Contribution pour la journée « Communiquer la culture » du 27 avril 2004 à Dampremy

Le produit culturel consommé en connaissance de cause

Le ticket d’entrée pour une activité artistique devrait avoir valeur de contrat entre l’organisateur et l’usager. Quant à l’affiche qui promeut une initiative culturelle, elle devrait, comme l’étiquette d’un surgelé ou la composition d’un médicament, informer le public des différents « ingrédients » proposés.

ticket_khnopff_mLes Musées Royaux des Beaux-Arts de Bruxelles ont l’habitude de faire évoluer régulièrement le choix de la petite reproduction de l’une de leurs œuvres imprimée sur leur ticket d’entrée. Pendant l’exposition consacrée en 2004 à Fernand Khnopff, sur le ticket qui permettait de visiter uniquement les expositions permanentes (voir photo), était reproduite l’œuvre célèbre « Des caresses » de Khnopff… Peinture qui était décrochée de ces collections permanentes pour rejoindre l’exposition exceptionnelle et qui, donc, n’était pas accessible avec ledit ticket! La faute est vénielle mais elle indique néanmoins que les Musées semblent s’intéresser davantage à un travail de promotion au travers de l’illustration du ticket, fait qui nuit à sa mission d’informer sur le contenu du service acheté.

Là où l’erreur me semble impardonnable, c’est lorsque les mêmes Musées utilisent en 1997 pour leur rétrospective Magritte la toile « Le château des Pyrennées » comme emblème de cet événement sur les affiches, la couverture du catalogue et même sur un timbre poste édité à cette occasion. Cette toile fut décrochée en cours d’exposition sans que le public n’en soit informé. Au moment de décider de l’importante médiatisation de cette peinture prêtée par The Israel Museum, la direction du Musée était avertie que ladite toile ne serait exposée que pendant une période limitée.

Les « colorants » invisibles

Il ne s’agit pas d’exemples isolés. Voici une variante parmi d’autres sur le même thème. Cinq ans plus tard, le « Silène rêvant » l’une des toiles mises en évidence par les journalistes dans leurs critiques, est rapatriée à Vienne, trois mois avant la fin de l’exposition Rubens de l’Hôtel de Ville de Bruxelles. Sur le trottoir, un panneau avec un poster de cette œuvre prématurément décrochée continuera à attirer les regards des badauds. Dans la salle d’accueil, sur le comptoir où l’on s’acquitte de sa dîme, une petite vitrine éclairée expose un catalogue malencontreusement ouvert à la page qui reproduit l’œuvre manquante. Aucun avis n’était affiché pour informer le visiteur de cette évolution et le dépliant n’était pas plus loquace. Par contre, lorsque je « testai » un membre du personnel de l’accueil, je découvris qu’il informait le visiteur de l’arrivée d’une nouvelle toile… sans signaler la disparition du « Silène rêvant ». Nous nous retrouvons donc dans le cas de figure où l’industrie culturelle surmédiatise ses ingrédients valorisants et fait l’impasse sur ses colorants. Les usagers, ce qui pourrait paraître contradictoire, ont donc moins de droits vis-à-vis de la communication culturelle que vis-à-vis de la présentation et de la définition des produits de consommation courante. Il conviendrait donc d’adapter aux initiatives culturelles l’esprit des réglementations qui protègent les consommateurs de boîtes de pois-carottes! Définir ce qu’on entend par date de fraîcheur, composition ou mention du prix.

Notons qu’en ce qui concerne l’exemple de l’exposition Rubens, il m’a fallu près de six mois de pression et la menace de mettre cette affaire dans les mains de mon avocate pour qu’enfin l’échevin de la culture de la ville de Bruxelles accepte de me rembourser mon ticket de 6 euros.

Sans jugement de valeur sur le contenu!

Bien entendu, il n’y a pas que les musées! Cette absence de respect pour les droits de l’usager à disposer d’une information correcte et la plus complète possible avant achat ou consommation de tel ou tel service culturel se retrouve dans toutes les disciplines artistiques. Les communiqués de presse et le matériel promotionnel des récentes comédies musicales « made in France » n’indiquent pas que des bandes orchestrales sont utilisées à la place de musiciens en chair et en os dont la présence constitue la « norme » pour les concerts de chansons ou les spectacles d’opéra. Par contre, il est piquant de constater que les spots de publicité diffusés en télévision, début 2004, pour annoncer les représentations parisiennes de la comédie musicale « Chicago », eux, mettent en exergue un ingrédient valorisant: « Pour la première fois, dans une adaptation française, 23 artistes chantent et dansent au rythme de 14 musiciens sur scène »! Bien entendu, dans cette problématique, nous tenons à faire abstraction de tout jugement de valeur. Par exemple, il ne s’agit pas d’affirmer que le play-back est une forme batarde. Aussi bien Ferré que Barzotti l’ont utilisé sur scène. S’il y a play-back (intégral ou partiel), nous demandons simplement que la présence de cet élément soit indiquée sur l’affiche, dans le communiqué de presse, etc.

