Nos médias (N°17 / 1er août 2006)

Audiovisuel: VRT et RTBF, comme pommes et poires…

Depuis le début de ces grandes vacances, la ministre de l’Audiovisuel, Fadila Laanan, négocie avec la direction de la RTBF le texte du prochain contrat de gestion qui devra être signé par les deux parties au plus tard le 18 octobre prochain. A l’inverse de ce que préconise Jean-Paul Philippot, le patron de la RTBF, il conviendrait que ce contrat soit encore beaucoup plus précis, notamment dans l’énoncé des obligations de service public.

Depuis le printemps 2004, Jean-Paul Philippot, l’administrateur général du service public, martèle régulièrement sa demande: que le texte en préparation accorde plus de liberté au service public pour concrétiser les objectifs choisis, qu’il soit davantage un contrat d’objectifs que de moyens. Sa dernière salve à propos de cette revendication quasi obsessionnelle a été publiée dans un entretien accordé à Michel Gheude pour Le Ligueur du 28 juin 2006: « J’ai dit: fixez les objectifs et les missions, et laissez-nous le choix des moyens. Puis, évaluez-nous…. Nous sommes une radio télévision publique, pas une radio télévision d’Etat. Qui dit audiovisuel public, dit autonomie et l’une des garanties de cette autonomie, c’est l’indépendance éditotiale ».

Pour tenter de faire accepter par la majorité au pouvoir une évolution en ce sens, Jean-Paul Philippot a commandé à l’UCL une analyse comparative de la manière dont étaient libellées les obligations de différents médias publics européens dont la VRT. La démarche adoptée par cette dernière est fort différente: peu de contraintes mais plutôt des objectifs à atteindre, ce qui favorise une dynamisation de la culture d’entreprise. L’administrateur général de la RTBF: « Le contrat de la VRT est très intéressant, affirme Jean-Paul Philippot. On y trouve à la fois des objectifs quantitatifs et un important volet dédié à la qualité. Cet élément est totalement absent de notre contrat qui repose, avant tout, sur des obligations… »(1).

La rencontre de ses publics?

Mais comparer la RTBF à la VRT est illusoire car ces deux entités fort différentes s’insèrent dans des environnements médiatiques dissemblables.

Le 23 mars dernier, lorsqu’il a été auditionné par les parlementaires, Frédéric Antoine, l’auteur de l’enquête de l’UCL, l’a lui-même souligné: l’une des causes de la bonne santé de la VRT est à relever dans l’absence de publicités commerciales sur ses chaînes de télévision. Pour lui, la présence des annonceurs, même si elle est limitée actuellement à 25% du budget ertébéen, constitue un facteur de « pourrissement » de sa situation: « Il n’y a pas que le public d’excellence qui n’aime pas cette présence publicitaire, le public populaire également… C’est incontestable que la RTBF dépend des recommandations de sa régie publicitaire… Si elle court avec le privé, c’est qu’elle n’a pas les moyens de faire autre chose. Elle manque d’image et ne défend pas un projet sur le long terme. Elle ne fait que colmater ses brèches. La RTBF doit aller à la rencontre de ses publics, comme la VRT l’a entrepris, ce qui a créé une réelle dynamique ».

Concernant ce dernier point, la RTBF préfère répondre aux attentes de ses annonceurs potentiels plutôt qu’à celles de ses publics. N’a-t-elle pas entrepris la multiplication onéreuse de ses chaînes de radios pour atteindre davantage de publics « cibles » chers aux publicitaires? N’a-t-elle pas supprimé brutalement la plupart de ses émissions « de service public » diffusées avec succès dans des créneaux horaires favorables (« Au nom de la loi », « Strip-Tease », « Autant Savoir », « Cartes sur table », « Faits Divers », « Droit de Cité », etc.) pour courir vers des recettes plus légères: de rediffusions de « Benny Hill » jusqu’aux histoires individuelles scrutées dans « C’est la vie »?

