Tous nos musées gratuits, douze dimanches par an!

Le Journal du Mardi du 14 septembre 2004

Créés il y a un peu plus de deux cents ans par Bonaparte, les Musées royaux des Beaux-Arts de Bruxelles constituent le plus grand ensemble muséal du Royaume. Pour découvrir gratuitement ses toiles de Brueghel ou de Rubens qui côtoient celles de Bacon, David, Delacroix, Magritte ou Khnopff, il faut impérativement franchir son entrée entre 13H et 17H pendant quatre tout petits tours d’horloge, chaque premier mercredi du mois ainsi que l’impose la règle en vigueur dans tous les Musées Fédéraux.

Cet horaire peau de chagrin de la « gratuité mensuelle » ne fait pas l’affaire d’Helena Bussers, l’actuelle Conservateur en chef (faisant fonction depuis avril 2003): « Pourquoi le mercredi? Nous avons reçu des consignes de l’administration. La tradition veut que les enfants ont congé le mercredi après-midi. On a peut-être oublié que les adultes qui travaillent en journée visitent aussi les musées! Bien entendu, les retraités peuvent venir mais ils ont déjà droit à des réductions et les enfants de moins de 13 ans ont un accès gratuit. Ce n’est pas un cadeau, le choix de ce jour! »

55% de touristes

On revient de loin! Au milieu des années ’80, Bruxelles s’affirma comme capitale aux musées quotidiennement gratuits. C’était l’époque de la fin des travaux de l’aile « moderne » des Musées royaux des Beaux-Arts. Comme ceux-ci furent financés avec l’argent des contribuables, il s’avérait logique qu’ils puissent avoir accès aux musées fédéraux sans bourse délier: l’ancien Musée des Instruments de Musique, les Musées du Cinquantenaire, les Musées d’Art Ancien et d’art Moderne, l’Institut des Sciences Naturelles, le Musée de l’Afrique Centrale de Tervueren, etc.

Mais en 1997, le Ministre de la Politique Scientifique YvanYlieff a réintroduit les entrées payantes afin de permettre à ces institutions d’élargir leurs sources de financement. Le témoignage de Mme Bussers nous montre que la principale retombée positive de cette évolution fut la diminution du vandalisme dans les salles. Mais pour le reste! « Les entrées ont chuté d’environ 30%. Les touristes continuèrent d’affluer mais ce sont surtout des visiteurs qui venaient découvrir régulièrement l’une ou l’autre salle qui ont été affectés ».

Au Louvre ou au Rijksmuseum, les moins de 18 ans entrent gratuitement(1). Dans nos musées fédéraux, cet avantage ne vise que les moins de 13 ans, le prix de l’entrée étant proportionnellement moins élevé chez nous (5 euros) que chez nos éminents voisins parisien (8,5 euros) ou amsterdamois (9 euros). Sous l’ère du Ministre de l’économie Charles Picqué, les musées fédéraux ont été obligés de transformer (le plus souvent, de manière fort discrète) les gratuités accordées aux chômeurs et aux personnes handicapées en réduction à 2 euros. On peut donc parler de perte progressive des acquis.

Une étude réalisée en février 2004, « L’image et la notoriété des Etablissements Scientifiques fédéraux », indique que 55% des visiteurs de ces musées sont des étrangers. Joli résultat pour notre « politique » du tourisme. Mais quelle claque pour ceux et celles qui sont chargés d’initier un développement des pratiques culturelles auprès des habitants de notre pays!

De plus, il faut bien constater que l’arrêt de la gratuité n’a pas fait la fortune des musées! Depuis, leurs multiples revendications légitimes et leur « livre blanc » attendent vainement sur les tables de chevet des ministres titulaires successifs!

Si contradictoire que cela puisse paraître, faire payer coûte, car qui dit frais de billetterie, dit également frais d’infrastructure et de personnel supplémentaires. Les bénéfices engrangés par cette décision restent donc assez dérisoires par rapport aux effets pervers engrangés: la diminution de fréquentation par la population autochtone et l’évolution qui tend pour les visiteurs à rentabiliser leur entrée « payante » par la découverte au pas de charge d’un maximum de salles lors d’une unique visite.

