Nos médias (N°11 / 6 juin 2006)

Jacques Liesenborhgs, ancien vice-président de la RTBF: Que le sport ne menace pas les autres missions de la RTBF!

Les dimanches se ressemblent de plus en plus souvent lorsqu’on se branche sur les chaînes télé de la RTBF: le sport monopolise la programation des après-midis de la Une et de la Deux.

Au choix: le Giro de Mons à Charleroi ou la Formule 1 au circuit du Nürburging. Variante pour la semaine suivante: la Formule 1 à Barcelone ou le Giro + les 1.000 kilomètres de Spa! Ensuite, il faudra opter pour la Formule 1 à Monaco ou la 21ème étape du Giro couplée au Tour de Belgique…

Et ce n’est qu’un début! Dans la presse quotidienne, on assiste à une surenchère de titres: « RTBF: à fond le sport », « Eté meurtrier » ou « Trimestre télévisuel d’enfer ». La saison va regorger du Tour de France, de Roland-Garos, du Tour de la Région Wallone ou, bien sûr, de la Coupe du Monde!

Si le droit à la diversité et si le respect des minorités ont un sens, il serait bien utile que le prochain contrat de gestion impose aux chaînes du service public de ne pas programmer simultanément pareils programmes sportifs.

Et il conviendrait également d’éviter, si on veut simplement les respecter, que les sourds et les malentendants ne soient les éternelles victimes des directs sportifs estivaux qui les contraignent à regarder à des heures impossibles la diffusion de leur JT de 19H30 en traduction en langue des signes. À partir de ce 9 juin, ils devront rester éveillés jusqu’à 23H30, 23H45 ou minuit, selon les jours!

Le probable prochain abandon du plafond de la publicité limité jusqu’à présent à 25% du budget de la RTBF va sans doute encourager la direction de celle-ci à poursuivre le développement de la présence sur ses antennes de programmes sportifs et leur présentation d’une manière davantage festive que critique. Pareille politique coûtera cher et pourrait menacer le financement d’autres programmes: les émissions de consommation, les programmes culturels et d’éducation permanente.
Qu’en pense un spectateur qui éprouve du plaisir à suivre ces programmes sportifs et qui sait comment s’élaborent les choix programmatiques du service public? Jacques Liesenborghs fut, pendant la gouvernance « arc-en-ciel » et jusque fin 2004, vice-président écolo de la RTBF. Ensuite, il a co-écrit avec Philippe Meirieu le livre « L’enfant, l’éducateur et la télécommande » paru chez Labor. Assez atypique, il continue de s’intéresser à la RTBF bien qu’il n’y exerce plus de responsabilités. Les « courriers de lecteurs » de nombre de quotidiens ou d’hebdomaraires publient régulièrement ses lettres inspirées qui se positionnent sur l’avenir de notre service public.

Craignez-vous une overdose de Coupe du Monde à la RTBF?

Non! Jouons cartes sur table: vous interrogez un grand amateur de foot, de cyclisme et même des temps forts de tennis… Pas au point d’y sacrifier une rencontre avec des amis ou de déplacer un rendez-vous, quand même!

La Coupe du Monde sera, à ma connaissance, retransmise intégralement sur La Deux.

Il reste beaucoup d’autres possibilités pour celles (surtout) et ceux qui veulent échapper au foot! Mais ce qui me pose plus problème, c’est l’envahissement de tous les programmes par l’événement. On l’a encore vu avec le Giro en Belgique: il devient presque impossible d’entendre parler d’autre chose. Dès le matin et jusqu’à la Brabançonne de minuit, on dissèque tous les « à côtés » et le moindre incident devient un événement auquel nul citoyen ne peut échapper! Qu’on se souvienne de la « dramatique » chute de Pettachi aux abords de la bonne ville de Huy (encore un coup de pub d’Anne-Marie Lizin?): tant en radio qu’en télé, nul n’a pu ignorer le drame!

Donc, pour moi, les grands rendez-vous sportifs ont leur place sur la chaîne publique parce qu’elle s’adresse à tous les publics et qu’elle a pour mission d’informer et de divertir. Mais il y a des conditions et des limites qui me semblent de moins en moins claires.

Lesquelles?

Comme déjà évoqué, la première condition serait l’absence de surenchère: le refus d’envahir les écrans et les ondes au point de faire passer à la trappe de nombreux faits sociaux, culturels, politiques qui mériteraient de retenir l’attention des citoyens, autant, si pas plus!

