Nos médias (N°18 / 5 septembre 2006)

« Bonnes ventes » culturelles: duperies médiatiques!

« Témoignage », le nouveau livre de Nicolas Sarkozy a été imposé aux libraires par son éditeur XO. De nombreux exemplaires leur ont été envoyés sans avoir été commandé.

L’effet est double, explique Anne-Sophie Mercier dans son enquête publiée par Charlie Hebdo (26/07/2006): « Premièrement, permettre de faire monter les ventes de l’ouvrage, puisque l’on sait qu’une bonne exposition favorise l’achat. Deuxièmement, gonfler artificiellement un chiffre présenté comme celui des ventes, alors qu’il ne s’agit à ce stade que des livres mis en circulation ». Cette pratique de vente forcée ne permet plus aux différents écrivains d’avoir une chance équivalente d’être découverts par le public et coûte scandaleusement cher aux libraires car c’est eux qui doivent acquitter les frais de livraison et d’éventuels renvois.

Le milieu du cinéma utilise une recette analogue pour faire monter la sauce.

Le supplément MAD du Soir publié le mercredi 29 novembre 2000 classait Dinosaure comme film N°1 de sa rubrique « Les stars du marché » alors que c’était précisément ce jour-là que ce film démarrait sa carrière dans les salles belges! Ce classement ne reflétait donc pas les achats de places par le public mais bien le choix du distributeur qui souhaitait lancer sa superproduction en organisant, durant les jours précédant sa commercialisation, de nombreuses avant-premières aux entrées proposées notamment par le biais de jeux (souvent prétextes à des moissons d’appels surtaxés tels les 0900).

Remise de disques d’or, même sur le service public!

L’industrie musicale n’est pas en reste. Jean-Luc Cambier notait que l’album In Blue du groupe irlandais The Corrs était « disque d’or en Belgique avant même sa mise en magasin » (Télémoustique, 26/07/2000). Douze ans plus tôt, pour la sortie du Rattle and Hum de U2, le label BMG s’était offert une pleine page de publicité dont le slogan était: « Aujourd’hui: sortie mondiale. Déjà disque d’or en France » (Libération, 10/10/1988). De fait, ce ne sont pas les achats du public mais bien les commandes des disquaires qui sont pris en compte. Pire: ces dernières peuvent être influencées par les représentants des firmes: demandez-nous un maximum d’exemplaires de cet artiste car vous pourrez nous retourner les invendus, ce qui n’est pas le cas pour nos autres productions… Et l’on assiste parfois après la remise d’un trophée à des avalanches de retours d’invendus! Le prétendu choix du public n’est donc en fait que celui de l’industriel qui tente d’influencer les disquaires et les consommateurs.

Les médias audiovisuels tant privés que publics participent à cette duperie, y compris dans ce qui est considéré être leurs émissions d’information: le 20 janvier 2005, à la fin du Treize heures de France2, Christophe Hondelatte remit un double disque d’or au chanteur de charme Franck Michaël. Ce trophée couronnait « 200.000 CD vendus », fut-il rappelé. Mais vendus à qui? Voilà « la question utile » pour les auditeurs et les téléspectateurs mais qui n’est jamais posée par ces médias qui se targuent parfois de faire de l’éducation aux médias! Les journalistes et animateurs préfèrent axer leurs interviews des lauréats sur le nombre de supports sonores qu’il faut vendre (« commander » serait plus honnête) pour devenir détenteur de pareils trophées.

Cet été, ces cavalcades de chiffres plus magiques les unes que les autres ont envahi à nouveau tous les reportages qui annoncèrent que le SNEP (le syndicat français qui regroupe les multinationales du disque) avait décidé d’abaisser les seuils de vente de disques permettant d’accéder aux récompenses professionnelles que sont les albums d’argent (désormais 35.000 exemplaires plutôt que 50.000), d’or (75.000 plutôt que 100.000), de platine (200.000 plutôt que 300.000) ou de diamant (750.000 plutôt que 1.000.000), suite à la chute du marché du disque de ces dernières années.

Des producteurs indépendants, tel Vincent Frèrebeau du label Tôt ou Tard qui produit Vincent Delern, Dick Annegarn ou Thomas Fersen, s’indignèrent de cette décision: « Nous ne voulons pas de récompenses au rabais » (Le Monde, 09/07/2006).

Mais l’objectif réel de la remise de ces trophées n’est pas de célébrer l’un ou l’autre artiste car, dans ce cas-là, l’industrie accepterait qu’ils soient peu nombreux aux portillons de la célébrité. Il s’agit plus prosaïquement d’opérations de marketing qui permettent de voir certains nouveaux produits cités de manière gratuite et gratifiante dans les différents médias pour tenter d’orienter les achats des publics les plus dépendants d’une certaine mythification dite artistique. Alors, les médias: au service des goûts des usagers ou en mission industrielle pour tenter de les influencer?

Et pendant ce temps-là, Bernard Fixot, l’éditeur chanceux de Sarkozy, n’a pas arrêté durant cet été 2006 de s’extasier en public sur l’exploit de Témoignage (qui devra néammoins encore attendre quelques mois pour être prouvé par de réels chiffres de vente!): « Même si je croyais à un succès, celui-ci dépasse mes prévisions. C’est colossal! »(1).

(1) « Sarkozy, l’auteur de l’été », Le Soir, 07/08/2006.