Les possibilités de gratuités ou de réductions devraient donc évoluer même s’il ne faut pas nécessairement en revenir à la situation d’avant 1997. L’ancien Ministre de la Culture Christian Dupont remarquait non sans à-propos: « La gratuité n’est pas toujours le signe du succès. On l’a vu avec le Domaine de Mariemont complètement gratuit et déserté! Cette situation évolue favorablement depuis qu’un léger droit d’entrée est demandé et qu’un nouveau Conservateur a été nommé »(2).

La gratuité ou des réductions appréciables proposées de manière exceptionnelle selon des horaires accessibles au public le plus large peuvent faire événement et attirer un public plus vaste que le cénacle des habitués. Ainsi, le Conseil Bruxellois des Musées peaufine actuellement la quatrième édition d’une formule « pas cher » qui remporte un grand succès: ses « Nocturnes des musées Bruxellois » qui, pendant une douzaine de jeudis de 18H à 22H (du 30 septembre au 9 décembre 2004) offriront la découverte d’au moins quatre musées différents par semaine à des prix d’entrée de zéro à deux euros, avec un accueil souvent festif à la clef: concerts, visites guidées, apéritifs, etc. Mais n’oublions pas que lors de la première édition de cette initiative initiée dans le cadre de la présidence belge de l’Union européenne, tout était gratuit…

En février dernier, le « Printemps des Musées » a permis l’ouverture de 149 musées à Bruxelles et en Wallonie, tout un dimanche durant, avec des entrées gratuites ou modérées, et plein de surprises. Résultat: la fréquentation a presque doublé par rapport à un dimanche classique. Et ce 21 juillet, l’opération « Les musées fédéraux pour un euro » a attiré 13.677 personnes, soit près du double de l’édition précédente.

Deux autres souvenirs mémorables! Lorsqu’on analyse le joli score de 20.000 visiteurs du premier mois d’activités du MAC’s, le Musée des Arts Contemporains hennuyer, au début de l’automne 2002, 60% de ces entrées furent comptabilisées aux cours des journées « Portes Ouvertes » de l’inauguration et lors d’un premier mercredi gratuit. D’autre part, plus de dix mille visiteurs ont fait honneur à la journée « Portes Ouvertes », le dimanche 7 décembre dernier, de 10H à 17H, aux Musées royaux des Beaux-Arts, à l’occasion de l’inauguration de leurs nouvelles salles. Le public répond donc présent lorsqu’une offre séduisante lui est présentée, du moins si celle-ci est largement médiatisée.

Centre de la Gravure, précurseur à La Louvière

L’étude de février 2004 vise à valoriser les Etablissements Scientifiques Fédéraux et constate que le personnel de ceux-ci travaille davantage sur les visiteurs qui fréquentent déjà les musées que sur un public potentiel. Pour convaincre ce dernier, l’étude confirme qu’il conviendrait de miser davantage sur les facilités de parking, la qualité des brochures, l’attractivité des visites et les facilités tarifaires.

Il est donc logique que l’idée de transférer la gratuité du premier mercredi après 13H à l’entièreté du premier dimanche de chaque mois fasse son chemin.

C’est le très beau Centre de la Gravure et de l’Image Imprimée de La Louvière qui s’y est essayé le premier en Wallonie en reprenant cette pratique qui était déjà expérimentée dans différents musées du Nord de la France. Julie Scouflaire, la chargée de communication, nous explique: « Pour nous, le mercredi « gratuit » ne convient pas. Trop de gens travaillent ce jour-là. Le but de la gratuité n’est pas prioritairement de faire plaisir au public qui se déplace déjà, mais bien d’inciter d’autres personnes à découvrir nos expositions. Lorsque le Centre s’est créé, il y a une bonne dizaine d’années, l’entrée coûtait 50FB. Il a fallu ensuite trouver une tarification raisonnable qui nous permette d’avoir une politique éditoriale ambitieuse. Nous pratiquons le tarif de 4,5 euros avec de nombreuses possibilités de réduction. En janvier 2002, nous avons opté pour la gratuité du premier dimanche du mois, de 11H à 14H. Au niveau de l’horaire, c’était un peu chiche et donc, depuis 2003, nous avons élargi cet avantage à toute la journée ». Mais n’est-ce pas gagner un peu moins d’argent? « Nous sommes une ASBL. Nous n’avons pas pour objectif de faire le plus de bénéfices possible. Notre mission consiste à proposer des expositions et essayer que les gens viennent les découvrir ».

