Nos médias (N°19 / 12 septembre 2006)

Interview de Michel Reilhac (Arte): « Tout est une question de conditionnement »

Quelle purgesalutaire! Submergé par les propos souvent lénifiants et sans perspectives des directions de chaînes qui présentent leurs nouvelles saisons télé, nous voilà enfin face à une réalité moins magique en découvrant le parler franc de Michel Reilhac, responsable de l’Unité cinéma d’Arte et directeur général d’Arte France Cinéma.

Nous l’avons interviewé à l’occasion de la sortie de presse d’un petit livre vitriolé « Arte et le cinéma: Le désir d’autre chose » qui regroupe quelques-uns de ses entretiens réalisés par Frédéric Sojcher, le cinéaste et auteur belge bien connu qui est également maître de conférence en cinéma à l’université de Paris1 – Panthéon-Sorbonne(1). Il y est question de démarche artisanale du cinéma d’auteur, du flux télévisuel, de VO ou de VF, de la diversité européenne, etc.

Michel Reilhac et ses propos alarmants ne sont pas isolés. Tant les films que les documentaires voient leur existence menacée principalement par l’influence de la télévision. Nombre de spécialistes le pensent et lancent leur SOS à l’occasion de l’organisation de festivals porteurs.

À la veille de la dernière édition de celui de Cannes, Pascal Mérigeau, le chroniqueur du Nouvel Observateur, titrait « Autopsie d’une débâcle » dans l’édition du 11 mai 2006: « Jamais la France n’a produit autant de films, jamais elle n’a donné si peu de cinéastes. Et pour cause: cette industrie ne fabrique plus, pour l’essentiel, que des produits télé diffusés sur grand écran mais destinés au petit ».

Au moment où se déroulaient les Etats généraux du film documentaire à Lussas, le producteur Franck Eskenazi publiait une carte blanche intitulée « La mort programmée du documentaire » dans Libération, le 22 août dernier: « En dépit d’un engouement inédit, le film documentaire se porte de plus en plus mal, victime des formatages imposés par les bureaux de chaînes de télévision ».

– Michel Reilhac: Je suis un déçu de la télé. Je la regarde peu d’ailleurs. Cet outil extraordinaire s’est perverti en narcotique puissant des consciences. Un consensus s’est installé: la télévision favorise le divertissement au sens philosophique du terme. Cette poudre d’oubli a pour mission de consoler le téléspectateur de toutes les misères qu’il a vécues durant sa journée. Par contre, je suis un amoureux du cinéma: une manière de raconter des histoires et de leur donner une place dans notre imaginaire…

– Question: Dans le livre, vous émettez l’hypothèse que le spectateur va de moins en moins vouloir regarder des films à la télé: est-ce une évolution positive?

– Michel Reilhac: Non! C’est un signe de plus que la relation qu’engendre la télé avec le spectateur continue de se dégrader. Celui-ci doit doit pouvoir « entrer » n’importe quand dans le déroulement d’un film et comprendre grosso modo ce qui s’y passe. Dans un film destiné à la télévision, il y a une réduction des enjeux formels et narratifs. Au cinéma, au contraire, l’auteur cherche continuellement à vous projeter dans un autre temps, dans un autre espace. Il nous demande l’effort de nous rendre disponible et attentif. Cette capacité à se concentrer est devenue quasi incompatible avec les fonctions occupées aujourd’hui dans les foyers par la télévision: meubler le vide, servir de support publicitaire. Pour atteindre ces objectifs et ne pas lasser les gens, elle s’affirme comme médium de flux: son message produit beaucoup d’effets d’images mais peu de sens. Au plus la télévision génère son langage propre et que celui-ci arrive à maturité, au plus les audiences des diffusions de films y baissent au profit de la téléréalité, des jeux et des fictions.
Le succès actuel d’une Ségolène Royal est dû à sa compréhension des mots qu’ils convient d’utiliser en public. Et si Nicolas Sarkozy fait un tel tabac, c’est parce qu’il a appauvri son vocabulaire. Le principal compliment qu’on puisse leur faire, c’est de leur dire qu’on comprend ce qu’ils veulent nous dire! Ces leaders savent comment utiliser les médias mais leur stratégie correspond à un appauvrissement de la pensée et de la forme stimulé par les passages à la télévision. Pareil medium est donc fascisant.