Deuxième condition: que les « grands » rendez-vous soient traités avec une approche journalistique et non « célébrationnelle » comme c’est trop souvent le cas. Il s’agit d’informer de tous les volets: ce qui se passe sur la pelouse bien sûr, mais aussi les contrats de travail, les conditions des transferts, le (non)respect des lois sociales, les questions de santé (dopage et autres), les primes et salaires indécents… Les journalistes sportifs se sont trop souvent limités à des commentaires, parfois très chauvins, de la partie visible de l’iceberg. On nous a longtemps caché le dopage, les matchs arrangés, les diktats de quelques gros bonnets, les Samaranch et autres Ecclestone qui se comportent en vrais potentats! On était même très fier d’avoir des interviews exclusives de ces grands bienfaiteurs de l’humanité…

Aujourd’hui, ce n’est plus possible, mais on renvoie ces problèmes à des magazines de fin de soirée ou aux journaux télévisés. Pas question de gâcher la célébration!

Enfin, troisième condition: que les budgets consacrés aux sports ne mettent pas en péril les autres missions de service public. Le sport, c’est un peu (trop peu) d’info. Et beaucoup de divertissement. Je dois avouer que, malgré des demandes réitérées, je n’ai jamais pu obtenir un tableau établissant clairement et de façon indiscutable les parts de budget réservées respectivement aux sports, à la culture, à l’information, à l’éducation, à la jeunesse…

Pourriez-vous évoquer l’un ou l’autre cas significatifs?

Je pense que les choix éditoriaux sont révélateurs des priorités des dirigeants. Ainsi on a lanterné des mois, voire des années, avant de mettre à l’écran « Ça bouge », l’agenda de l’éducation permanente… On a fini par le faire à contre cœur et avec des moyens ridicules. C’était pourtant une obligation inscrite au Contrat de gestion et je ne me suis pas privé de le rappeler régulièrement en CA. À l’inverse, les exigences du patron de la Formule 1 devaient être satisfaites dans l’heure… sans consultation du CA. « Il y a urgence et la confidentialité s’impose! ». Donc, Bernie Ecclestone obtient 9 millions d’euros en quelques minutes… Avec des sommes pareilles, on pourrait choisir de réaliser quelques dizaines de magazines de société ou de divertissements de qualité.

C’est dans cet esprit que nous avions refusé de payer des droits exorbitants pour la Champions League. A l’époque, une faible majorité du CA. s’était dégagée en ce sens. Il faut bien reconnaître que, en termes d’image, la RTBF l’a payé cher. Hélas, personne, dans la presse écrite ou ailleurs, n’a salué le courage politique qu’il y avait à ne pas s’inscrire dans une surenchère tout à fait folle.

Depuis quelques années, la direction de la RTBF considère que les exploits de Justine-la-Monégasque et de Kim justifient des couvertures de dernière minute qui bouleversent programmes et horaires et font parfois passer à la trappe « de petits chefs d’œuvre »… Vous avez dit priorité!

Le CA. devrait-il arbitrer?

Je pense que le CA. ne doit pas intervenir au coup par coup. Mais il devrait avoir sous les yeux une situation très claire des évolutions budgétaires en matière sportive sur les dix dernières années. On serait édifié… Sur cette base, il devrait faire des choix en référence aux missions de service public. En prenant aussi en compte d’autres paramètres comme le temps d’antenne, le nombre de journalistes, le public concerné… et les valeurs véhiculées par certains spectacles.

Mais, dans sa composition actuelle, on ne doit pas s’attendre à des changements de politique d’un CA. qui suit comme un seul homme les orientations proposées par l’ Administrateur général. Il est impératif de changer la composition de cet organe de décision et d’y inclure des représentants des mondes de la culture, de la jeunesse, de l’éducation, des familles, des consommateurs, des ONG… Et de réduire la présence des politiques à un représentant par parti démocratique.

Le coût des émissions?

Il me paraît normal que le citoyen soit informé de l’utilisation de l’argent public. Donc il devrait connaître le montant des droits de retransmission de la Coupe du Monde (2.219.821 euros) auquel il faut ajouter environ un million de frais de production. Idem pour le Tour de France (autour de 400.000 euros), Roland Garros (150.000 euros)…

Cela ne doit évidemment pas se limiter aux sports. Ces informations lui permettraient de voir plus clair dans les priorités réelles de la chaîne publique. On ne peut plus se contenter des blabla politiquement très corrects dans lesquels le management ertébéen excelle.

On m’a vivement reproché de divulguer ce type d’informations. Le chantage à la confidentialité ne tient pas: ce sont des secrets de polichinelle qui sont très vite éventés par la concurrence. Jusque fin 2004 en tout cas, la direction cachait pas mal de choses aux administrateurs. Et pas seulement en matière sportive!