Mercredis après-midis souvent ternes

J’ai testé la gratuité du premier mercredi du mois dans quatre musées fédéraux, en février et mars 2004. Parmi eux, un seul s’en sort très bien: le Musée des Sciences Naturelles, probablement parce qu’il est particulièrement adapté pour des visites de groupes de jeunes et parce qu’il propose la gratuité non seulement de ses collections permanentes mais également de ses expositions temporaires. Pour celle consacrée aux amours des animaux, « Fatal Attraction », le visiteur du jour de gratuité faisait une sacrée économie de 7 euros!

Par contre, pour les trois autres musées testés, la fréquentation n’est pas influencée de manière significative par la gratuité mensuelle. Au Musée Antoine Wiertz, je côtoie un groupe orgaqnisé d’une dizaine d’adultes. Le public est clairsemé au Musée du Cinquantenaire et la dame aux cheveux blancs qui assure bénévolement l’accueil des visiteurs m’y indique qu’il ne faut pas se fier aux statistiques officielles! En effet, la file était longue pour les expos temporaires et payantes sur l’Islam et le Vietnam. Elle a demandé aux visiteurs des collections permanentes qui attendaient pour recevoir leur ticket à zéro euro de sortir de la file. Ils purent ainsi entrer sans ticket! Pour elle, la « gratuité » du premier mercredi ne sert pas à grand chose: « Que voulez-vous! C’est très peu annoncé. On voit des gens qui n’ont pas beaucoup d’argent, qui doivent compter. Ils reviennent régulièrement. Il y a aussi des enfants mais, pour eux, c’est gratuit également tous les autres jours. Il faudrait que la gratuité soit le dimanche et qu’elle soit mieux annoncée ». Ce n’est pas non plus la foule aux Musées Royaux des Beaux-Arts. Interrogé à proximité de la galerie où sont exposés les Rubens, un gardien me propose cette évaluation: « Il n’y a pas beaucoup plus de monde que les autres jours, à part quelques clochards qui sont des habitués de ce jour de gratuité ».

« Tous les publics »

Sur le fait de préférer la gratuité d’un dimanche par mois à celle du mercredi, la Ministre Fientje Moermen (VLD) qui avait en charge les musées fédéraux fut interpellée, le 22 janvier dernier, par le sénateur Jean-François Istasse (PS). Elle lui a rappelé que le mercredi après 13H était le moment où « les enfants sont les plus susceptibles de venir visiter le musée avec des grands-parents ou un parent qui peut se libérer à ce moment: travailleur à temps partiel, enseignant… ». Cette énumération de la Ministre démontre involontairement que le choix du mercredi est discriminatoire pour les enfants dont les parents travaillent à plein-temps… et surtout pour tous les visiteurs potentiels majeurs qui n’ont pas congé en semaine. Il est instructif de découvrir que Mme Moermen reconnaît implicitement que cette gratuité doit s’adresser à tous les visiteurs: « Une gratuité partielle reste une mesure importante pour améliorer l’accessibilité de la culture et pour offrir au contribuable une possibilité d’y accéder sans droit d’entrée ». Et puis, les enfants… pourraient également être présents le dimanche, avec les grands-parents mais aussi avec tout le reste de la famille!
Le fait que la gratuité ne doit pas concerner uniquement le jeune public se retrouve également en pointillé dans la nouvelle Déclaration gouvernementale de la Communauté française rendue publique le 9 juillet dernier. Elle prévoit que « le Gouvernement ouvrira gratuitement les musées un jour par mois ». À quelles fins? « Afin de garantir à tous les publics un accès facilité aux richesses du patrimoine… »

Intérêts pas toujours convergents

Fientje Moermen conclut sa réponse par une proposition: « Pour poursuivre la réflexion sur la gratuité partielle et en particulier sur la gratuité pendant une partie du week-end, je vais demander un rapport à l’Observatoire des publics des Etablissements scientifiques fédéraux afin d’évaluer les attentes du public… ».

Les résultats de cette recherche devront parvenir au cours de cet automne à son successeur, le Ministre Marc Verwilghen.

