N°63 | Quelles musiques dans le métro?

Le Ligueur du 31 mars 2004

Les septante œuvres exposées dans les stations du métro Bruxellois en font un musée d’art contemporain. Mais oserait-on parler de salles de concerts lorsqu’on analyse la production musicale qu’elles diffusent depuis une trentaine années?

Au début des années septante, la STIB fit appel, par mesure d’économie, à une société de musique fonctionnelle pour initier le décor sonore de ses stations. Celui-ci se limitait alors à la diffusion d’un même programme durant tout un mois. On changeait de genre, mois après mois: musique classique, musique douce « salon de thé » ou « musique animée ». À l’époque, même Claude Van Den Dorpel, le responsable de la société qui fournissait cette pitance musicale, considérait que l’analyse de ce genre sonore proposée par Georges Moustaki correspondait à la réalité(1). L’auteur interprète du « Métèque » notait dans son pamphlet « Questions à la chanson » (Stock): « Le public trempe dans un aquarium. Ce bain musical ininterrompu vous lave toute sensibilité, vous décape de toute conscience. Les nuisances musicales vous empoisonnent en douceur. La musique adoucit les mœurs? Telle qu’elle est diffusée, elle ramollit plutôt toute résistance. Docile, glouton et non éclectique, le public ingurgite tout. Personne du reste ne se soucie de différencier les écoutes, de personnaliser les oreilles. Le nivellement sonore a gommé les autonomies musicales ».

Ainsi, plutôt que de composer sa propre programmation et d’entreprendre un travail d’éducation et de promotion artistique, le Service public imposait à ses voyageurs des « musiques plates » qui sont, comme le concédait Mr Van Den Dorpel, plutôt destinées à ne pas distraire les ouvriers et les employés de leur travail, ou les clients de leurs achats.

Voyageurs très intéressés

Aujourd’hui, même si techniquement on est passé de l’utilisation de bandes sonores à une réception satellitaire, la programmation ne varie guère. Serge de Fabribeckers, le manager des stations de métro, en convient: « On a actuellement affaire à une musique un peu insipide, il faut bien le dire! Cette programmation pour laquelle on ne paie pas de droits d’auteurs ne déplait à personne… mais n’est appréciée que par très peu de monde! ».

Au mois de juin dernier, un test a été tenté pendant une semaine dans l’ensemble des 68 stations: « Nous nous sommes orienté vers des programmations chantées, plus conviviales. Le public n’avait pas été prévenu et pourtant, de manière tout-à-fait inattendue, nous avons été submergé de réactions, 85% d’entre-elles étant enthousiastes. Nous avions proposé 70% de morceaux en anglais, 15% en espagnol et 15% en italien ». Etrange dosage? « Si nous avions choisi une programmation moitié francophone et moitié néerlandophone, notre public francophone aurait peut-être eu le sentiment qu’il n’entendait que des chansons néerlandaises, et vice-versa. »

Un second test tout aussi positif s’est déroulé au début du mois de janvier et les vacances de Pâques coïncideront avec l’extinction définitive de l’ancien décor sonore sirupeux.

L’avenir musical des stations n’est pas encore scellé de manière définitive. La STIB semble être prête à se donner les moyens: « Si la diffusion musicale est un des outils qui favorisent le renforcement de la convivialité sur les quais, nous sommes prêts à payer la SABAM! » nous déclare Mr de Fabribeckers.

Le plaisir de la découverte

Mais comment les choix vont-ils se décider? Peut-on offrir au public le plaisir de découvrir des œuvres qu’il ne connaît pas encore, parce qu’elle sont nouvelles ou trop peu médiatisées? La programmation musicale sera-t-il le reflet de la création ou celui des « hits »? Notre interlocuteur plaide pour ce qu’il appelle une approche populaire: « Il faut plaire au plus grand nombre d’utilisateurs ». On peut espérer que le service public ne développera pas uniquement sa réflexion avec des consultants privés mais également avec des praticiens de l’éducation permanente et de la démocratisation culturelle. Plaire au plus grand nombre est également le but du musée vivant que la STIB s’est constitué en exposant dans ses stations nombre de peintures, sculptures, photos ou tapisseries. Et pourtant, l’art contemporain n’est pas a priori « populaire »! Ce 2 mars, quatre nouvelles œuvres ont été inaugurées dont un disque et des portes de bronze monumentaux de Martin Guyaux à « Botanique ». Le choix de ces oeuvres est du ressort du Ministre des transports conseillé par une commission composée d’une série d’experts. Pareil fonctionnement fait ses preuves. Pourquoi ne pas s’en inspirer pour élaborer les bases d’une programmation musicale destinées à quelques 300.000 usagers?

(1) Vlan, « Elle n’est pas diffusée pour que vous l’écoutiez, la musique de notre métro! », 20/09/1973.