N°79 | Hits et classements: Y’a pas que le guide Michelin!

Le Ligueur du 16 mars 2005

L’enquête « L’indigestion culturelle » publiée par l’hebdo français Télérama(1) nous apprend qu’en moins de vingt ans la parution des livres a doublé, que 554 films ont été diffusés en 2004 contre 396 en 1993, ou que le nombre de spectacles vivants subsidiés est désormais supérieur à celui que le réseau des salles de l’Hexagone peut absorber!

Pas facile donc pour le public de faire ses choix et certains moyens qui sont mis en place pour lui faciliter la tâche sont parfois grippés! Autant le savoir pour continuer à y avoir recours mais avec un sens critique afin d’éviter les pièges.

Il s’agit principalement de classements réalisés par des spécialistes ou de « hits » qui couronnent soit-disant les achats du public.

Vérifier ou anticiper?

Il était bien écrit sur la couverture arrière du guide Michelin Benelux 2005 que la sélection des restaurants et hôtels « rigoureuse et indépendante » était réalisée par « des inspecteurs ». Dans l’introduction, en page 3, on peut également lire: « Cette sélection est effectuée par une équipe d’inspecteurs, professionnels de formation hôtelière, qui sillonnent le pays toute l’année pour visiter de nouveaux établissements (…) afin d’en vérifier la qualité et la régularité des prestations ». Le guide a été retiré des librairies et envoyé au pilon parce que Le Soir a prouvé qu’une appréciation d’un nouveau restaurant ostendais avait été écrite avant que cet établissement n’ouvre ses portes! En fait, l’inspection fut faite sur le chantier… et la vérification de la qualité des plats servis par l’analyse d’un projet de carte. L’éditeur ose traiter cette dérégulation d’ « erreur » et non pas de « faute », ce qui montre clairement la haute considération qu’il a de l’application des règles qu’il s’est fixées pour élaborer son guide. Pascal Rémy, qui fut pendant seize ans inspecteur pour le Michelin, expliquait de manière prémonitoire dans son livre « L’inspecteur se met à table » (Editions des Equateurs) que les restaurants sélectionnés dans le guide n’étaient pas systématiquement visités et que certains étaient même surnotés en raison du prestige de leur chef.

La « critique » des productions artistiques est une autre manière de décerner de bonnes « fourchettes » qui peut influencer le public. Il arrive que la concurrence entre médias pousse certains journalistes à vouloir être les premiers à publier et écrivent des articles qui ont l’allure de « compte-rendus »alors que ce ne sont qu’improvisations ou réécritures de communiqués. Le pot-au-rose est parfois découvert lors d’évolutions de dernière minute des activités chroniquées. Par exemple, un remplacement au pied levé de Lio par Maurane lors d’un hommage à Charles Trenet au Printemps de Bourges ou… l’annulation d’un concert de jazz au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, événement culturel qui fut commenté avec fougue dans l’un de nos quotidiens par un journaliste aujourd’hui décédé et qui était considéré à juste titre par la profession comme l’un des plus créatifs de sa génération. Fait troublant: il ne s’agissait pas de la basse œuvre d’un gratte papier ou d’un corrompu! Il peut dès lors être fort difficile, même pour un public attentif, de séparer le blé de l’ivraie.

Parfois, les journalistes sont amenés à publier leur avis sur un travail artistique inachevé. Heureusement, certains d’entre-eux mettent un point d’honneur à le signaler. À propos de l’expo Europalia Italia « La Vénus dévoilée », Guy Duplat notait que sa visite s’était faite alors qu’il restait deux camions remplis d’objets et de tableaux qui n’étaient pas encore arrivés(2). Quant à Anne-Marie Paquotte, elle revient, une semaine après publication, sur sa chronique élogieuse d’un CD de Jean-Louis Murat: « Cette merveille nous était parvenue sans sa pochette en cours d’impression. On l’a découverte depuis: elle est immonde… »(3).

Mirage des « hits »

Certains classements sont censés représenter la sanction du public. Ils constituent des repères pour ceux et celles qui souhaitent se conformer aux choix et goûts du plus grand nombre de leurs semblables. Hélas, ils sont souvent dupés! Même des émissions d’information tels que des JT participent à pareille manipulation. Le 20 janvier dernier, pendant le 13H de France2, Christophe Hondelatte remettait un double disque d’or au chanteur de charme Franck Michaël. Ce trophée couronnait 200.000 CD vendus, fut-il rappelé. Mais vendus à qui? Au public? Le « métier » sait que c’est impossible. Jean-Luc Cambier note que l’album « In Blue » du groupe irlandais The Corrs est « disque d’or en Belgique avant même sa mise en magasin »(4). Pour la sortie de « Rattle and Hum » de U2, le label BMG s’est offert une pleine page de publicité dont le slogan était: « Aujourd’hui: sortie mondiale. Déjà disque d’or en France »(5). De fait, ce ne sont pas les achats du public mais bien les commandes des disquaires qui sont pris en compte. Ces dernières peuvent d’ailleurs être influencées par les représentants de firmes: demandez-nous un maximum d’exemplaires de cet artiste car vous pourrez nous retourner les invendus, ce qui n’est pas le cas pour nos autres productions… Et l’on assiste parfois à des avalanches de « retours ». Le prétendu choix du public n’est donc en fait que celui de l’industriel qui tente d’influencer les disquaires et les consommateurs.

Il est tout aussi surprenant de découvrir, le mercredi 29 novembre 2000, dans le supplément MAD du Soir que le film classé N°1 dans la rubrique « Les stars du marché » est « Dinosaure » alors que c’est précisément ce jour-là que ce film démarre sa carrière dans les salles belges! Ce classement ne reflète donc pas les achats de places par le public mais bien le choix du distributeur qui souhaite lancer sa superproduction en organisant, durant les jours précédant sa commercialisation, de nombreuses avant-premières aux entrées offertes notamment par le biais de jeux.

À nouveau, ce qui pourrait apparaître comme une option du public n’est en fait que le fruit d’une décision des producteurs de l’offre culturelle ainsi promue.

Les amateurs de « hits » ont tout intérêt à s’interroger sur la manière dont ceux-ci ont été élaborés. Ainsi, l' »Ultratop » belge s’est passé pendant de nombreuses années des résultats de ventes de la Fnac. Lorsque ce classement a enfin pris en compte en 2003 les chiffres de vente de ce réseau de grandes surfaces de type culturelles, les résultats hebdomadaires qui ne couronnaient que des morceaux fort commerciaux évoluèrent et des productions de Miles Davis ou de Miam Monster Miam (groupe liégeois peu médiatisé à l’époque) apparurent comme prisées par le public.

Face à tant de mises en évidence partisanes, le public a tout intérêt à ne pas mésestimer sa propre capacité à rechercher par lui-même des interlocuteurs « de terrain » qui pourront le conseiller dans ses choix de manière plus désintéressée: par exemple, le libraire ou le disquaire du coin, certaines « niches » dans les médias (la rubrique « ciné » d’Henri Sonet dans Le Ligueur!), tel animateur d’un centre culturel ou… les conseils d’amis pour le choix de lieux culturels par excellence: les brasseries, les bars à vins…

(1) 26/01/2005.
(2) La Libre Belgique, 10/10/2003.
(3) Télérama, 18/09/1996.
(4) Télémoustique, 26/07/2000.
(5) Libération, 10/10/1988.