Conseil de la Musique de la Communauté française (www.conseildelamusique.be / acroches@conseildelamusique.be)

Bernard Hennebert: du bon usage de l’usager culturel

Il a été l’une des chevilles ouvrière du projet de Code de respect des usages culturels, à présent entré en vigueur. Journaliste, fondateur de l’association des téléspectateurs actifs, Bernard Hennebert a toujours plaidé pour les droits des usagers de la culture. Nous l’avons rencontré.

A.G.: Pouvez-vous me dire comment s’est formée l’idée d’un ensemble de règles de bonne conduite en matière culturelle?

Bernard Hennebert: J’étais un simple journaliste. J’étais free-lance dans des journaux comme Vlan, le Ligueur, Bonne soirée, etc. Je recevais de bons disques de France. J’essayais de faire venir ces artistes dans les Maisons de Jeunes. Parmi les plus connus, j’ai fait venir par exemple Jacques Higelin à Bruxelles, ou Bernard Lavilliers. J’ai pris conscience que les journalistes étaient privilégiés par rapport au public « normal » et ne rencontraient pas les mêmes problèmes que le public: reports, annulations, etc. Je me suis aussi posé la question de savoir pourquoi il n’existait pas d’association de consommateurs de musique. Pour moi, c’est lié au côté mythifiant de la scène musicale. On a tendance à défendre l’artiste qu’on apprécie, jusqu’à en oublier ses propres droits. Je voulais aussi éviter dans ma démarche tout jugement de valeur. Je ne me place pas sur le terrain de la qualité artistique, mais sur celui des questions objectivables, de nature économique. Sur les produits « à supplément d’âme » que sont la culture et les médias, on n’avait pas appliqué les règles de la consommation traditionnelle. On n’avait jamais défini les « ingrédients » à mentionner. De plus, on occulte régulièrement les « colorants » de la culture.

A.G.: Vous luttez aussi contre l’extension des intérêts purement commerciaux dans le culturel?

B.H.: Ce n’est pas normal que dans le secteur culturel, ce soient les intérêts commerciaux qui s’impriment comme primordiaux. La seule façon de s’y opposer, c’est qu’il y ait émergence d’un contre-pouvoir du public. Pour que ce contre-pouvoir existe, il faut commencer à baliser et à faire des règles. Après avoir fait du journalisme « aide à l’artiste », je me suis donc dit que j’allais faire du journalisme « aide au public ». Selon moi, les artistes devraient être beaucoup plus attentifs à favoriser l’émergence d’éléments qui permettraient à des associations d’usagers de se mettre en place. C’est aussi une façon de lutter pour la diversité culturelle, qui n’est pas l’objectif principal de l’industrie culturelle.

A.G.: Avez-vous des exemples concrets de pratiques où les spectateurs ou usagers sont lésés?

B.H.: Le fait par exemple de devoir réserver sa place de plus en plus tôt est pénalisant pour le public. Pour certains concerts, il faut réserver jusqu’à treize mois à l’avance. Cela signifie que certains petits lieux ne vont jamais programmer leur spectacle 13 mois à l’avance. Cela veut dire que le public n’aura jamais le choix entre La Soupape et Forest National. Plus les préventes se feront tôt, plus les gros organisateurs auront le monopole de l’information vis-à-vis du public et les artistes qui aiment se produire dans des petites salles seront forcément désavantagés. Personnellement, je plaide pour qu’on ne dépasse pas les six mois de prévente.

A.G.: Pour l’instant, le code de bonne conduite ne concerne que les opérateurs subventionnés et pas les opérateurs privés. Cela n’induit-il pas une sorte de « distorsion de concurrence » entre opérateurs subventionnés, obligés de s’en tenir aux règles, et organisateurs privés, qui peuvent s’en passer?

B.H.: Il fallait partir de ce qui était possible. C’est au niveau du fédéral et du ministère des Affaires économiques qu’il faut s’interroger sur ces pratiques. Comme rien ne bougeait de ce côté, la Ministre de la Culture s’est positionnée. Mais elle ne peut le faire que par rapport au secteur sur lequel elle a prise, c’est-à-dire le secteur subventionné. En outre, il faut que cela soit prévu par contrat. Du coup, même parmi les organisateurs subsidiés, il y en a très peu qui en procèdent. C’est uniquement lors des renouvellement de conventions et de contrats-programme que ce texte va apparaître. On n’est qu’au tout début d’un long processus. Au début de l’année, il n’y avait qu’un lieu culturel qui était lié par le code de bonne conduite: les Halles de Schaerbeek. Ailleurs, il y a une campagne d’affichage qui a été développée dans les lieux subsidiés, mais cela ne signifie pas pour autant qu’ils doivent d’ores et déjà l’appliquer. Même si les choses commencent de façon modeste, c’est un signal positif. Le directeur du Crioc, le centre de documentation des consommateurs, a d’ailleurs annoncé qu’il interpeller le niveau fédéral est déjà un début.

