Télévision: Vers « l’Eurovision » des usagers?

Le Journal du Mardi du 2 novembre 2004

Plusieurs lobbies tentent d’influencer la « petite lucarne »: chercheurs universitaires, mouvements d’alphabétisation des images, groupes de sourds et malentendants, associations chrétiennes ou laïques, etc.
Mais pratiquement aucune association d’envergure composée de « simples » téléspectateurs ne s’affirme actuellement dans les différents pays Européens. Ce n’est pourtant pas faute de problèmes à résoudre.

Les motifs d’insatisfactions sont légions: non respect des horaires, diffusions tardives des programmes culturels, tunnels publicitaires interminables et trop bruyants, détournements d’images, mauvaise hiérarchisation des informations…

En fait, plusieurs obstacles redoutables obstruent le parcours que pourraient entreprendre pareilles associations d’usagers. Le problème, c’est que (presque) tout le monde a besoin de la télé pour promouvoir ses activités et que les chaînes peuvent être rancunières. Chacun marche donc sur des œufs…

Dans une récente livraison de « Pan », le libéral Richard Miller a confirmé que, trois ans plus tôt, il avait bien subi en tant que Ministre de l’Audiovisuel un black-out de six mois pour ses interviews sur les chaînes du groupe RTL parce qu’il avait favorisé l’éclosion de la concurrente AB3.

Le Service public n’est pas en reste: un « purgatoire » analogue fut imposé par la RTBF pendant quelques semaines à l’écolo Jean-Marc Nollet lorsque le Ministre de l’Enfance opta pour que le produit de la revente des actions de Canal+ de la RTBF retourne non pas à la chaîne publique mais bien à la Communauté française qui les avait financées au départ.

En France, le député Julien Dray vient de nous confirmer que, bien qu’il soit le « porte-parole » de PS, il était toujours interdit d’antenne sur TF1 depuis mai 2002, époque où, suite à la participation de Le Pen au second tour des Présidentielles, il remit en question publiquement le traitement outrancier de l’insécurité par la chaîne privée.

Le secteur associatif n’est pas téméraire. Il a fallu attendre deux ans, en 1996, pour qu’Amnesty International explique publiquement que Jean-Louis Stalport, l’administrateur général de l’époque, avait supprimé la diffusion de spots gratuits pour les ONG à la RTBF. Pourquoi n’y a-t-il pas eu une riposte plus rapide par un front commun associatif? Le représentant d’Amnesty: « Je vais peut-être avoir des problèmes pour encore passer à la télé… Les associations étaient bien contentes que je fasse le boulot à leur place! »(1).

Sous-médiatisation

Bien entendu, Stéphane Rosenblatt, le responsable de la rédaction de RTL TVi, a réfuté la privation d’antenne du Ministre Miller en affirmant que sa chaîne n’a pas l’habitude de parler de la concurrence: « Ces derniers mois, le Ministre s’est principalement occupé d’AB3 et de la RTBF » expliquait-il à « Ciné-Télé-Revue » en décembre 2001. Cette réaction montre involontairement que les émissions d’information des chaînes ne traitent pas l’actualité télé de la même manière que les autres matières, les chaînes étant juge et partie. Elles n’investiguent guère et ne permettent pratiquement jamais au public de s’interroger avant qu’une réglementation ne soit décidée. Par exemple, il n’y a eu aucun « Controverse » et aucun « Mise au Point » sur l’utilité d’interdire la publicité et le sponsoring durant les cinq minutes qui précèdent et qui suivent les émissions pour enfants. En vigueur depuis 2003 uniquement à la RTBF pour la Communauté française, cette règle s’applique aux chaînes privéesen Flandre! Une belge cacophonie. Au cours de la campagne électorale pour les élections de juin dernier, il n’a jamais été question d’audiovisuel, comme s’il n’y avait aucun enjeux pour l’actuelle législature…

