N°56 | Écoles ou fabriques à journalistes?

Le Ligueur du 21 janvier 2004

« Les études de journalisme (dé)forment-elles? » était le thème du Grand Entretien organisé par La Fnac et Le Ligueur le 30 octobre dernier. En débattaient François Ruffin qui a publié un livre (« Les petits soldats du journalisme ») sur le déroulement de ses récentes études au Centre de formation des journalistes de Paris et Jean-Jacques Jespers, chargé de cours au département « Information et communication » de l’ULB.

D’abord, il sera longuement question de l’état des lieux des médias. François Ruffin acquiesce lorsque Jean-Jacques Jespers en dresse un panorama quasi apocalyptique: « On vit une situation d’industrialisation et de marchandisation des médias, de concentration des groupes et de prolétarisation progressive des journalistes. On demande à ceux-ci de plus en plus quantitativement et de moins en moins qualitativement… Les services de communication, même émanant du secteur associatif, fournissent des reportages clef sur porte et des sélections de témoins! On glisse de l’information à la communication. Le regard extérieur et analytique du journaliste disparaît car le temps manque, sauf dans des médias de format ou de périodicité particuliers(1). Le mouvement consumériste prône la concurrence: lorsqu’ils sont nombreux sur le marché, les opérateurs entrent en compétition par rapport à la qualité et le prix de leurs produits. C’est parfois l’inverse en ce qui concerne la production intellectuelle: la mauvaise télévision chasse la bonne. Idem pour la presse écrite. Trop de concurrence entraîne dans ces secteurs une baisse de la qualité. Je pense qu’il existe une distorsion assez grande entre ces politiques de marketing rédactionnel et les attentes du public.  »

Apprentissage à la résignation

Pour François Ruffin, ce diagnostic accablant n’est pas le fruit de la fatalité et il ne faut pas s’apesantir sur l’accusation faite au public de plébisciter les médias sensationnels. La responsabilité des intellectuels et des politiques est énorme: « À la libération, des ordonnances furent édictées pour que la logique marchande ne domine pas le fonctionnement médiatique. Qu’en reste-t-il? Lorsque Robert Hersant racheta  » Paris Normandie », il y eut une levée de boucliers des intellectuels et des journalistes mais aujourd’hui, plus personne ne lève le petit doigt lorsque « Le Monde » ou « Le Figaro » annoncent leur entrée en bourse. Nombre de politiques qui arrivent au pouvoir présentent un programme à propos de l’emploi, du logement ou de l’éducation. Mais rien de pareil par rapport aux médias! Craignent-ils justement, dans ce cas-là, d’être privés de l’accès à ces médias? ».

S’il faut une formation spécifique(2), il convient donc de proposer aux futurs journalistes un savoir-faire qui leur permette d’affronter tant de tempêtes! Cela ne semble pas être l’objectif du célèbre Centre de Formation des Journalistes établi à Paris auquel notre jeune invité a consacré près de 300 pages dans son livre « Les petits soldats du journalisme »(3). Les résultats de cet enseignement touchent directement le public belge fort friand des médias français puisque la plupart des ténors de ceux-ci y ont été formés: Patrick Poivre d’Arvor, David Pujadas, Pierre Lescure, Frantz-Olivier Giesbert ou Laurent Joffrin. Ce dernier, actuellement directeur du Nouvel Observateur, lorsqu’il fut invité à répondre aux questions de la promotion de Ruffin, dut se justifier par rapport à la publication d’un dossier sur le Maroc qui mettait un peu trop en évidence les belles villas et les hôtels de luxe. Il concèda: « C’est vrai, on fait une sorte de « Gala » pour riches! ». On apprendra, après la publication du livre, que cette phrase avait bien été prononcée mais qu’il fallait la prendre bien entendu au second degré. Pourquoi Joffrin s’était-il exprimé ainsi? Pour François Ruffin, nombre de journalistes, lorsqu’ils sont entre eux, s’expriment avec cynisme et le CFJ est un peu leur cocon familial: « C’était un soir. On était détendu. Entre nous. Les langues se déliaient. Il s’adressait à de futurs confrères ». Un autre intervenant enfonce le clou auprès des étudiants: « Dans un an, vous serez journalistes. Vous entrerez dans ce que j’appelle « le complot de famille », c’est-à-dire des règles qui peuvent scandaliser les gens mais, bon, c’est comme ça que la machine fonctionne ». L’auteur inventorie dans son livre qui n’a été l’objet d’aucun procès jusqu’à présent les venins distillés quotidiennement aux étudiants: la célébration du vide, le mépris du public, la soumission aux pouvoirs, la quête du profit… Avec ce type de journalisme, les vraies passions ou la militance s’expriment plutôt pendant le temps libre. « On s’en fout. L’important, c’est de bien baiser » ricanera un journaliste de France 2. Pour notre étudiant-auteur, pareille formation mène à la déresponsabilisation de l’écriture des étudiants: « Ce ne sont plus nos mots mais ceux du corps social qui s’expriment à travers nous. Ceux du système économique qui, par l’impératif de vente, par le manque de temps, par la concurrence à imiter, contraint nos choix ».

Indépendance financière

Les autres écoles de journalisme ne poursuivent pas nécessairement les mêmes objectifs pédagogiques mais le CFJ n’en demeure pas moins influent dans le paysage médiatique. Selon François Ruffin: « On y forme l’élite des journalistes, pas les plus intelligents nécessairement mais bien ceux qui vont occuper des positions de pouvoir. Ses anciens étudiants sont placés dans tous les médias dominants: Le Monde, Libération, RTL, France Inter, TF1, France Télévision… ».

Le CFJ est une école privée qui entretient des liens étroits avec les patrons des grands groupes de presse qui participent à son conseil d’administration, emploient les stagiaires, financent en échange la taxe d’apprentissage et, en bout de course, engagent bien souvent les jeunes diplômés. Et François Ruffin de conclure: « Dès lors, on comprend mieux pourquoi cette école n’accueille jamais un syndicaliste, des documentaristes ou des vieux de la base, pas forcément animés par la soif de vendre ».

Jean-Jacques Jespers rappelle, quant à lui, que tous les journalistes ne sont pas de petits soldats et que dans la plupart des quotidiens, il existe des sociétés de rédacteurs qui jouent assez bien leur rôle de représentants du capital intellectuel. La différence avec le CJF? « En Belgique, les écoles ne s’engagent pas à placer leurs étudiants en fin d’étude. À l’exception de l’Institut pour journalistes, toutes les formations sont proposées par de très nombreuses écoles subsidiées par l’état. Certes, l’UCL a créé récemment une chaire RTL TVI mais, jusqu’à présent, tout le monde pense, y compris les étudiants les plus critiques, que ce financement particulier n’a pas d’influence majeure sur le contenu de l’enseignement ainsi prodigué ».

Puissent ces réflexions nous avertir des dangers d’une privatisation excessive de ce type d’enseignement.

(1) François Ruffin coordonne actuellement l’un de ces médias « différents »: « Fakir », le mensuel de la vie locale de la Somme. En couverture, un avertissement: « Ce journal n’est lié à aucun parti, syndicat ou institution. Il est fâché avec tout le monde. Ou presque ».
Contact: 34, rue Pierre Lefort à 80000 Amiens. E-mail: fakir@nnx.com
(2) En Belgique, bien qu’il soit de plus en plus souhaité, le diplôme n’est pas indispensable pour exercer en tant que journaliste. Même Jean-Jacques Jespers pense que d’autres types d’apprentissage peuvent servir de formation ou compléter des études journalistiques.
(3) Editions Les arènes. Environ 15 euros.