Quant à la rencontre de ses publics, la direction actuelle du service public l’a entravée par de multiples moyens. Peut-être pour n’avoir pas à rendre compte de l’évolution dramatique en termes citoyens de l’orientation de ses programmes, elle a transformé en télé « Qu’en Dites-Vous? », son émission hebdomadaire de médiation, en un mensuel de communication et d’éducation aux médias, « Décode ». Elle vient également de se faire sanctionner, ce 10 mai 2006, par le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel notamment pour avoir supprimé purement et simplement depuis 2004, cette fois-ci en radio, la diffusion de son émission de médiation et pour ne pas avoir concrétisé son obligation de proposer un forum de discussion sur son site internet, autre moyen qui peut permettre le dialogue avec ses usagers.

Sous prétexte que le débat sur son prochain contrat de gestion se déroule au parlement de la Communauté française, Jean-Paul Philippot a répondu négativement à l’invitation qui lui a été faite d’assister aux différents débats « La RTBF est aussi la nôtre » organisés en soirées et le week-end à Bruxelles, au cinéma Nova… à des heures accessibles pour le public qui travaille, à l’inverse des horaires pratiqués pour ses séances publiques par le parlement !

C’est d’ailleurs le même prétexte qui a été utilisé par la direction de la RTBF pour ne pas ouvrir le débat de son évolution sur ses propres antennes. Ses usagers n’ont donc pas pu s’y exprimer sur ce thème qui les concerne on ne peut plus directement. Cette politique du silence à l’égard de ses auditeurs et téléspectateurs imposée par l’administrateur général à son personnel va à l’inverse de ce qui s’était passé lors de la négociation du contrat précédent. À l’époque, son prédécesseur Christian Druitte avait notamment programmé sur La Deux une soirée de plus de deux heures animée par Jean-Jacques Jespers au cours de laquelle de nombreuses personnalités politiques, des représentants de la société civile et la hiérarchie de la RTBF avaient pu dialoguer en direct sur le contenu du contrat de gestion 2002-2007 avant qu’il ne soit adopté. Un sondage des attentes du public avait d’ailleurs été publié à cette occasion par La Libre Belgique et avait largement nourri la réflexion.

Priorité aux annonceurs

Les recettes publicitaires imposées à la RTBF contraignent de facto sa direction à donner la priorité à des programmes qui plaisent aux annonceurs, d’autant plus que l’octroi de la dotation n’a jamais été remis en question et que les sanctions du CSA ne sont guère dissuasives lorsque les obligations programmatiques ne sont pas concrétisées. Ainsi, l’agenda associatif «Ça bouge » a été créée avec 26 mois de retard sans aucune pénalité financière, autant de frais – de salaires et de réalisation – économisés ! Le budget de cette émission de télé hebdomadaire est dérisoire: 500 euros par numéro. Elle est diffusée à des heures fort condidentielles… Par contre, « C’est du belge », l’émission consacrée à la royauté et l’aristocratie, truste budget conséquent et prime-time alors que sa mise à l’antenne ne répond à aucune obligation précise du contrat de gestion. Lors de l’audition de Jean-Jacques Jespers par les parlementaires, le 22 mars 2006, Josy Dubié, qui connaît bien la tambouille de la RTBF pour y avoir travaillé pendant de nombreuses années, a expliqué, à propos de ce clone de « Place Royale », que Jean-Paul Philippot lui avait dit, lors d’un cocktail bien arrosé de La Foire du Livre: « Tu as raison, cette émission, ce n’est pas ma tasse de thé, mais cela fait venir du public, et donc de la pub… ».

