Hergé m’a dit

2004 célèbre le 75ème anniversaire de Tintin. À cette occasion, voici quelques extraits de l’interview que Hergé a accordé à Bernard Hennebert en 1970, au moment où l’adaptation en dessin animé du « Temple du soleil » arrive à son terme. « Vol 714 pour Sydney » a été publié deux ans plus tôt et il faudra encore attendre six ans pour pouvoir découvrir le dernier album complet, « Tintin et les Picaros ».

L’intégrale de cette interview a été publiée dans Le Ligueur du 30 janvier 1970, en page 3.

La lisibilité

– Combien d’années de labeur vous furent nécessaires pour maîtriser votre technique?

– Il m’a fallu attendre dix à douze ans avant de publier un album « décent »… C’était « le Secret de la Licorne ».

– Quelles sont les difficultés qui vous assaillent lorsque vous créez une planche?

– J’éprouve beaucoup de difficultés à faire sauter, à faire courir un personnage. Je n’aime pas dessiner les décors. Finalement, je crois que mon but premier n’est pas esthétique. Au fond, je n’ai qu’un seul souci: la lisibilité. Je désire surtout être clair: c’est pourquoi je simplifie mon dessin et j’essaie de donner un maximum d’expression au personnage.

– Quel public désirez-vous atteindre?

– Le lecteur que je veux atteindre? C’est Hergé lui-même! Je me raconte une histoire à moi-même. J’ai remarqué qu’à de nombreuses reprises, si l’aventure me plaisait, elle satisfaisait aussi mes lecteurs.

J’aime donner des coups de patte

– Les plus récentes aventures de Tintin et Milou, « Vol 714 pour Sidney », ont-elles été appréciées par le public?

– Les réactions du public sont souvent étonnantes. Je remarque que chaque album séjourne quelque temps au purgatoire. Ainsi, par exemple, l’épisode des aventures de « Tintin au Tibet » eut un démarrage commercial très lent. Par la suite, il rattrapa les ventes des autres albums. Le même phénomène se produit actuellement pour « Vol 714 pour Sidney ».

Ce qui m’intéresse, lorsque je mets en chantier un nouvel album, c’est d’inventer, de raconter autre chose. Le thème de « Vol 714 pour Sidney » était original. Conséquence: durant plusieurs mois, le lecteur fut désarçonné. On n’aime pas ce qui est neuf: il faut laisser les gens s’habituer.

La nouveauté qui concernait l’album en question consistait à décrire d’une manière peu courante les « mauvais », les « méchants » qui s’opposaient à Tintin. Les « mauvais » étaient plus vivants que jamais… J’ai voulu décrire les deux faces du brigand. Le « mauvais » n’a pas joué le jeu.

– Pourquoi les aventures de Tintin et Milou ont-elles eu au fil des années tant de succès?

– Il m’est impossible de répondre à cette question. Je peux simplement vous proposer quelques thèses émises par tel ou tel journaliste. Certains ont souligné la précision des descriptions de mes albums. Je n’y crois pas car d’autres auteurs sont aussi précis que moi. Et puis, les erreurs existent…

D’autres ont pensé à la lisibilité, à la simplicité du récit ou au mythe éternel du héros: n’avons-nous pas tous besoin d’admirer un héros? Un héros qui ne soit pas nécessairement un superman, d’ailleurs. On a, enfin, mentionné l’exotisme. C’est vrai. J’aime ce qui est exotique. Ainsi, par exemple, pour réaliser l’album « Le Lotus Bleu », je me suis initié à l’écriture chinoise. J’attache beaucoup d’importance aux coutumes ainsi qu’aux langues.

– Aimez-vous encore dessiner Tintin?

– Moins qu’auparavant.

– Pourquoi?

– À partir d’un certain âge, on envisage la vie autrement.

– Préparez-vous de nouvelles aventures de Tintin?

– Oui. Une histoire est au frigo, car la préparation du dessin animé consacré au « Temple du Soleil » m’a fort occupé, ces derniers mois. Ces nouvelles aventures se dérouleront en Amérique Centrale. Les allusions seront nombreuses: Che Guevara, Fidel Castro, Regis Debré, les Bérets Verts, les Guerrilleros et… le retour de la Castafiore!

– Vous appréciez la critique sociale?

– Oui. J’aime donner de temps en temps un coup de patte… Ce n’est jamais très méchant: la bande dessinée n’étant pas destinée à servir de support à des idées politiques.

– Ces coups de patte sont-ils utiles?

– Cela n’a pas d’importance.

– Ont-ils une résonance sociale?

– Oui.

– Un exemple?

– J’aime les allusions. Dans l’album « Le Sceptre d’Ottokar », l’homme qui veut prendre le pouvoir s’appelle Müsstler: ce nom étrange ne signifierait-il pas que la dictature de Syldavie aurait quelques liens de parenté avec Mussolini et Hitler?

Le langage d’une époque

– Après avoir connu leur âge d’or, les scénarios des bandes dessinées ne se caractériseraient-ils pas aujourd’hui par une baisse généralisée de qualité?

– Pour les scénarios de type réaliste, je crois qu’en effet l’on a atteint des sommets. J’ai l’impression qu’on s’oriente vers des scénarios à tendance philosophique. Eh oui! regardez les dessins de Peanuts! Wolinski… Et Sempé lui-même, ne ressemble-t-il pas à un La Bruyère du XX ème siècle? Il se fâche. Il propose une critique dure et de moins en moins souriante de notre époque.

– Peut-on appeler la bande dessinée « neuvième art »?

– La technique d’impression des dessins a atteint un tel niveau de perfection et de rapidité qu’il est, à l’heure actuelle, facile de reproduire à toute vapeur une planche de dessins. La bande dessinée est devenue, aujourd’hui, le langage d’une époque. Ne découvre-t-on pas plus d’intelligence, de composition et d’art dans une bande de Peanuts que dans telle ou telle croûte que l’on ose présenter dans certaines expositions de peinture? Il y a le prestige du cadre! Je préfère admirer les graphismes étonnants de Franquin.

La démarche qui préside à la création d’une bande dessinée ressemble étrangement à celle qui est à l’origine d’une toile.

– L’on dit que l’œuvre de Hergé est classique. Cher Molière de la bande dessinée, pourriez-vous choisir dans votre œuvre un volume qui serait plus classique que les autres?

– Je choisis « Tintin au Tibet ». Pourquoi? Parce que le scénario de cette aventure est linéaire. Je n’ai même pas jugé bon d’y introduire la présence de « mauvais brigands »… Ici, Tintin se bat contre lui-même: c’est une histoire toute simple qui décrit ce qu’est l’amitié.

– Et si vous ne deviez choisir qu’une seule case?

– Je vous commenterais la seconde case de la page 38 du « Crabe aux Pinces d’Or ». Le capitaine Haddock se fâche contre un ennemi Beraber qui a tiré sur sa bouteille de whisky. « Chenapans! Ectoplasmes! Marins d’eau douce! Bachibouzouks, etc. », s’écrie le capitaine au comble de la colère. Dans la case que j’ai choisie, on voit un des pillards, perplexe, allongé sur le sable du désert. Derrière lui, d’autres Berabers. L’un d’eux se redresse. Un autre esquisse un mouvement qui indique qu’il a réellement envie de fuir. Enfin, deux autres personnages s’enfuient pour tenter d’échapper à la colère majuscule de ce capitaine qui carbure au whisky… Ainsi, dans une seule case, j’ai réussi à réunir tous les mouvements qui composent la fuite.