– Question: Même Arte peut entrer dans ce moule?

– Michel Reilhac: Au mois d’avril dernier, on a vécu un épisode malheureux lié à la programmation du documentaire « Le Cauchemar de Darwin ». Le slogan choisi pour l’annoncer, « Vous ne mangerez plus jamais des perches du Nil », mettait l’auteur, Hubert Sauper, dans une situation inconfortable car il relançait la polémique née autour de la diffusion de son film en salles: faire croire que celui-ci était un appel au boycott de la perche, ce qui n’était pas le cas. Il y avait là un divorce entre la préoccupation de l’auteur de ce film difficile et la recherche par le service de communication de la chaîne du plus petit dénominateur commun pour atteindre un impact maximum! De plus, le film a été diffusé avec une voix off et des sous-titres complémentaires qui allaient à l’encontre de l’esprit de son contenu, ce qui a ulcéré le réalisateur. Ce tripatouillage était permis car ça passait mieux ainsi à la télé! On se sent dans sa légitimité et son bon droit lorsqu’on imprime ainsi une marque, celle d’un appauvrissement d’un message sophistiqué, dès qu’on travaille pour le support de la télévision… Finalement, on a été obligé d’annuler la deuxième diffusion car Hubert Sauper était furieux.

– Question: Avait-il raison?

– M.R.: Certainement. On se doit de diffuser une œuvre telle qu’elle a été conçue par son auteur.

Conditionnement…

– Question: Si la télévision jouait réellement son rôle de service public, pensez-vous qu’un large public la retrouverait?

– Michel Reilhac: Je ne pense pas car le public a été conditionné progressivement. Donc, la télévision ressemble à ce que les annonceurs et le public souhaitent qu’elle soit: un facteur d’endormissement, de contrôle social, de distraction du réel. La télé-réalité et tous les shows qui intègrent le téléspectateur à l’écran fonctionnent comme un effet de miroir rassurant. Les gens ont l’impression de se sublimer par la télévision. Une illusion qu’on est dans la vraie vie… Si l’on n’y passe pas, cela veut dire qu’on n’existe pas vraiment. Elle apparaît comme une chambre d’enregistrement du réel.

– Question: Aucun espoir, donc?

– Michel Reilhac: Tout est une question de conditionnement. Effectivement, si le cinéma d’art et d’essai disposait de moyens de marketing analogues à ceux utilisés par le secteur commercial, les spectateurs seraient ravis et péblisciteraient ces « autres » films…

– Question: Tout ceci ressort-il d’une volonté politique machiavélique?

– Michel Reilhac: Ne tombons pas dans la parano. Mais on peut constater un morcellement absolu de la responsabilité. Tout est éclaté. Personne ne se sent investi de la responsabilité de cette fonction narcotique du petit écran! À partir du moment où les chaînes deviennent des entreprises ayant pour obligation le fait de maximiser leurs profits pour équilibrer leurs budgets, automatiquement la relation à l’annonceur devient priviliégiée. Ainsi, Arte va coproduire l’adaptation au cinéma de « 99F » de Frédéric Beigbeder(2). Ce projet a été refusé par toutes les autres chaînes car elles ne voulaient pas risquer de se mettre à mal les annonceurs, alors qu’aucun d’entre-eux n’est cité nommément! Il y a une nécessité de les chouchouter et c’est très important pour les garder, les fidéliser(3). C’est uniquement leur argent qui intéresse les diffuseurs. Cela transcende les doctrines de droite et de gauche!