L’esprit et la lettre

L’autre conséquence de l’éblouissement publicitaire que la VRT n’a pas à subir est le fait que, dans la concurrence économique qui se joue avec les chaînes privées, les obligations du service public deviennent vite des corvées, les repères perdent progressivement leur sens et l’on en vient, souvent grâce aux conseils d’un service juridique performant, à préférer appliquer la lettre plutôt que l’esprit du contrat de gestion. À titre d’exemple, ce dimanche 22 juillet 2006, à 19h53, le « 19h30 » avec traduction en langue des signes a été interrompu officiellement pour cause de transmission sportive sur La Deux. Ses téléspectateurs ont ainsi été privés de près d’un tiers de son contenu (le JT s’est prolongé dans sa version initiale sur La Une jusqu’à 20h07). Or, le match annoncé n’a démarré qu’à 20h20 et il a été précédé, dès l’interruption du JT, par « Le Journal des Francos », séquence d’une quinzaine de minutes multidiffusée à l’antenne… Sans celle-ci, il était possible de respecter les sourds ainsi que le public des sportifs…

Il conviendrait donc, à l’inverse de ce que préconise Jean-Paul Philippot, que le prochain contrat de gestion soit encore beaucoup plus précis, notamment dans l’énoncé des obligations malmenées par la RTBF. La phase actuelle « L’Entreprise assure la traduction par gestuelle du journal télévisé de début de soirée » devrait préciser qu’il s’agit de l’entièreté du 19h30 et que cette traduction doit être diffusée au prime time pour éviter les diffusions peu avant minuit causées, au début juin 2006, par les transmissions de la Coupe du Monde. Et, pourquoi pas, y indiquer qu’il n ‘est pas interdit à la RTBF, en cas de direct sportif, d’afficher cette traduction de manière exceptionnelle dans la présentation du 19h30 sur La Une elle-même !

Autre exemple: a RTBF ne peut plus se contenter de contribuer au financement de l’audimat (le CIM) mais elle doit également prévoir des mesures d’audience de type qualitative «permettant de mieux apprécier la portée des émissions culturelles et éducatives par rapport aux publics auxquels elles ont été destinées ». Cette obligation devrait être renforcée et indiquer la fréquence à laquelle elle doit être appliquée. Il conviendrait également de prévoir la publication de ses résultats. En effet, depuis janvier 2002, la RTBF n’a mené qu’une seule enquête en ce sens et elle n’en a pas divulgé officiellement les résultats, ni à ses usagers (sur son site internet, par exemple), ni aux représentants de la presse écrite(2).

Rigueur et transparence

Il faut donc tenter de protéger la RTBF malgré elle des influences des annonceurs, d’autant plus que tous les partis, à l’exception d’Ecolo, ont marqué leur accord pour supprimer dès janvier 2007 le verrou qui empêche le service public de consacrer plus de 25°/° de son budget aux rentrées publicitaires.

Dans un dossier « La télévision publique, un navire à la dérive? » publié par La Libre Belgique, le 3 juin 2005, l’influente fédération artistique Pro Spere remettait ainsi en question l’objectif de Jean-Paul Philippot: « … Il faut cesser d’associer les obligations à de la méfiance ou à d’horribles contraintes ! Elles sont un juste retour démocratique pour un organisme public. Si elles disparaissaient, quelle discrimination vis-à-vis de tous les plus petits opérateurs auxquels il est exigé des engagements précis, des bilans au risque de perdre à chaque fois des tranches de maigres subsides ! Ce n’est pas une question de confiance mais bien de rigueur et de transparence due à tous les citoyens de cette Communauté ». Comme devoir de vacances, nous conseillerons donc à la ministre de l’audiovisuel et à ses conseillers de répertorier dans le texte du contrat de gestion actuellement en exercice tous les points qui ont posé problème par leur imprécision et de rechercher des solutions qui permettront à l’avenir à la RTBF de mieux accomplir ses missions entravées. De quoi, comme on dit à la VRT « favoriser une dynamisation de la culture d’entreprise » de notre service public de l’audiovisuel…

(1) Entretien accordé à Pierre François Lovens, La Libre Belgique, 3 mars 2005.
(2) Quelques journalistes ont réussi à se procurer les résultats de cette enquête, dont Hugues Le Paige qui explique que la RTBF n’y est plus identifiée comme la chaîne publique de référence par les sondés. Revue Politique n°38, février 2005.