Lorsque la presse écrite aborde les actions d’usagers, c’est rarement mieux! Mélanie Le Saux-Glaymann explique que son association française « Les Pieds dans le PAF » se sent obligée d’organiser des happenings pour avoir accès à la médiatisation: « Nous avons déposé huit cervelles de veaux à l’entrée de TF1 pour stigmatiser le fait que, selon sa direction, les cerveaux humains de ses téléspectateurs étaient préparés et vendus à Coca-Cola. Suite à cette action, nous avons reçu autant de nouvelles adhésions qu’en une année d’activités normales! Par contre, quels médias feront-ils leur manchette sur le fait qu’en 2000, nous avons conquis l’obligation pour France Télévision de mettre en place un conseil consultatif de ses usagers et que le Service Public ne l’a toujours pas concrétisé! ».

Les téléspectateurs sont si peu et si mal informés des enjeux de l’audiovisuel qu’il est logique que des associations d’usagers tardent à s’affirmer. Quant à l’éducation aux médias, il faudrait aussi être attentif aux contenus qu’elle priviliégie (expliquer comment se fabrique un spot de pub ou analyser concrètement l’influence du sponsoring sur le contenu même des émissions de la RTBF, des télés locales ou de RTL TVi…) et davantage dénoncer le fait que pratiquement 90% de la population n’y a pas accès.

Interactions européennes

Plus fondamentalement, on constate que le fait même de regarder le petit écran individualise et, souvent, isole le téléspectateur. Cette attitude est antinomique avec le projet de rallier une association d’usagers. Et pourtant, il est indispensable que prenne vigueur un contre-pouvoir face aux diffuseurs et à leurs régies publicitaires. À Bruxelles, en mars dernier, huit experts Italiens, Anglais et Allemands, issus des milieux universitaires ou de la communication, ont crée « European Association for Viewers Interest » (EAVI), l’une des cent AISBL de notre Royaume (association internationale à but non lucratif).

Sur base des conclusions de l’enquête qu’elle vient de réaliser dans 29 pays(2), l’association constate l’appauvrissement et l’homogénéisation des programmes. Les téléspectateurs européens sont de plus en plus conscients que la multiplication des canaux n’entraîne pas la diversification ou le pluralisme de l’offre: « …Les citoyens sont constamment appelés à se prononcer sur des questions de plus en plus complexes: du conflit Irakien au changement climatique, du financement des retraites aux réformes de l’éducation. Les citoyens ont besoin d’être impliqués. Ils désirent des informations précises et indépendantes et non la banalisation ou le voyeurisme… L’industrie télévisuelle doit devenir plus responsable! ».

La volonté de porter remède à l’absence d’associations de terrain par une structure Européenne n’est pas absurde. Septante personnalités impliquées par cette thématique ont mené des travaux fructueux à Lucca, en Toscane, les 22 et 23 octobre dernier. D’entrée de jeu, Charlotte De Broutelles y constata que le département « Média » qu’elle dirige au Conseil de l’Europe traite régulièrement de télé-achat, de publicité ou de protection des mineurs, sans la présence d’observateurs et d’experts représentant les intérêts des téléspectateurs eux-mêmes. Pareil constat rend indispensable la concrétisation de la mission qu’EAVi s’est fixée: « …Faciliter le processus d’unification de tous ceux qui soutiennent les intérêts des téléspectateurs ». Le moyen préconisé serait la création d’un site internet qui favoriserait l’échange des expériences par la mise en exergue des bonnes et des mauvaises « pratiques ». Des exemples à propager ou à éviter! Durant ses huit années d’activités en Communauté française (1993-2000), l' »Association des Téléspectateurs Actifs » (ATA), avait ainsi, à de nombreuses reprises, fait pression pour que soient reprises chez nous des évolutions qui avaient fait leur preuve en Flandre (un journal télévisé quotidien pour les enfants) ou en France (la signalétique jeunesse ou la création de « Qu’en Dites-Vous? » présentée par Jean-Jacques Jespers dans le moule de « L’Hebdo du Médiateur » de France2).

