N°82 | U2: Comment freiner le marché noir?

Le Ligueur du 8 juin 2005

Le concert à guichets fermés de U2, ce 10 juin 2005, au stade Roi Baudouin stigmatise le manque de régulation d’un secteur dit « culturel » géré comme un banal produit commercial.

Le beurre et l’argent du beurre! L’industrie musicale réclame à corps et à cris une baisse de la TVA pour les CD parce qu’il s’agit d’une production culturelle. Par contre, lorsqu’on remet en question l’évolution de l’une ou l’autre de ses pratiques de matière d’organisation de concerts, elle se crispe en revendiquant son droit de vente de simple commerçant! Ainsi, lorsqu’on signale à Clearchannel que sa manière actuelle d’organiser la prévente de ses concerts discrimine les amateurs de musique qui ne sont pas détenteurs d’une carte de crédit ou qui n’ont peut-être pas accès à internet, l’un des consultants de cet important organisateur, Michel Perl, répond: « Je tiens à préciser que Clear Channel n’est ni un service public, ni une asbl ou une association subsidiée ».

Quels intérêts?

Au moment où nos gouvernants revendiquent au niveau européen l’exception culturelle, il ne faudrait plus que nos ministres des affaires économiques considèrent que le commerce des œuvres musicales, littéraires ou cinématographiques ne se traite « comme celui des tomates »(1).

On a l’impression, dans ce secteur d’activités, que les intérêts de ceux qui commercent supplantent ceux des usagers. Une véritable régulation devrait nécessairement tenir compte des uns et des autres.

L’exemple de la vente en quelques heures , le 29 janvier 2005, des tickets du concert bruxellois de U2 mérite réflexion. 52.000 tickets étaient disponibles pour une demande de plus de 200.000 spectateurs. L’acquisition d’une partie de ces places et leur revente au noir jusqu’à vingt fois le prix initial en toute légalité sur des sites d’enchères pose problème et a été amplement commenté par les médias.

La solution envisagée jusqu’à présent? Hervé Jamar, le secrétaire d’Etat à la fraude fiscale (MR), prône une initiative dissuasive: de sévères contrôles de TVA car les revendeurs doivent être assujettis. Une conséquence de pareils contrôles? Tous les spectateurs doivent pouvoir « présenter leur carte d’identité, le soir du concert »(2). Mr Jamar aurait même l’intention de s’inspirer du système de photographie de l’acheteur mis en place lors de l’Euro 2000(3). Faut-il vraiment ainsi développer une pression négative vis-à-vis de l’ensemble du public qui est, de fait, la principale victime de cette dérégulation (en cas de sold-out, l’organisateur a de toute façon vendu ses places)?

Les députés Stijn Bex (Spirit) et Karine Lalieux (PS) prônent le vote d’une loi interdisant l’achat de plus de quatre places à la fois et la revente à des prix anormalement élevés, les infractions étant passibles de poursuites pénales conséquentes.

Une autre législation…

Mais pourquoi cette problématique était naguère moins prégnante? Pour certaines raisons qu’il plairait beaucoup moins à l’industrie musicale d’évoquer… et de solutionner?

Le député Jef Van den Berg (CD&V) soulève l’hypothèse d’un trop grand nombre de places soustraites au grand public pour être offertes à des sponsors, des VIP ou des journalistes, et parfois revendues. Ne conviendrait-il pas de mieux réguler pareils avantages? Les effets pervers du sposoring peuvent d’ailleurs toucher tous les secteurs artistiques. L’un des arguments soutenus, l’automne dernier, par les enseignants et les artistes qui manifestaient contre le fait que Le Louvre avait supprimé leur « gratuité » était le fait que le musée venait d’accorder à la société Total, l’un de ses sponsors, l’accès gratuit pendant dix ans pour l’ensemble de son personnel!

Une question posée, le 9 mars 2005, à Marc Verwilghen, Ministre de l’économie (VLD), par la députée Karine Lalieux (PS) met le doigt sur une autre difficulté: « La vente uniquement par internet et par téléphone plutôt qu’en magasin ne constitue-t-elle pas une pratique encourageant la revente et les achats groupés par internet? ». Cette interrogation relaie de nombreux témoignages de spectateurs. Par exemple, celui de Fabien diffusé par le JT de la RTBF, le 3 février 2005: « Je pense qu’il faudrait revenir aux points de vente chez les disquaires, comme cela les plus motivés feraient la file avant l’ouverture du magasin et seraient certains de se procurer leur place ». Ou celui de Vincent publié dans le courrier de Télémoustique, le 9 février 2005: « Il est vrai que les réservations en ligne permettent à des gens d’accumuler des places qu’ils peuvent revendre. Désormais, la scène rock n’est plus accessible à tout le monde ».

Pour ces grands événements qui sont rapidement sold-out en Belgique, l’organisateur a tout intérêt à se passer d’intermédiaires afin que l’argent frais lui parvienne plus rapidement et aussi pour profiter des juteux bénéfices des appels surtaxés. À ce sujet, Luc Lorfèvre alligne quelques chiffres intéressants(4). Pour les 52.000 tickets de U2 vendus, 172.000 personnes ont tenté de réserver leurs places par internet et 35.000 via une ligne téléphonique dont l’appel était facturé 0,45 euro la minute, soit une recette de 15.750 euros. D’autre part, la recette des entrées avoisinerait 364.000 euros. Entre le 29 janvier et le 10 juin 2005, cette somme « simplement » placée sur un compte d’épargne peut rapporter près de 16.000 euros.

Faudrait-il imposer aux organisateurs la vente d’un quota de leurs places par le biais des disquaires (dont les Fnacs)? Mais quel Ministre des affaires économiques oserait-il ainsi atteindre à la liberté de commercer! Et pourtant, en vue du bien commun, ne faudrait-il pas inventer d’autres balises pour régir ces matières qui relèvent de l’exception culturelle?

…Ou toute la loi!

Et si l’on s’entête à considérer qu’il s’agit, au contraire, d’un produit comme tous les autres, que l’on applique alors toute la législation et pas uniquement ses éléments favorables aux organisateurs! Selon la loi du 14 juillet 1991 sur les pratiques du commerce et sur l’information et la protection des consommateurs, les vendeurs doivent apporter de bonne foi au consommateur au plus tard au moment de la vente les informations correctes relatives aux caractéristiques d’un service proposé. Il est donc anormal que le public qui a acheté son ticket, le 29 janvier 2005, n’ait été averti par la presse que trois mois plus tard du fait de la présence sur scène du groupe « The Thrills »(5). N’aurait-il pas été plus logique de lancer la prévente que lorsque le programme complet aurait été connu? Mais cette attitude aurait fait perdre plusieurs mois d’intérêts bancaires à l’organisateur!
Ne conviendrait-il pas de remettre au pas également nombre de festivals d’été qui agissent de même, ce qui leur permet, en outre, par des annonces successives, d’envahir l’espace rédactionnel limité des médias, et ceci, souvent, en défaveur d’autres activités moins emblématiques dont l’annonce passera à la trappe…

(1) Cette comparaison agricole fut utilisée par la Ministre Fientje Moerman (VLD) pour expliquer son opposition au prix unique du livre.
(2) Comme cela fut déjà annoncé pour le concert de Bruce Springsteen du 30 mai 2005 à Forest-National (Le Soir, 14 avril 2005).
(3) Vers l’Avenir, 9 mars 2005.
(4) Télémoustique, 9 février 2005.
(5) Le Soir, 6 mai 2005.