Nos médias (N°21 / 26 septembre 2006)

Retour à la RTBF de l’interventionnisme politique?

Depuis quelques années, le pouvoir politique a décidé d’établir une séparation plus nette entre lui et la RTBF. En effet, ce n’est plus le ministre de l’audiovisuel qui est chargé de faire remontrance au service public lorsque celui-ci ne respecte pas ses obligations.

Cette tâche fut transmise au Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) qui analyse le rapport annuel des activités de la RTBF, condamnant éventuellement celle-ci en cas de manquements à un avertissement, à une amende ou à la diffusion sur ses antennes d’un communiqué qui permet au public de découvrir le contenu du « mauvais bulletin », une sanction irritant tout particulièrement le diffuseur qui apparaît ainsi sous son vrai jour aux yeux et oreilles de tous(1).

Malheureusement, le nouveau « gendarme » n’est pas des plus rapides, ni des plus efficaces. Ainsi, ce n’est que le 10 mai 2006 que le CSA a rendu son verdict concernant les activités de 2004 du service public et il n’a proposé, pour les différents manquements constatés, aucune amende trébuchante qui pourrait le dissuader à l’avenir de réitérer ses manquements.

Quel outil d’évaluation?

Ce n’est un secret pour personne que, depuis la nomination de Jean-Paul Philippot comme Administrateur général et de nombre d’autres directeurs sous la gouvernance dite Arc-en-ciel, l’évolution des programmes du service public pose problème en terme de contenus (de plus en plus calqués sur RTL TVI) et d’audiences (de moins en moins calquées sur RTL TVI…). Il convenait donc de mettre un frein à cette situation: le 20 octobre 2005, lorsque la ministre Fadila Laanan présenta à la presse ses attentes concernant l’élaboration du prochain contrat de gestion de la RTBF pour 2007-2012, elle annonça son intention de créer un outil d’évaluation et de suivi régulier: « Un tableau de bord trimestriel sera remis par la RTBF au Gouvernement. Il y sera fait mention des résultats obtenus et des moyens mis en œuvre en vue d’atteindre les objectifs fixés ». Cette ébauche de texte ne prévoyait aucune sanction que pourrait imposer le Gouvernement en cas de situation problématique, et l’on se rappellera que par le passé, lorsqu’il pouvait condamner le service public, il ne l’a jamais fait.

Le MR a réagi en assimilant ce projet à une immixtion du politique dans la gestion quotidienne d’une entreprise publique autonome. Ecolo craint que cette évolution ne se résume qu’à un contrôle lié à l’audience et propose la mise en place d’un outil d’évaluation permanent sous la forme de panels de téléspectateurs encadrés par des chercheurs.

Dans La Libre Belgique du 5 septembre dernier, la ministre Laanan a présenté le préaccord du futur contrat de gestion qu’elle a conclu durant l’été avec la direction de la RTBF: « La RTBF remettra tous les quatre mois un tableau de bord. Le conseil d’administration sera amené à prendre position pour corriger le tir si, par exemple, deux tableaux de bord successifs révèlent des carences. Et s’il ne le fait pas, j’interviendrai auprès des deux commissaires du Gouvernement(2). Par ailleurs, il y aura une étude qualitative indépendante, annuelle, des programmes ».

Impliquer davantage le CSA

On connaît les limites de l’autorégulation dans le secteur de l’audiovisuel et comment, dès lors, faire confiance à l’actuel conseil d’administration de la RTBF? Depuis qu’il a été recomposé en fonction des résultats des élections régionales de juin 2004 et que les administrateurs socialistes y disposent d’une majorité absolue, la presse écrite ne publie plus d’interview de membres de ce conseil qui permettent au public, comme cela se passait naguère, de découvrir les enjeux des futures décisions à prendre au sein de la direction de la grande maison. Pareilles initiatives avaient pourtant permis d’éviter l’aboutissement de projets scandaleux: la suppression de la traduction en langue des signes du JT de 19H30, l’arrivée du téléachat…

En dernier recours, la ministre annonce clairement qu’elle pourrait intervenir, mais en fonction de quels critères et sur base de quel projet? Fadila Laanan va-t-elle réintroduire en douce une problématique inflexion du gouvernement dans la gestion des médias de service public?