Et la date de fraîcheur? Daniel Lavoie n’est venu chanter en Europe que très longtemps après le démarrage de sa carrière au Québec. Dans la foulée de son premier succès à Paris (« Ils s’aiment ») et avec une photo datant de cette période-là, sa firme ressortit un très ancien enregistrement, « Nirvana Bleu ». Le public européen pouvait donc croire qu’il s’agissait du « nouveau » Daniel Lavoie. D’autant plus que la date imprimée sur la jaquette était toute récente! Il s’agissait en fait de la date du nouveau pressage. Mais nulle part, trace de la date des enregistrement qui aurait permis au public de situer la création de cette œuvre, pareille date étant pourtant régulièrement mentionnée, jadis, sur les pochettes des enregistrements de jazz. Ce « flou artistique » a permis également au management de Charles Trenet de ressortir un ancien tour de chant « en public » avec, sur la pochette, le graphisme des affiches de la tournée suivante, de quoi vendre à quelques années de distance le même enregistrement sous deux emballages différents à un public fidèle. Cet exemple indique clairement qu’il ne s’agit pas d’une approximation mais bien d’une utilisation consciente d’un vide juridique pour abuser le public.

Textes léoniens

Les textes imprimés au verso des tickets des spectacles sont souvent léoniens. Sur ceux des FrancoFolies de La Rochelle, on pouvait lire: « Si la date du concert est modifiée, ce ticket reste valable. Il ne vous sera pas remboursé à moins que le concert ait lieu plus de 30 jours après la date prévue ». Ainsi, si vous habitez à plusieurs centaines de kilomètres de ce Festival qui étale ses activités sur une semaine, de retour au pays, vous devriez refaire le voyage pour assister au concert convoité, endéans 30 jours… Sinon, pas de remboursement pour un service non livré à la date prévue! Cette clause fut également reprise en Belgique: par exemple, sur les tickets du Festival de Dour.

Un autre texte est fréquemment utilisé: « Si le spectacle doit être interrompu au-delà de la moitié de sa durée, le présent billet ne sera pas remboursé. La direction peut être amenée à modifier les programmes ou les distributions. Dans ce cas, les billets ne seront ni échangés, ni remboursés ». On serait ainsi privé de la fin de l’histoire et l’on devrait considérer cela comme normal! Pourquoi la moitié et pas les 3/4 ou les 4/5? Les associations de consommateurs ont-elles été associées à la rédaction de pareil texte? Vous venez au Botanique (qui a utilisé pendant plusieurs années ce texte) pour découvrir un film et on vous offre un ballet! Sans demander votre avis. Et le libellé du ticket tente d’anesthésier toute rébellion.

Interpellés, plusieurs organisateurs répondent que pareils textes ne sont jamais appliqués. Raison de plus pour ne pas les imprimer. D’autant plus qu’ils monopolisent une surface d’impression précieuse qui pourrait offrir des informations utiles à l’usager. Par exemple, une adresse ou un téléphone qu’il pourrait contacter pour faire des suggestions ou déposer plainte en cas d’insatisfaction.

Pourquoi tout ça?

Pour composer des commissions consultatives axées sur l’une ou l’autre discipline culturelle, la recherche de représentants des usagers est souvent malaisée car le « Test-Achats » ou le « Crioc » culturel n’existe pas. Dans ces secteurs où la mythification de l’artiste est réelle, dans le meilleur cas de figure, le public « actif » prendra la défense du créateur plutôt que de s’intéresser à ses propres intérêts d’usager. Il préfèrera payer encore plus cher, de peur que l’opérateur économique n’interrompe la diffusion de l’œuvre tant désirée, quelle que soit sa valeur esthétique. Je veux dire par là que s’il y a les favinettes de Clo-Clo… il existe également, pour ne prendre que trois parmi des milliers d’exemples, les « inconditionnels » de Pierre Bourdieu, de Marguerite Duras ou de « M ».

Dans les médias, les rubriques qui promotionnent, expliquent ou critiquent la production culturelle foisonnent. Par contre, les informations sur les droits des usagers qui achètent un CD, un DVD ou qui doivent réserver leurs places de plus en plus tôt… sont quasi introuvables. La situation ne risque pas de s’arranger puisque les médias audiovisuels sont de plus en plus « juge et partie » toujours davantage intéressés financièrement au succès de tel ou tel produit culturel.