– Question: Jusqu’à présent, Arte est une chaîne sans publicité (avec un peu de sponsoring). Comment vous positionnez-vous sur le fait qu’au niveau Européen, le placement de produits à l’intérieur même des programmes (et donc des films) va sans doute être autorisé bientôt? Arte serait une chaîne sans pub qui diffuserait des films truffés de pubs qui rapporteraient à des tiers…

– Michel Reilhac: Il n’y a pas de clauses dans nos contrats à ce sujet. Cela ne fait pas partie de nos discussions. Mais si on se rendait compte que dans le plan de financement d’un film qu’on coproduit, il y avait une partie importante du budget liée à des contreparties en nature, à du placement de produits ou à du sponsoring, cela pourrait nous faire hésiter… Notre position est dogmatique: nous ne voulons pas de publicité sur Arte. Comme nous sommes dans une situation budgétaire difficile, nous cherchons plutôt à faire des économies à un niveau global, au sein de la chaîne. On réfléchit également à comment intégrer des revenus publicitaires dans des services connexes: la vidéo à la demande, nos services internet… Idéalement, je pense que la publicité est incompatible avec le médium « service public ». En effet, la puissance des annonceurs sur les chaînes est telle qu’ils ont la possibilité de manière systématique d’accepter ou de refuser le type de programmes auprès desquels leurs publicités seront diffusées. Automatiquement donc, il y a un lien entre les régies publicitaires et le contenu éditorial de ces chaînes qui doivent pourtant mener des missions de service public.

…par le haut?

– Question: La présence des annonceurs sacre le règne de l’audimat. Une chaîne sans publicité ne devrait-elle pas aussi élaborer un qualimat? Il est utile de savoir combien de personnes regardent une émission, mais aussi si elles l’ont appréciée…

– Michel Reilhac: Arte n’a pas de qualimat. Notre logique consiste plutôt à remarquer qu’un film d’auteur qui fait péniblement 20.000 entrées en salles en France, s’il est programmé par nous et obtient une part de marché relativement faible (3% par exemple), est vu en une seule diffusion par 750.000 personnes!

– Question: Mais Arte n’aurait pas intérêt à utiliser pour sa promotion les résultats d’un qualimat?

– Michel Reilhac: Non, car ce n’est pas un critère dont les journalistes tiennent compte.

– Question: Ne pensez-vous pas que la puissance du média télévisuel puisse être mis au service d’une élévation de la conscience de ses usagers? Comment verriez-vous les profils de France2 et France3 sans pub?

– Michel Reilhac: On pourrait aussi conditionner en ce sens, alors le public serait tiré vers le haut. Mais faire ce type de contre-programmation, c’est prendre le risque que cela ne marche pas pendant un moment… Il s’agirait donc d’un décision quasiment forcée et donc politique. L’Etat imposerait un cahier des charges renforcé avec une obligation de programmes plus pointus. Je ne vois pourtant pas comment elle pourrait être prise maintenant, compte tenu de la puissance de la logique de marché dans l’audiovisuel d’aujourd’hui.

(1) Paru chez Séguier Archimbaud, dans la collection « Carré Ciné » dirigée par Frédéric Sojcher et qui alterne la publication d’ouvrages sur l’histoire et les enjeux actuels du cinéma (10 euros).
(2) Paru en 2000 chez Grasset, cette fiction-pamphlet est une dénonciation autobiographique du monde publicitaire.
(3) Dans le même ordre idée, Jean-Claude Guillebaud constate dans sa chronique Ecoutez voir du Nouvel Obs (24/08/2006) que les radios et les télés n’ont jamais mis à l’antenne de manière régulière des « bêtisiers » à propos du contenu des publicités: « S’il est permis à tout un chacun de se moquer du rabbin, du curé, de Bouddha ou de Mahomet, il est rigoureusement interdit de se moquer d’une marque commerciale ».