N°47 | Les concerts avant le disque

Le Ligueur du 22 octobre 2003

À la Soupape et dans plusieurs autres lieux à chansons, de jeunes créateurs préparent la relève. Si la plupart des médias influents ne leur prêtent pas plus régulièrement attention, comment le public pourra-t-il les découvrir?

En 1979, un élève de l’Athénée d’Ixelles demande à Michel Van Muylem de pouvoir chanter sur la scène de La Soupape.

L’audition est prometteuse et le jeune Marc Hollogne proposera à plusieurs reprises ses spectacles sur la scène d’un des plus petits « lieux à chansons » bruxellois. Près d’un quart de siècle plus tard, ce créateur présente actuellement son nouveau spectacle « Marciel hallucine » aux parisiennes Folies-Bergères avant Tokyo et Broadway.

La Soupape a servi de berceau à d’autres talents naissants: Yolande Moreau, bien longtemps avant « Les Deschiens » de Nulle Part Ailleurs, Bruno Coppens, Yves Hunstad, Angélique Ionatos ou une certaine Claude Maurane qui, bien des Olympia plus tard, reviendra… sans son prénom, au début des années ’90, pour chanter sans demander de cachet deux soirs de suite, devant les soixante spectateurs entassés dans la salle de la rue de Witte (au 26A, à côté du commissariat de police!). Les « entrées » financeront la location d’un piano à queue pour son complice-pianiste Arnould Massart. Il fallait réserver sa place plusieurs mois à l’avance!

Inversion de valeurs

Ces 31 octobre et 1er novembre à 21H, la Soupape clôture deux mois de festivités qui célèbrent ses 25 ans par un spectacle qui verra défiler sur scène sept artistes « maison »: Claude Semal, Alain Montoisy, les Tortues Enragées, Anouk, Véronique Castanyer, Ma rc Lelangue et Vadim Piankov(1).

La convivialité est l’atout principal de cette salle. Divans, chaises et fauteuils dépareillés accueillent des spectateurs de tous âges qui sirotent leurs limonades ou leurs trappistes. Pas besoin d’écrans TV pour découvrir le regard des chanteurs ou des comédiens! Le public peut facilement dialoguer avec les artistes après leurs prestations. De Stavelot aux Marolles, une bonne vingtaine de lieux analogues permettent aux talents en herbe de mûrir. C’est selon ce processus que des Brassens ou des Barbara se sont formés pour devenir les talents que l’on n’oubliera pas de si tôt. La gloire était au bout du chemin. Pour Michel Van Muylem, aujourd’hui, « Il y a souvent inversion des valeurs » lorsqu’on dissèque les carrières de Yannick Noah, de Stéphanie de Monaco ou des candidats de la Star Academy: « Il faut d’abord avoir une notoriété et, ensuite, on songe à l’élaboration du répertoire. Dans ces cas-là, la production d’un disque précède les tournées qui promotionnent la diffusion de celui-ci, le contact avec les spectateurs se trouvant ainsi à la fin du processus de création ».

À l’inverse de cette démarche fort dépendante des majors, les Ateliers Chansons auxquels collabore également Michel Van Muylem proposent aux jeunes chanteurs une formation de deux ans à raison d’une soirée par semaine(2).

Les « coups » et les « événements »

Mieux que naguère, ces activités, et d’autres(3), sont décemment subsidiées et permettent à nos créateurs d’exister. Au mois de novembre, par exemple, Joachim Jannin, un espoir prometteur selon le patron de la Soupape, donnera ainsi pas moins de douze concerts en Communauté française. Néanmoins, pour notre chercheur de talents, « …Il est probable que si Brel démarrait aujourd’hui sa carrière, il y a fort peu de chance que le public puisse le découvrir. Autrefois, dans les médias, il y avait une coexistence entre la variété et la chanson d’expression. C’est moins le cas aujourd’hui. Un Claude Semal ou un Daniel Hélin ne sont donc pas encore emblématiques de la création belge auprès de l’ensemble du public ». Les labels alternatifs où ces artistes enregistrent ne sont pas pris très au sérieux par nombre de médias influents et les majors ne prennent plus le risque d’enregistrer ce type de répertoire qui prendra un certain temps avant d’être pris en considération par le public. C’est la politique du « coup » immédiat et non plus des carrières à long terme. Enfin, nombres des médias ont réorienté leur politique éditoriale: « Autrefois, les radios et la presse écrite commentaient régulièrement mes spectacles. Aujourd’hui, seuls, les « événements » sont porteurs.J’ai eu plusieurs interviews pour ce 25ème anniversaire. Devra-t-on attendre les 30 ans de la Soupape pour en entendre parler à nouveau? »

(1) Pour découvrir la suite du programme: > www.lasoupape.be.tf
Prix des places: de 6 à 8 euros.
Réservation gratuite et obligatoire: tél. 02/649.58.88 ou lasoupape@belgacom.net
(2) Contact: 02/537.33.24. > www.ateliersdelachanson.be.tf
(3) Le rallye Chantons Français propose au public de découvrir gratuitement de nombreux lieux à chansons au cours d’un week-end. La Biennale de la Chanson élit tous les deux ans les chanteurs les plus prometteurs. Les « Tournées Art et Vie » participent au financement de la décentralisation des spectacles dans les centres culturels, maisons de jeunes, etc. Les Entrevues permettent aux chanteurs de se produire devant des parterres d’organisateurs belges et étrangers, etc.