Nos médias (N°16 / 4 juillet 2006)

Faire consommer ou protéger les usagers culturels?

En octobre dernier, Fadila Laanan, la ministre de la culture et de l’audiovisuel présentait à la presse et aux parlementaires son ébauche de l’évolution qu’elle veut imprimer à la RTBF dans un texte intitulé « Éléments constitutifs du contrat de gestion 2007-2012 ». Elle y souhaitait notamment que, grâce à sa collaboration au projet de chaîne Arte Belgique(1), le service public diffuse en télévision diverses émissions culturelles dont « des émissions de sensibilisation notamment à la consommation culturelle ».

Cette volonté de la ministre tenait compte d’une des revendications émises lors des États Généraux de la Culture. Une autre concrétisation de cet objectif consistera d’ailleurs dans la promulgation, ce 6 février 2006, d’un « Code de respect des usagers culturels ».

À ceux qui considèrent un peu utopiquement que la culture n’est pas un objet de consommation, Fadila Laanan rétorquait que son objectif était de contribuer à un meilleur accès et une plus large participation de tous à la culture: « Aucun outil de protection des usagers n’existait dans le secteur culturel alors qu’il en existe depuis des années dans l’ensemble des secteurs économiques. Ce Code est donc une première! L’idée n’est évidemment d’aucune manière de renforcer une marchandisation de la culture après tout le travail qui a été développé par la Communauté française dans le combat pour obtenir un instrument juridique qui garantisse la diversité culturelle »(2).

Pour que cette nouvelle orientation puisse être popularisée en Communauté française, il est logique qu’au moins les médias publics (dont la RTBF) y donnent écho, et ce, de manière récurrente.

Fédérateur

Pareil projet intéressera à coup sûr le public. En effet, les téléspectateurs en ont un peu marre de tant d’émissions qui n’ont pour but que de tenter de leur vendre tel ou tel « produit » culturel. D’autre part, nombre d’usagers culturels sont tellement pourchassés économiquement qu’ils aimeraient bien qu’un média s’intéresse à ce type de dossiers: en moins de dix ans, la gratuité quotidienne des musées fédéraux a été supprimée, les appels surtaxés pour réserver les tickets de spectacles se sont multipliés, le verrouillage des CD remet même en question le droit à la copie privée…

En 2001, lors de la préparation du projet du contrat de gestion en cours actuellement, Richard Miller, alors ministre de l’audiovisuel, et Christian Druitte, alors administrateur général de la RTBF, recherchèrent en vain le profil d’une émission culturelle capable d’intéresser un vaste public au prime time. L’idée d’un programme de sensibilisation à la consommation culturelle suggérée par la ministre Laanan pourrait bien répondre à cet objectif. En effet, il faut se rappeler que, malgré leur proximité, les publics belges et français sont fort différents, le premier préférant les émissions d’information et de reportage, et le second, les fictions. Ce n’est pas un hasard si Strip-Tease était programmé à la RTBF juste après le JT de 19H30 alors que France3 le diffusait en second rideau de soirée. Chez nous, le succès récompense souvent des programmes qui permettent au public de se sentir mieux armé pour affronter sa vie quotidienne: Autant savoir ou Cartes sur Table, par exemple. Aujourd’hui, pourquoi la RTBF n’agirait-elle pas d’une manière analogue dans un secteur devenu primordial pour la majorité du public: la culture de masse. Pareil programme faciliterait la découverte des enjeux d’une politique culturelle, développerait la conscience d’une identité des citoyens et leur permettrait de s’impliquer davantage dans l’organisation de la cité. Les sujets fédérateurs dont les dossiers méritent un suivi ne manquent pas: du prix unique du livre aux reventes au marché noir de places de concert, de la remise en question de la tabelle et l’idée de reprogrammer des entractes dans certains complexes cinématographiques pour vendre davantage de pop-corn!

Déjà en 1995!

Le 6 février dernier, les JT de la RTBF n’ont soufflé mot de la conférence de presse de la ministre alors qu’un reportage était proposé sur Télé-Bruxelles et que, le lendemain, les quotidiens publiaient des comptes-rendus avec des titres aussi significatifs que « Le public: tu respecteras » ou « Les usagers culturels enfin reconnus ».

