N°78 | Violence dans les JT: En parler ou agir?

Le Ligueur du 5 janvier 2005

En Communauté française, on va à nouveau aborder la violence dans les émissions d’information. Après la journée de réflexion de mars 2001, puis la publication de ses actes dans une brochure(1), voici bientôt un nouvelle initiative qui va brasser cette thématique au Parlement. À l’inverse des précédentes, cette dernière ira-t-elle au-delà du simple constat?

Pierre-Yves Jeholet, Président de la commission « culture et audiovisuel » du Parlement de la Communauté française nous annonce pour février prochain un débat sur les contenus des journaux télévisés et plus particulièrement sur la violence: « On ne va pas découvrir l’eau chaude! Soyons pragmatiques: après diverses auditions, il faudra peut-être proposer des recommandations ou légiférer autrement ».

La question est de savoir si l’on peut mieux réglementer ce secteur sans atteindre à la liberté d’informer. Sans aucun doute! Mais cela demandera courage, doigté et savoir-faire au personnel politique. Il ne doit en aucune manière intervenir dans les choix éditoriaux des chaînes mais peut établir des paramètres pour faire plus aisément la distinction entre séquences de violence « gratuite » ou « utile ».

Quatre critères

Pourquoi, dans ses prochains travaux, le Parlement ne remettrait-il pas sur l’établi les quatre critères qui permirent à l’Association des Téléspectateurs Actifs (ATA) de stigmatiser en 1998 une séquence historique du JT de RTL TVi(2), puisque celle-ci fut la première à être condamnée financièrement(3) par le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel? Ces critères furent élaborés deux ans plus tôt, lors d’un autre dérapage commis cette fois-ci par la RTBF(4). Interpellé par l’ATA, Michel Konen, le rédacteur en chef ertébéen, non seulement a reconnu les faits mais, cinq ans plus tard, y fit encore allusion lorsqu’il participa à l’émission de médiation de Jean-Jacques Jespers(5).

Ces critères complémentaires ont l’intérêt de mieux approcher la violence sans émettre des jugements de valeur trop subjectifs.

  1. Sélectionner uniquement des images indispensables à l’explication d’un fait de société marquant.
  2. Prévenir les téléspectateurs lorsque des images sont susceptibles de heurter leur sensibilité.
  3. Dans le commentaire, replacer les images dans leur contexte social ou politique.
  4. Limiter le nombre d’images violentes au strict minimum utile à la compréhension du reportage.

L’énoncé de ces critères pourrait servir de texte-martyr pour élaborer au plus vite une grille d’analyse à partir de laquelle le CSA pourrait instruire plus valablement ses plaintes. En effet, alors que Stéphane Rosenblatt, le responsable de la rédaction de RTL TVi, a reconnu publiquement que la séquence sanctionnée de 1998 n’aurait jamais dû être diffusée, le CSA fut pour cette condamnation, en 2002, rabroué par le Conseil d’Etat! L’organe de régulation, s’il avait raison de stigmatiser la chaîne privée, l’avait fait en des termes approximatifs, voire subjectifs, qui prenaient l’allure d’une ingérence quasi de droit divin dans la liberté d’expression de RTL TVi.

Invoquer de manière pragmatique, par exemple, le fait que les présentateurs, ni dans le 13H, ni dans le 19H, n’avaient annoncé clairement qu’ils allaient diffuser une séquence difficile où l’on voyait la tête d’un preneur d’otage littéralement exploser sous les projectiles de la police(6) aurait été irréprochable.

Si pareils critères étaient officialisés, ils permettraient également aux chaînes de mieux réguler de manière préventive leurs reportages en amont.

JT avec signalétique

En l’absence d’une réglementation claire, les présentateurs du JT n’annoncent pas de manière systématique les séquences difficiles. L’actualité étant particulièrement dure (Irak, Proche-Orient…), ils hésitent à proposer de nombreux avertissements au cours d’une même émission et, donc, ceux qui se font ne concernent progressivement que des séquences de plus en plus dures.

Le CSA semble également dérouté. Ses décisions peuvent amalgamer le tout et son contraire! À propos d’une plainte concernant une séquence d’un JT de la RTBF du 22 août 2003, son Secrétaire d’instruction ne relève aucune infraction, classe sans suite mais note également: « Néanmoins, j’ai indiqué à la RTBF qu’il aurait été préférable d’avertir les téléspectateurs du caractère particulier de cette séquence »! L’absence d’avertissement devrait-il oui ou non constituer une infraction?

Il est dès lors grand temps que le pouvoir politique impose aux chaînes une proposition émanant du secteur associatif: appliquer la signalétique aux différentes séquences des émissions d’information. Pareille « révolution » contraindrait les rédactions à davantage prendre conscience du contenu de ce qu’elles diffusent et les empêcheraient de balancer à l’antenne des séquences de dernière minute, parfois non vérifiées, trop souvent proposées dans le cadre d’une course stérile à l’audience. Cette signalétique faciliterait le travail des parents qui s’occupent de leurs enfants et permettrait plus aisément aux chercheurs ainsi qu’au CSA de « quantifier » l’évolution de la présence de la violence.

Composer autrement le CSA

À propos de la violence hors les émissions d’information, nos parlementaires devraient également s’interroger sur les explications données au public concernant la nouvelle signalétique proposées sur les écrans des chaînes de la Communauté française depuis ce 1er janvier!

En France, cette « signalétique jeunesse » que nos chaînes reprennent enfin (programmes déconseillés aux moins de 10, 12, 16 et 18 ans) a été mise en place en novembre 2002 et a déjà été l’objet de plusieurs campagnes de sensibilisation. Au cours de ce mois de janvier 2005, les différentes chaînes hertziennes y proposeront à nouveau pendant deux semaines entre 19H et 23H des diffusions d’un nouveau spot commenté par Nathalie Baye, à la demande du CSA français et en application de leurs engagements conventionnels.

Au cabinet de la Ministre Laanan, on nous indique que nos chaînes « ne sont pas très enclins » à ce type d’initiative! Par contre, une brochure explicative sera bientôt diffusée par le Ministère de la Communauté française auprès du public jeune. Mais comment inciter les parents à accompagner leurs enfants si nos diffuseurs n’assument pas pareille responsabilité pédagogique concernant le « mode d’emploi » de leurs propres émissions? Notre CSA serait-il moins vaillant que son confrère français? Il est vrai que la structuration même de notre organe de régulation fait la part trop belle aux représentants des chaînes et des régies publicitaires. L’associatif y est présent mais il est minorisé. Il serait donc urgent que nos parlementaires et que le Gouvernement en fassent évoluer la composition.

(1) Brochure gratuite de 88 pages, « La violence dans l’information télévisée ».
> Contact: E.Franssen au tél.: 02/413.22.46.
> E-mail: eric.franssen@cfwb.be
(2) JT de 13H et de 19H30 du 08/04/1998
(3) 100.000 FB.
(4) JT de 19H30 du 05/08/1996
(5) « Qu’en Dites-vous? » du 14/10/2001
(6) À l’inverse de RTL TVi, TF1 avait flouté cette « explosion ».