A.G.: La charte telle qu’elle existe actuellement vous satisfait-elle?

B.H.: La charte est certainement évolutive. Avant d’arriver au secteur commercial, ce serait positif qu’elle soit expérimentée, critiquée et amendée dans le secteur subsidié. Je crois aussi que si le secteur subsidié sait utiliser et mettre en valeur cette Charte comme un argument de qualité supplémentaire, ce sera une avancée. C’est un peu comme les produits bio, qui ont démarré de façon confidentielle et qui se retrouvent maintenant dans les supermarchés, parce qu’une partie du public a été « éduquée » en ce sens.

A.G.: Si on lit le détail des engagements à l’égard des usagers culturels, on a l’impression que ces engagements vont relativement de soi. Par exemple, l’obligation de « fournir aux usagers une information la plus complète qui ne comporte pas d’indications ou de représentations susceptibles de les induire en erreur. » Qu’en pensez-vous?

B.H.: Cela peut paraître évident, mais cela oblige l’organisateur à tenir compte de certaines choses. Par exemple, le fait qu’il y ait du direct et/ou des bandes sonores doit être mentionné. La pratique n’est pas si évidente. De même, on pourrait se demander pourquoi le code contient comme prescription d’indiquer à l’entrée des lieux le nombre initial des places disponibles. Mais cela devient important quand on sait qu’il est arrivé que des spectacles changent de salle en cours de réservation.

A.G.: Le code tel qu’il existe correspond-il à ce qui constituait votre projet?

B.H.: Tous les éléments s’y retrouvent. Le seul point d’achoppement a été, au cours de nos travaux, de savoir s’il fallait une instance de contrôle qui puisse, le cas échéant, appliquer des sanctions. Heureusement, il y a ce lieu d’appel, qui est le Bureau de conciliation. Ce n’est pas encore parfait, puisque ce bureau n’a en principe qu’une compétence d’avis. Ceci dit, l’organisateur a au moins une obligation morale de tenir compte de cet avis. L’important n’est pas seulement que quelques personnes se fassent rembourser. L’important, c’est qu’on va enfin pouvoir réfléchir au problème et identifier concrètement les problématiques. Cela va inciter tant les organisateurs que les associations de consommateurs à réfléchir à ces questions qui n’étaient auparavant pas même en débat. Ceci est donc une amorce et il faut que l’ensemble de la profession et des représentants du public intègrent cette bataille comme une bataille normale parmi les autres qu’ils font eux-mêmes.

Code de bonne conduite: quelques règles parmi les plus importantes

Les organisateurs culturels qui souscrivent au Code de respect des usagers culturels s’engagent notamment à:

  • Afficher le Code en évidence, à l’entrée et à la sortie de tous les lieux où il accueille les usagers et sur son site Internet;
  • Fournir aux usagers – avant le déroulement de l’activité culturelle envisagée et si l’accès est payant, avant le paiement du billet d’accès – une information la plus complète qui ne comporte pas d’indications ou de représentations susceptibles de les induire en erreur, notamment sur la nature, l’éventuel prix d’accès, la durée et la date de l’activité;
  • Informer les usagers dans les plus brefs délais, en cas de modification substantielle ou d’annulation de l’activité culturelle concernée (qu’elle soit occasionnelle ou permanente). Prévoir au moins des modalités de remboursement des usagers dans ces deux hypothèses, si l’accès à l’activité culturelle concernée est payant;
  • Proposer spontanément aux usagers le meilleur tarif qui leur est applicable
  • Proposer des prix et des réductions identiques quels que soient les supports d’information et les moyens de réservation utilisés;
  • Ne pas recourir à un système payant (tels que les numéros surtaxés) pour informer les usagers;
  • Diffuser une information ciblée qui favorise l’accès et la participation la plus large de tous les usagers en ce compris les usagers « faibles (personnes à mobilité réduite, « minimexés », chômeurs, personnes malvoyantes, malentendantes, etc. ).

Découvrez aussi le texte intégral de ce « Code de respect des usagers culturels »: www.culture.be