On sent bien qu’elle marche sur des œufs, qu’elle est à la fois tentée et rétive à l’ouverture de la boîte de Pandore. Ainsi, dans le même entretien accordé à La Libre Belgique, elle comprend qu’elle doit limiter son interventionnisme: « Je ne suis pas là pour confectionner les grilles de programmes ». Et pourtant, elle confirme fièrement l’injonction qu’elle avait déjà annoncée à la presse en octobre 2005: « Il est prévu de diffuser une émission mensuelle de divertissement mettant en valeur nos artistes ». Tente-t-elle ainsi d’imposer à la RTBF un projet qui concerne directement la culture, l’un des autres départements dont elle est également la garante ministérielle? Mais pourquoi ne se positionne-t-elle pas en même temps sur une série d’autres demandes, dont certaines ont été notamment relayées dans la présente chronique du Journal du Mardi? Des émissions axées sur les questions éducatives, sur la « consommation » culturelle, sur l’évolution des matières européennes, sur le développement durable… ou tout simplement imposer le suite promise mais qui se fait tant attendre de Cybercafé?

La notion d’un tableau de bord qui favoriserait une remise en question régulière de la politique éditoriale de la RTBF est intéressante. Mais pourquoi ne pas tout simplement confier cette tâche complémentaire au CSA qui a été créé pour mener à bonne fin pareils objectifs et qui dispose du personnel nécessaire pour s’acquitter de pareille tâche? Bien sûr, l’organe de régulation ne connaît pas un fonctionnement sans reproches mais le temps ne serait-il pas justement venu pour que le Gouvernement redéfinisse les règles de son fonctionnement ainsi que la composition de ses deux « collèges » et de son secrétariat d’instruction?

Et le contre-pouvoir des usagers?

En ce qui concerne l’étude qualitative, la ministre ne précise pas jusqu’à présent si ses résultats devront être accessibles aux journalistes et au public. Or, la seule étude plus ou moins récente de ce type menée par l’ULB au printemps 2004, au vu de ses médiocres résultats, n’a pas été rendue publique par la direction de la RTBF… Et pourtant, dans son récent entretien à La Libre Belgique, Fadila Laanan expliquait qu’elle voulait « être la garante des intérêts des citoyens ». Peut-on dès lors encore espérer que dans les éléments du futur contrat de gestion non encore communiqués publiquement, une place importante sera réservée aux auditeurs et téléspectateurs dans la mise en place de ce contrôle régulier de l’évolution de la RTBF?

Bien plus que les journalistes de la presse écrite ou les mandataires politiques, ce sont eux, individuellement ou de manière organisée (le monde associatif), qui observent au jour le jour les agissements des médias publics censés être à leur service.

Un dialogue franc entre eux et les autorités de la RTBF prendra-t-il à l’avenir la place qui lui revient? Mettra-t-on fin à ces stratégies de communication qui l’empêchent de se déployer? Redonnera-t-on vie à une véritable médiation qui permettrait enfin à la RTBF de se renourrir des réflexions et des exigences de son public, comme c’était le cas durant les deux années où Jean-Jacques Jespers animait chaque samedi l’émission Qu’en Dites-Vous? (de septembre 2001 à juin 2003)?

Si le monde politique a unanimement constaté la difficulté de la RTBF à s’autocritiquer et à programmer tant en radio qu’en télévision de véritables émissions de médiation, aura-t-il le courage d’y remédier? Une proposition logique, efficace et peu onéreuse est sur la table: l’externalisation de la médiation et de la coordination de ses émissions auprès des services de la Médiatrice de la Communauté française qui est, d’ailleurs, demandeuse de pareille évolution. Le Gouvernement actuel (PS – CDH) hésiterait à aller dans ce sens. Est-ce parce que la Médiatrice et son adjointe sont respectivement MR et Ecolo? D’autres solutions efficaces seront-elles proposées? Voilà l’un des points significatifs du prochain contrat de gestion à partir desquels on pourra évaluer la pertinence de la négociation menée par le cabinet de la ministre de l’audiovisuel avec la direction de la RTBF.

(1) Cette « punition » est d’autant plus salée qu’elle doit le plus souvent se concrétiser à une heure précise où le manque à gagner de diffusions publicitaires est significatif (par exemple, à 19H30 sur La Une).
(2) Ceux-ci siègent au sein du Conseil d’administration de la RTBF: il s’agit de Henry Ingberg (tendance PS) et Jean Leblon (tendance Ecolo).