Tout dépend, bien entendu, de la manière dont le public sera interrogé sur cette thématique! Le 27 avril dernier, lors de la rencontre « Communiquer la culture » à Dampremy, pendant un atelier d’une heure trente consacré à « L’image et la notoriété des organismes culturels », la seule remarque émise à propos d’une éventuelle gratuité dominicale par l’animateur spécialisé dans la promotion et la valorisation des Etablissements scientifiques fédéraux était particulièrement péjorative: les visiteurs « en profiteraient » pour ne pas bourse délier…

Contrairement à ce qu’imaginent nombre d’usagers, les musées ne sont pas uniquement là pour satisfaire leur curiosité et leur passion. Ces Etablissements ont également une mission de conservation des oeuvres et doivent permettre aux chercheurs de développer leurs travaux. Dans le concret, ces différents objectifs ne sont pas nécessairement complémentaires ou compatibles. Pour Alain Decrop et Pietro Zidda, chargés de cours en Sciences de Gestion aux Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix à Namur: « Souvent enfermés dans leur mission de conservation, de nombreux responsables de musées ont une approche réductrice des publics, généralement perçus comme une source de nuisance plutôt que de profits potentiels »(3). Lorsqu’il était le Ministre de l’Economie ayant en charge les Etablissements Fédéraux, Charles Picqué posait un diagnostic analogue, même s’il se voulait optimiste pour l’avenir: « Les responsables des musées commencent à percevoir autrement leur rôle. Les musées fédéraux sont aussi des lieux de recherche pour les scientifiques. Ceux-ci doivent sortir de leur isolement et comprendre que le marketing n’est pas en contradiction avec la haute idée de leur mission! Ils commencent à comprendre que le visiteur est l’allié le plus précieux de leur propre survie! »(4).

Les droits des visiteurs ne sont pas toujours les premiers soucis des conservateurs surchargés de nos musées fédéraux! L’un d’entre-eux alla jusqu’à ignorer que son institution avait mis fin à la gratuité accordée naguère quotidiennement aux chômeurs et aux personnes handicapées et continuait à en faire publiquement la promotion! Un autre ancien conservateur déclara sans sourciller sur les antennes de « Télé-Bruxelles », ce 18 mai 2004, que l’ouverture de l’un de nos musées pendant une soirée complémentaire pouvait coûter jusqu’à 30.000 euros!

Les Musées royaux des Beaux-Arts de Bruxelles et le Musée du Cinquantenaire n’annoncèrent nulle part pendant plusieurs années, ni dans leurs dépliants, ni sur leur tarification à l’entrée de leurs locaux, la gratuité du premier mercredi du mois! Alors que Le Louvre, à Paris, fait de ses journées à l’accès libre un argument de promotion dans ses campagnes publicitaires! Cette situation a évolué non pas parce qu’une association des amis des musées serait intervenue mais bien parce qu’un simple visiteur a écrit à de nombreuses reprises aux deux Conservateurs. Pour faire évoluer la situation aux Musées d’Art Ancien et Moderne, il fallut une dizaine de lettres, dont certaines en recommandé, entre juin 1998 et janvier 1999 ainsi que la dénonciation du fait qu’au moins une touriste japonaise avait été invitée à payer son entrée alors que l’après-midi de gratuité était déjà entamée! Voilà l’histoire de l’origine de la confection et de l’affichage près du guichet d’une bannière de plus de deux mètres de haut en tissu vermeil qui annonce enfin la gratuité mensuelle. Pas de demi-mesure, quand mesure il y a!

Roger Somville, Pierre Mertens… ou Jeff Bodart!

Il convient donc que les visiteurs des musées soient attentifs au respect de leurs droits. Dans ce secteur, aucune association de type « Test-achats » ne les protège de manière systématique. Pas même ces associations de type « Amis du musée » qui se spécialisent plutôt dans l’organisation de voyages culturels et la récolte de fonds pour acheter ou restaurer des œuvres. À leur propos, Le Ministre Charles Picqué fit la proposition suivante:  » Les musées auraient intérêt à élargir le principe de ces associations qui ne rassemblent actuellement que des collectionneurs, d’anciens fonctionnaires et des sponsors. Il faudrait y adjoindre de simples visiteurs. Pourquoi ces associations ne pourraient-elles pas devenir un ferment de médiation informelle entre le public et l’autorité? »(5).