Des interactions au niveau Européens peuvent également débloquer des situations locales. Ainsi, parce qu’en 1996, le délit de « publicité clandestine » était plus complexe à prouver chez nous qu’en France (ici, on devait démontrer qu’il y avait eu un échange de service ou une tractation financière), l’ATA s’était opposée vainement à la présence de marques de bières dans le décor (un café) de « Bon Week-End ». Ce divertissement ertébéen du vendredi soir était rediffusé sur TV5 qui dépendait juridiquement du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel français. L’ATA alerta donc Hervé Bourges, son Président, qui enjoint Patrick Imhaus de TV5 Europe à « se conformer aux dispositions légales ». Comme la RTBF souhaitait poursuivre la rediffusion prestigieuse sur TV5, elle dût obtempérer.

Puisse une association européenne susciter des vocations nationales ou régionales. Il convient donc que ses activités captent vraiment l’intérêt des usagers. Outre un prochain colloque annoncé pour mars à Bruxelles, Paolo Celot, le Secrétaire général de EAVI, a annoncé son intention de créer la « Journée du Téléspectateur Européen » et envisage, si la nouvelle constitution Européenne entre en activité, d’appliquer son principe de « démocratie active » en collectant un million de signatures pour engager des décisions législatives déterminantes pour un avenir plus fructueux en faveur des téléspectateurs(3).

(1) « Comment Télez-Vous? » N°28.
(2) Les 25 états membre de l’Union européene ainsi que la Suisse, la Norvège, la Roumanie et la Bulgarie
(3) EAVI, Rond Point Schuman, 9/16 à 1040 Bruxelles.
> E-mail: info@eavi.org
> Site: www.eavi.org

Téléspectateurs, remuez-vous!

Si, depuis peu, le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) dispose d’un monitoring pour enregistrer les programmes des chaînes de la Communauté française, il n’a pas l’obligation, ni le personnel pour les visionner systématiquement, à l’inverse de ce qui se passe chez son « collègue » français. Voilà pourquoi il est utile que les téléspectateurs rédigent des plaintes (écrites et pas anonymes) dès qu’ils sont témoins d’une « infraction présumée au droit audiovisuel francophone belge ».

Ci-dessous, quelques tuyaux pour mieux entreprendre pareille tâche « citoyenne »:

  • Contactez le CSA pour vos plaintes mais aussi pour recevoir gratuitement sa revue trimestrielle ainsi que sa newsletter:
    CSA
    Rue Chapelié 35
    1050 Bruxelles
    E-mail: csa@cfwb.be

    Le site fort bien documenté www.csa.cfwb.be est censé vous indiquer, sur sa page d’accueil, les dates des réunions (accessibles au public) où les diffuseurs viennent s’expliquer devant l’autorité régulatrice pour des dossiers de publicité clandestine, de violence gratuite, etc. Instructif!

  • Pour découvrir les textes du contrat de gestion de la RTBF, du décret sur la radiodiffusion, etc., lisez « L’audiovisuel, je veux savoir » (10 euros, Editions Luc Pire).
  • Pour appliquer onze conseils afin de mener à bien vos « plaintes TV »: où trouver copie d’une émission qu’on n’a pas magnétoscopée; comment rédiger une plainte; faut-il contacter le JEP; quid du service de médiation de la RTBF; etc., allez dans la section « Pour agir » de ce site.
  • Le nouveau Service de Médiation de la Communauté française traite notamment « les réclamations concernant le fonctionnement des services administratifs dans leurs relations avec les administrés ». C’est un recours possible dans le cas où le CSA enverrait par exemple un classement sans suite non motivé à un plaignant:
    Service de Médiation de la Communauté française
    Rue des Poissonniers 11-13 Bte 7
    1000 Bruxelles
    E-mail: courrier@mediateurcf.be