Pour qu’une association d’usagers puisse naître, il me semble indispensable que des balisages se mettent en place. Les chercheurs et le public peuvent être alertés et s’opposer à la présence trop massive de tel colorant dans tel secteur alimentaire parce qu’une enquête a comptabilisé les ingrédients indiqués sur les emballages. En culture, on ne médiatise que les ingrédients valorisants… Sans diagnostic, pas de mobilisation. Pas de comparaison possible non plus et donc il est fort difficile de définir à quel rythme évolue telle ou telle pratique commerciale.

Les médias annoncent les nouveautés mais n’alertent pas de leur disparition. Savez-vous combien de salles de cinémas pratiquent encore les réductions du lundi soir?

Le journalisme d’investigation est exceptionnel dans le secteur de la consommation culturelle.

Les questions sont pourtant fort nombreuses. Pourquoi n’indique-t-on plus les prix sur les affiches? Y-a-t-il d’autre motifs que la maladie d’un artiste pour motiver l’annulation ou le report d’une représentation de son spectacle? Le spectateur a-t-il le droit de savoir, avant d’acheter sa place, si le spectacle va être enregistré par une radio ou une chaîne de télévision? Ne faudrait-il pas placer à l’entrée des musées des ordinateurs afin de permettre au public de découvrir les titres des œuvres du fond permanent qui ne sont pas momentanément exposées? Il n’est pas très agréable de payer un tarif plein pour visiter le Musée d’Art Moderne de Liège et de partir en vain à la recherche d’œuvres maîtresses (Picasso, Gauguin) qui n’y sont pas visibles, ce jour-là!

Une prise en compte plus importante des intérêts des usagers dans la « communication » des activités de loisirs (culture, médias, sports, tourisme, etc.) favorisera la prise de conscience d’une série de thématiques qui, dans un deuxième temps, pourraient être l’objet d’un débat public. Par exemple, mentionner clairement les prix permet leur comparaison et pourra entraîner une réflexion sur leur évolution. Une réglementation plus stricte pourrait avoir des effets indirects salutaires. Il faudrait ainsi préciser la taille des caractères pour détailler la tarification obligatoire des onéreux appels surtaxés, dont les 0900. Actuellement, sa présence est simplement symbolique et inefficace car minuscule et donc illisible. L’acquis social que sa mention signifie est ainsi carrément ridiculisé. Si le texte de la tarification devait être écrit dans les mêmes caractères que ceux des 0900 et si cette tarification devait être accolée au numéro surtaxé (en non pas publiée en bas de page), non seulement le public pourrait être davantage attentif à cette information mais certains annonceurs réduiraient les caractères utilisés pour mentionner ces appels et certains pourraient même hésiter à les utiliser.

Répondre de manière circonstanciée

Bien entendu, pour que des associations d’usagers puissent enfin avoir une chance de se mettre en place, il faut également envisager d’autres évolutions que cette meilleure prise en compte de la communication. Le public porte difficilement plainte et fera rarement appel à un avocat car une place de théâtre n’a pas le même coût qu’une nouvelle voiture ou l’achat d’un appartement! D’autre part, aucun lieu pour déposer plainte n’est clairement balisé. Les règlements affichés abordent rarement cette éventualité. Le son est trop fort dans la salle de cinéma? Il y a eu inversion des bobines lors de la projection? Le sous-titrage annoncé n’existe pas… Que faire? À quel moment? Où? Avec quels droits?

Il convient donc d’élaborer des lieux de plaintes (un numéro vert?) mais il faudrait également élargir à toutes les activités culturelles subsidiées un droit conquis dans le secteur de l’audiovisuel après une dizaine d’années de pressions: le contrat de gestion de la RTBF en vigueur depuis le 1er janvier 2002 stipule que le service public doit répondre à tout le courrier écrit de ses usagers endéans les 30 jours ouvrables et de manière circonstanciée. L’ensemble de ces échanges avec le public doit ensuite être rapatrié au Service de médiation. La présentation du contenu de ceux-ci est résumée dans un chapitre du rapport annuel de la RTBF, ce qui permet aux parlementaires notamment de se faire une idée des revendications des téléspectateurs et des auditeurs. Cette obligation au dialogue constitue un embryon de « marque » qui peut différencier la nature même de l’opérateur public par rapport à celle de ses confrères privés. Elle est le point de départ qui permet à des usagers ou des associations de dialoguer, d’émettre leurs revendications ou de faire respecter leurs droits.

Créer des balises, ouvrir des « bureaux de plaintes » et favoriser impérieusement le dialogue: il y a du pain sur la planche afin que naisse le consumérisme culturel. Grâce à celui-ci, le Ministre, lorsqu’il devra légiférer, n’aura plus en face de lui uniquement des créateurs et des opérateurs économiques. Il faut retrouver le chaînon manquant, l’avocat des « usagers », et lui attribuer la place qu’il mérite.