N°49 | Concerts: abus de situation dominante?

Le Ligueur du 5 novembre 2003

En moins de trois ans, les plus puissants organisateurs belges de concerts rock et d’artistes français de variété ont été rachetés par ClearChannel, une multinationale américaine. La puissance de cette concentration peut-elle nuire au public?

Les artistes que ClearChannel propose au public sont nombreux et variés: Neil Young, Bono, Bruce Springsteen, Manu Chao, Zebda… ou les rappeurs liégeois de Starflam.

Mais cette société ne se contente pas de « représenter » des musiciens, elle organise également des festivals (Rock Werchter, I love Techno), s’occupe d’une puissante société de vente de tickets par le biais d’internet et d’un juteux 0900 (Go For Music), est liée indirectement à l’exploitation de salles (Sportpaleis d’Anvers, Forest-National) et détient même 43% du marché de l’affichage publicitaire en Belgique.

Dixie Chicks censuré

N’est-ce qu’un début? Le modèle américain contrôle également plus d’un millier de radios et des dizaines de chaînes de télévision. Les liens des patrons de ClearChannel avec Georges W.Bush ne datent pas d’hier, ce qui explique sans doute que plusieurs de ces radios ont soutenu, au printemps dernier, la nouvelle guerre en Irak. Le groupe Dixie Chicks a même été boycotté après que Natalie Maines ait critiqué publiquement la politique du Président des USA.

Ce 24 octobre, le Conseil de la Musique organisa sur cette problématique une matinée de réflexion à laquelle participèrent une soixantaine de professionnels(1). En guise de conclusion, Thierry Coljon, le collaborateur du « Soir » qui publia, le 16 septembre dernier, une enquête intitulée « L’ogre controversé du circuit rock », répondit ainsi à la question de savoir quel garde fou il fallait placer en Belgique pour éviter les outrances américaines: « Seul, le politique peut répondre ».

La situation devient préoccupante. Une réflexion à un niveau politique mérite donc d’être entamée car il n’est pas toujours simple de savoir si les dysfonctionnements qui se développent dans l’organisation des concerts sont dus à l’émergence de ClearChannel ou à d’autres causes telles que les difficultés économiques ou la crise du disque. Par exemple, certains affirment que la puissance de ClearChannel lui permet d’influencer les prix du secteur qu’elle domine. D’autres constatent que les locations de salles comme l’AB ou Les Halles de Schaerbeek ont augmenté de manière exponentielle, qu’une professionnalisation des services d’ordre coûte cher et que certains musiciens veulent compenser les pertes de rentrées occassionnées par la baisse des ventes de CD par l’augmentation de leurs « cachets ».

Fabrice Lamproye qui assure la programmation de la Soudstation à Liège a lançé, il y a déjà plusieurs mois, un appel au boycott de ClearChannel. Lors de la rencontre du 24 octobre, il expliqua que nombre d’organisateurs et d’artistes ont peur de s’exprimer car « ils sont menacés dans leur job ».

À cette réunion, ClearChannel n’était pas représentée en tant que telle. N’y participait que l’un de ses consultants qui, lorsqu’il devait affronter certaines questions délicates, répondait le plus souvent à titre personnel. Dès lors, le dialogue s’avère actuellement impossible.

Pour une enquête du Conseil de la Concurrence

Les récentes déclarations d’élus politiques et de représentants des consommateurs permettent d’envisager la problématique d’une manière plus distanciée.

Zoé Genot, députée à la Chambre (Ecolo) argumente ainsi son récent étrillement de ClearChannel: « …Ce groupe ne travaille qu’avec les salles de spectacle qui se plient entièrement à leurs exigences et qui prennent les artistes qu’ils désignent. Si ces salles ont l’audace de remettre en cause les prix ou veulent prendre des artistes qui ne sont pas dans l’écurie de ClearChannel, elles sont boycottées. Ce qui rend leur fonctionnement voire leur existence très difficile… »(2).

Le 30 septembre dernier(3), Jean-Philippe Ducart, porte-parole de « Test-Achats », s’est ainsi positionné: « Je pense qu’il est évident que ClearChannel occupe une situation dominante de notre marché. En abuse-t-elle? Je crois qu’il y a des indices qui vont dans ce sens: influence du prix ou de l’approvisionnement, détermination de l’offre, etc. ».

En Belgique, les régulations de type économique se traitent au niveau fédéral. Afin d’y voir plus clair et surtout pour éviter qu’une situation « à l’américaine » ne s’installe progressivement chez nous, l’ouverture d’une enquête par le Conseil de la Concurrence pourrait s’avérer fort utile.

(1) Le compte-rendu de ce débat est disponible à la Maison des Musiques, rue Lebeau,39 – 1000 Bruxelles. > E-mail: maisondesmusiques@conseildelamusique.be
(2) Interview d’Olivier Mukuna dans Le Journal du Mardi, 21/10/2003.
(3) Lors de notre « Grand Entretien » intitulé « Quels droits pour les consommateurs de musiques? ».