Ce n’est pas nouveau que la RTBF soit rétive à cette thématique. Déjà le 6 décembre 1995, pareil projet d’émissions concernant « les pratiques et les droits des consommateurs de biens culturels » avait été proposé à l’Atelier Culturel, un groupe de réflexion de responsables culturels et d’autorités de la RTBF rassemblés par Henry Ingberg, le secrétaire général de la Communauté française(3). L’administrateur général de la RTBF de l’époque, Jean-Louis Stalport, proposa que pareille réflexion soit englobée dans l’émission de consommateurs « Autant Savoir ». Ce fut une bonne manière de noyer le poisson car, nota « Comment Télez-Vous? », le périodique de l’Association des Téléspectateurs Actifs, en juillet 1997: « Depuis ce 6 décembre 1965 et jusqu’à la fin de la saison 96-97, l’équipe d’Autant Savoir a réalisé 66 émissions dont une seule propose une réflexion sur le consumérisme culturel: le marché du livre, diffusée le 16 janviers 1997″(4).

Pourquoi la RTBF éprouve-t-elle si peu d’intérêt pour cette thématique? Peut-être parce que certains de ses décideurs sont exclusivement attachés au sort des artistes et à leur créativité? Il faut aussi constater que, comme tant d’autres médias, le service public a développé nombre de relations incestueuses avec différents producteurs ou organisateurs, ce qui ne lui garantit plus son indépendance journalistique, et pourrait anesthésier son évaluation de l’utilité de s’intéresser au sort des usagers de ce secteur particulier de notre vie économique.

Accompagner l’évolution sociétale

L’appel d’offre que la RTBF a lancé fin mai 2006 pour la production de l’ émission quotidienne de Bel Arte qui devrait démarrer en septembre prochain ne mentionne pas cet l’objectif « de sensibilisation à la consommation culturelle » prôné par la ministre mais programme beaucoup plus vaguement « des débats d’idées ». Celle-ci, dans la négociation du futur contrat de gestion qui se déroulera cet été avec la direction du service public, devra exiger un recadrage de ces termes si elle souhaite faire respecter son objectif. Ainsi, comme d’autres ministres qui l’ont précédé, elle contraindrait la RTBF à se mettre au service de thématiques nécessitées par l’évolution sociétale. Ce fut déjà le cas pour les agendas culturels et associatifs Javas et Ça Bouge ou pour Les Niouzz, le journal télévisé des enfants. Sans l’intervention de l’autorité de tutelle, ces programmes n’auraient sans doute jamais vu le jour alors qu’il font aujourd’hui autorité et réellement partie du patrimoine ertébéen.

Il convient que la ministre soit aussi ferme dans l’intérêt qu’elle porte au respect des usagers culturels que dans celui qu’elle déploie en faveur des créateurs eux-mêmes. N’a-t-elle pas rappelé encore récemment qu’elle voulait que la RTBF consacre « un prime time de divertissement pour valoriser nos artistes de la Communauté »(5) et que « les artistes de la Communauté française soient présents deux fois par semaine au moins dans les JT »(6).

(1) Voir chronique « Nos Médias » du Journal du Mardi, 13 juin 2006.
(2) Vous pouvez télécharger ce Code sur la page d’accueil de www.culture.be
(3) C’est ce groupe de travail qui a poussé la RTBF à créer l’agenda culturel Javas qui vient de fêter ses dix ans de mise à l’antenne.
(4) Comment Téléz-Vous? N°34, page 8.
(5) Télémoustique, 17 mai 2006.
(6) Le Soir, 17 mai 2006. Ce positionnement ne constitue-t-il pas une atteinte à la liberté éditoriale des émissions d’information? Apparemment généreuse, cette option peut poser problème. Il y a peu d’interviews en plateau d’invités, par exemple, au JT de 19H30. S’il faut consacrer plusieurs passages aux créateurs , y aura t il encore de la place pour inviter des acteurs de la vie sociale?