En attendant, depuis le 15 janvier dernier, circule un « Appel pour la gratuité des premiers dimanches du mois dans tous les musées de Belgique ». Son originalité provient du fait qu’il n’émane pas du « milieu » muséal et qu’il tend à démontrer que des personnalités issues des milieux les plus divers prônent cette évolution. Parmi ses premiers signataires, on retrouve Arthur Haulot, Anne Morelli, Philippe Grollet, Roger Somville, Pierre Mertens, Daniel Hanssens, Jeff Bodart, Jaco Van Dormael, les anciens Ministres Philippe Mahoux (PS) et Richard Miller (MR), Joëlle Milquet (CDH), Jean-Michel Javaux (ECOLO), le Conseil de la Jeunesse (CJEF) ainsi que les deux « stars » les plus éminentes de la RTBF, Bla-Bla et Malvira (à la demande de leurs géniteurs Bernard Halut et Patrick Chaboud)! Un « plus » qui pourrait être déterminant: Mme Fadila Laanan s’est positionnée en faveur de cet « Appel », quelques semaines avant d’être nommée Ministre de la culture, de l’audiovisuel et de la jeunesse à la Communauté française(6).

En plus de la gratuité dominicale, cet « Appel » prône « …que chaque musée mette en évidence, chaque mois, une œuvre différente. Cette attitude confortera la curiosité du public et ressourcera l’intérêt des médias pour annoncer mois après mois ces festivités ».

Actuellement, les agendas culturels de la presse écrite ou des télévisions locales ne se bousculent pas au portillon pour annoncer, mois après mois, la gratuité du premier mercredi. Par contre, si chaque mois, les médias pouvaient annoncer que le public pourra découvrir exceptionnellement telle sculpture dans la réserve de tel musée ou que tel autre musée proposera, toutes les heures, une présentation de telle ou telle toile…

Sur le moyen et le long terme

Cette proposition a été commentée par deux sénateurs, Isabelle Durant (ECOLO) et Jean-Français Istasse (PS), dans une « carte blanche »: « …Il nous semble que pareille obligation stimulerait également la créativité des conservateurs et de leur personnel »(7).

Ces évolutions ont bien entendu un coût. Sur le court terme, il faudra compenser un manque à gagner car, pour beaucoup de musées, les dimanches sont des jours qui font davantage de recettes. Par contre, sur le moyen ou le long terme, si les institutions muséales réussissent à capter, grâce aux dimanches gratuits, l’intérêt des médias et d’un nouveau public, des retombées financières non négligeables peuvent être escomptées. Les sénateurs Durant et Istasse s’expliquent: « …Proposer un accès gratuit aux musées peut ouvrir la voie à un nouveau public. Tous les musées de la ville de Paris, désormais gratuits, ont connu une augmentation de 78% de leur fréquentation. Un succès analogue a été constaté récemment au Royaume-Uni. On peut espérer qu’il y aura foule aux futurs « premiers dimanches » gratuits. Il faudra engager davantage de gardiens et leurs prestations ne sont pas payées de la même manière un mercredi ou un dimanche! Ce coût additionnel doit être financé par les pouvoirs publics qui, dans le cadre d’un refinancement, doivent considérer cette question logistique et budgétaire. Il est indéniable que le changement de jour de gratuité ne se fera pas sans difficultés financières. Mais nous pensons qu’il s’agit d’un investissement utile. Il ne faut pas envisager l’aspect budgétaire de cette évolution uniquement à court terme. Aux recettes sans doute plus importantes des magasins de souvenirs et des restaurants, s’ajoutera certainement une augmentation significative des entrées des expositions temporaires et payantes de ces musées, tant le jour de gratuité que les jours suivants. En effet, comme le démontre l’expérience parisienne, les entrées des manifestations temporaires ont augmenté de 36%en 2003. Nous affirmons que la gratuité de ces douze dimanches peut largement contribuer à élargir le public prêt à considérer la visite d’un musée comme une activité solitaire, familiale ou de groupe fort attrayante et instructive pour un dimanche. Il n’y a pas que les Musées Fédéraux! Les musées sous la tutelle des différentes Communautés pourraient également participer à cette fête mensuelle de la découverte. Et que les bourgmestres n’oublient pas que si leur commune rivalise d’imagination pour mettre en exergue, dépoussiérer et actualiser leur patrimoine, elle permettra à d’autres secteurs de leur environnement économique de profiter du succès de ces nouveaux événements festifs: la restauration, les activités culturelles, associatives et touristiques… ».

