Quelle émission culturelle fédératrice?

Proposition présentée lors de la rencontre « Médias audiovisuels » des Etats Généraux de la Culture, le 3 juin 2005 à l’INSAS

La Communauté française rééquilibrera plus aisément ses budgets en fonction des besoins des créateurs lorsque d’autres interlocuteurs que le monde culturel lui-même, qui est juge et partie, feront pression en ce sens auprès de nos autorités politiques. C’est-à-dire lorsque le public agira en ce sens. Lorsque des associations d’usagers culturels verront le jour et interpelleront ainsi le Gouvernement. Ce n’est pas le cas actuellement.

Pour que ces nouveaux spectateurs actifs, ces nouveaux usagers culturels émergent, il est essentiel que les médias de service public (tant les télévisions locales que la RTBF) élaborent des émissions culturelles d’un type nouveau qui forment leur vaste public aux enjeux culturels.

L’émission manquante

Jusqu’à présent, les programmes proposés au public se limitent essentiellement à la diffusion d’œuvres, à la présentation d’artistes, à la description de l’élaboration d’une activité culturelle ou à la promotion, sous forme d’agendas ou autres.

Les différents administrateurs généraux de la RTBF depuis Robert Stéphane recherchent en vain une émission culturelle fédératrice à diffuser en prime time après le JT de 19H30 sur La Une.

Depuis une trentaine d’années et jusqu’il y a peu, le public de la Communauté française était habitué et intéressé de découvrir quasi quotidiennement des programmes d’information ou de type socio-économiques: « Autant Savoir », « Au Nom de la Loi », « Cartes sur Table », « L’Hebdo », etc.

Il me semble qu’au niveau d’un programme culturel, ce serait également ce travail d’information et ces objectifs d’ordre socio-économiques qui pourraient être attirants pour un vaste public.
Pourquoi la sauce pourrait prendre?
Le public en a marre de tant d’émissions qui n’ont pour but que de lui vendre tel ou tel produit culturel.

D’autre part, nombre d’usagers culturels sont tellement pourchassés économiquement qu’ils aimeraient bien qu’un média s’intéresse à ce type de dossiers: en moins de dix ans, la gratuité quotidienne des musées fédéraux a été supprimée, les appels surtaxés pour réserver les tickets se sont multipliés…et le verrouillage des CD remet même en question le droit à la copie privée!
Enfin, le succès récompense souvent des émissions qui permettent au public de se sentir mieux armé pour affronter sa vie quotidienne. On se souvient du succès d’estime d' »Autant Savoir », par exemple. Ce joyau de la RTBF avait, naguère, lancé les premières enquêtes sur la dangerosité de l’amiante.

Aujourd’hui, il faut que le Service public agisse de manière analogue, dans un secteur qui est devenu primordial pour la majorité du public: la culture de masse.

Concrètement

Soyons concret: pourquoi ne pas créer un magazine mensuel à diffuser ,bien entendu, sur La Une en prime-time?

Au menu, un dossier différent, chaque mois. Les sujets ne manquent vraiment pas! Le prix unique du livre, la « carte » cinéma et ses conséquences, les annulations et reports de concerts, les sponsors qui s’introduisent dans le contenu même des expositions, le développement des « sous-titrages » dans les spectacles vivants, etc.

La deuxième partie de ce magazine ferait le suivi des dossiers déjà abordés précédemment: par exemple, les échanges illégaux de musiques ou de films sur internet.

Ce n’est donc vraiment pas la matière qui va manquer!

Pareil type de programme faciliterait la découverte des enjeux d’une politique culturelle, développerait la conscience d’une identité culturelle des citoyens et leur permettrait de s’impliquer davantage dans l’organisation culturelle de la cité.

Voilà donc un réel travail d’éducation permanente qui correspond bien aux obligations liées au statut de la RTBF.

Depuis dix ans

Depuis plus de dix ans, je me bats pour que cette option soit intégrée au contrat de gestion de la RTBF. En vain.

Par exemple, le 6 décembre 1995, au cours du quasi légendaire Atelier Culturel initié par Henry Ingberg ( qui avait accouché notamment de « Javas »), j’avais émis cette proposition devant les plus hautes autorités ertébéennes.

À l’époque, Jean-Louis Stalport avait éludé le projet en proposant que l’un ou l’autre numéro d' »Autant Savoir » puisse s’axer sur la « consommation culturelle ».

J’ai, hélas, constaté que parmi les émissions d' »Autant Savoir » qui furent diffusés après ce 6 décembre 1995 et jusqu’à la fin de la saison 96-97, un seul sur 66 numéros avait abordé un thème culturel (le marché du livre, 16/01/1997).

Six ans plus tard, le 2 mai 2001, j’ai reproposé ce projet en vain lorsque je fus invité à l’émission de télévision « La RTBF, c’est vous » programmée lors de l’élaboration de la mouture du contrat de gestion qui est actuellement en vigueur.

Ce soir-là, Christian Druitte et le Ministre Richard Miller étaient à la recherche d’une émission culturelle fédératrice pour un prime-time. Ils ne l’ont jamais trouvé!
Dix ans de pression donc.
Mais également dix ans de perdu pour les usagers qui se retrouvent souvent sous-informés face aux évolutions d’une industrie culturelle commerçante.

Cette dernière peut ainsi imposer sans grande résistance ses outrances qui contaminent petit à petit tout le monde artistique.

Et donc voilà, enfin, dix ans de perdu pour les vrais créateurs dont les marges de liberté s’effilochent progressivement.

Dans le prochain contrat de gestion

Si le Gouvernement considère nécessaire l’émergence d’associations d’usagers culturels pour contribuer à la régulation de l’industrialisation de la culture, il doit créer diverses balises.

Depuis le début de cette année, la Direction Générale de la Culture élabore un code de bonne conduite en faveur des usagers culturels qui devra très bientôt être observé par les opérateurs culturels subsidiés.

Cette heureuse initiative ne prendra tout son sens que lorsque deux autres mesures seront décidées.

D’une part, il fait créer un lieu central de réception des plaintes émanent du public, peut-être en élargissant les compétences du Service de médiation de la Communauté française à cette tâche.

D’autre part, pour que le public puisse s’emparer et utiliser judicieusement ces acquis consuméristes, il me semble indispensable qu’au moins la RTBF et les télévisions locales favorisent l’éveil du sens critique et l’envie d’agir de leur téléspectateurs en leur permettant de mieux se positionner par rapport aux évolutions des « pratiques » culturelles.

Les associations de consommateurs traditionnelles de boîtes de petits pois, de bagnoles ou de médicaments existent depuis si longtemps et se sont tellement professionnalisées que les jeunes d’aujourd’hui n’ont pas toujours conscience de leur rôle de contre-pouvoir en faveur des usagers. Un réveil, ou plutôt un éveil des fibres consuméristes de cette nouvelle génération est nécessaire. Par le biais des droits des usagers culturels, cette « actualisation » serait certainement attirante et impliquante. Il me semble que les médias audiovisuels de service public peuvent et doivent jouer un rôle déterminant dans ce nouvel apprentissage.

Que la Ministre Fadila Laanan soit félicitée pour sa déclaration courageuse faite au « Soir », le 24 mai dernier. Elle disait: « Je n’ai pas du tout l’intention d’assouplir les règles du contrat de gestion de la chaîne publique. Au contraire, les missions de la RTBF devront être reprécisées avec soin. Sur ce point, je préviens: je serai intransigeante ».

Il lui revient donc d’inclure la présente proposition dans le texte du prochain contrat de gestion dont l’élaboration va bientôt commencer.