N°51 | « Ce n’est pas un sondage »

Le Ligueur du 19 novembre 2003

De l’invitation à « sauver » tel ou tel candidat d’une émission de télé-réalité jusqu’aux messages de téléspectateurs qui défilent au bas de l’écran, elle est partout…

L’interactivité envahit de plus en plus d’émissions de télévision par le biais de SMS ou de 0900 qui rapportent souvent gros aux chaînes (près de la moitié des sommes payées par le public leur revient).

Le phénomène ne fait que prendre son envol. La RTBF a lancé, au printemps dernier, un « appel à projet » pour un magazine quotidien destinée à La Une qui devrait informer les téléspectateurs « de manière divertissante à propos de thèmes de société qui ont trait à leur quotidien ». L’une des propositions que le document de présentation souffle aux candidats concepteurs concerne l’interactivité. Si les SMS et les 0900 y sont suggérés, le « simple » téléphone manque à l’appel!

Récupération politique

De plus en plus souvent donc, on va nous demander notre avis. Pourquoi pas… Tout dépend comment seront présentés à l’antenne les résultats de ces questionnements. Il faut éviter de laisser croire qu’il s’agit d’un vote qui représente les options de l’ensemble de la population. Contrairement aux élections, ici, on ne contrôle pas si certains votants vont se prononcer à plusieurs reprises…

Pour son débat politique du dimanche midi sur RTL TVi, Pascal Vrébos demande souvent à ses téléspectateurs d’exprimer leur opinion. L’animateur de « Controverse » pèse judicieusement ses mots lorsqu’il annonce les résultats de cette « consultation téléphonique ». Il nous confie: « Je dis, par exemple, « 70% des téléspectateurs qui nous appellent » et j’ajoute même parfois que « ce n’est pas un sondage ». Il me semble qu’il n’y a aucune ambiguïté. Cette consultation téléphonique n’a aucune velléité de scientificité: vecteur d’interactivité, de dialogue, elle donne simplement une »température », rien de plus, rien de moins ».

Pascal Vrébos est-il conscient de la manière dont certains exploitent à mauvais escient les suffrages de ses votants?

Le 5 octobre dernier, le score oscilla du début à la fin de l’émission entre 97% et 93% de « contre » le vote des étrangers non européens aux élections communales.

Patrick Dewael, le Ministre de l’Intérieur (VLD) a récupéré cette « consultation téléphonique » en déclarant respectivement les 17 et 21 octobre: « Je constate que certains sondages effectués en Wallonie vont à contre-courant » (Le Soir) et « Je ne suis pas certain que les gens en Wallonie veulent cela. Il faut voir les sondages sur ce thème-là » (Matin Première, RTBF). Plusieurs lettres de lecteurs parues dans la presse quotidienne entretiennent également la confusion: « Je fais partie des 93% de Belges qui sont contre le vote des étrangers » (La Dernière Heure, le 30 octobre); « La grosse majorité de leurs électeurs est contre: plus de 90% selon un sondage sur RTL TVI » (Sud Presse, le 5 novembre); « Le sondage donna 7pc de oui et 93 pc de non!  » (La Libre Belgique, le 21 octobre). Certains des auteurs de ces lettres prêchent peut-être le faux consciemment pour véhiculer leurs idées. Leurs témoignages peuvent cependant influencer nombre de lecteurs.

Une signalétique utile?

Quelle solution mettre en place pas uniquement pour « Controverse » mais également par rapport à tant d’autres émissions qui nécessairement nous interpelleront à l’avenir? Nous avons demandé à Jean-Michel Javaux, secrétaire fédéral d’Ecolo, qui participait au « Controverse » du 5 octobre dernier de nous exprimer le positionnement de son parti: « Il y a là un beau débat à mener: on pourrait suggérer au conseil de déontologie de l’Association des Journalistes Professionnels de se saisir de cette question… Si on considère que cette information a de l’intérêt pour le public ou pour la dynamique du débat, il faudrait modifier le décret sur la radiodiffusion pour imposer à tous les opérateurs qui diffusent ce type de consultations une mention précisant qu’il ne s’agit pas d’un sondage scientifique » ». Cette proposition est intéressante car elle ne limite pas l’initiative des chaînes et alerte les téléspectateurs. Pascal Vrébos ne partage pas ce point de vue et préfère faire confiance en l’esprit critique du téléspectateur plutôt qu’en « l’encadrement des médias par une bureaucratie pointilleuse ».

Avant que la signalétique jeunesse (dite antiviolence) ne soit imposée aux chaînes, celles-ci l’abhorraient. Aujourd’hui, elles en reconnaissent publiquement l’utilité. Trop de sigles polluent l’écran? Que les chaînes suppriment ceux qui sont affichés pour assurer leur autopromotion afin de laisser la place à ceux qui permettent au public de mieux comprendre les enjeux du petit écran.