Le 30 septembre prochain

Faut pas rêver. Point de baguette magique pour impulser de manière instantanée une mise en place généralisée de cette gratuité dominicale! Les musées privés suivront-ils le mouvement comme les supermarchés ont petit à petit développé des rayons « bio »?

Même si elle trouve séduisante la proposition, Diane Hennebert s’interroge pour l’Atomium dont elle assume l’avenir:  » Ce n’est pas évident financièrement. Ce sont les week-ends qui assurent l’essentiel des entrées. L’asbl Atomium n’a jamais reçu de subsides depuis sa création. Le seul financement dont elle bénéficiera sera consacré à la rénovation du bâtiment. Ce subside ne couvrira d’ailleurs que 70% du coût des travaux. Quid d’une répartition plus intelligente des dépenses publiques en Communauté française? Compte tenu du nombre insensé des ministres sous certaines législatures, cabinets, fonctionnaires et autres frais de fonctionnement, il est actuellement impossible de mener une politique culturelle saine. Or, la santé des musées et leur dynamisme dépendent en partie du soutien de cette institution à bout de souffle financièrement. Peut-être faudrait-il d’abord se battre pour que celle-ci soit gérée de manière plus efficace ».

La bonne volonté, l’imagination et les (rares) deniers des communes doivent également être mis à contribution. Henri Simons, l’échevin chargé des dossiers culturels de la ville de Bruxelles, croit en la justesse de ce combat pour les douze dimanches gratuits annuels. Il a lancé une réflexion sur le coût financier de pareille initiative. À Ixelles, on s’achemine vers du concret: le Conseil Communal en débattra lors de sa prochaine séance, le jeudi 30 septembre à 19H30. Les musées établis sur son territoire sont nombreux et plus de cent cinquante Ixellois demandent qu’ils cultivent tous l’accès gratuit du premier dimanche du mois, dès 2005. Ils souhaitent également que la publicité de ce débat fasse l’objet d’une information par voie d’affichage communal et dans la publication du toute-boîtes « Info Ixelles ». Ils veulent ainsi appliquer le nouveau règlement communal adopté le 29 avril dernier qui permet une interpellation pendant quinze minutes avec des répliques de cinq minutes du Collège et des différents chefs de groupe lorsque au moins cent cinquante habitants en font la demande.

Voilà en tous les cas de belles occasions pour débattre pratiquement des objectifs d’une politique culturelle démocratique avec et pour le public, au Sénat, au Parlement de la Communauté française et dans les conseils communaux.

De quoi, par exemple, préciser concrètement le principe d’une aide à l’accès à la culture par le plus grand nombre inscrit comme priorité dans la déclaration gouvernementale de la Communauté française.

(1) Selon Henri Loyrette, président-directeur du Louvre, « La politique de gratuité demeure un élément fondamental de la politique de l’offre tarifaire du Louvre » (Libé, 06/08/2004). Elle bénéficie particulièrement aux –18 ans, soit plus d’un million sur les 1,9 millions de visiteurs exonérés. Cette gratuité vise aussi les expositions temporaires.
Depuis le début de ce mois de septembre, est instaurée une nocturne gratuite pour les –26 ans tous les vendredis soirs (les visites tardives gratuites sont un moyen de démocratisation culturelle utilisé dans différents musées: au « Moma », le Musée d’Art Moderne New-Yorkais, se pratique avec succès chaque vendredi, de 16H30 à 20H15, le « payez ce que vous voulez »).
Enfin, toujours au Louvre, les professeurs qui procèdent à la réservation de leur venue avec leurs élèves acquièrent de multiples avantages dont leur accès gratuit pendant un an aux collections permanentes et temporaires.
(2) Aux « Grands Entretiens » de la Fnac de Bruxelles, le 16 mars 2004.
(3) Voir « De la gratuité des musées », La Libre Entreprise, le 29 mai 2004.
(4) et (5) Voir « Pour une consommation culturelle citoyenne« , Le Ligueur du 7 mai 2003.
(6) Histoire complète de cette « pression » et liste des 70 premières personnalités signataires.
(7) « Pour une gratuité des musées, chaque premier dimanche du mois », La Libre Belgique, le 9 juillet 2004.